-
Joë Bousquet : Clairière
Il bouge un miroir où s’ouvrent des paupières
c’est l’absence sur l’eau de ton visage
la ballade de son sourire où l’aube t’envoie
née du tremblement d’une étoile qui mourut de
revoir le jour
Ton corps se voit dans le noir
moins d’ombre est dans la nuit
que dans mes yeux où tu te lèves
toi de mon nom où tu te caches
toi de ta voix tout ce qu’on a su de ton cœur
et plus vivante pour le soleil que pour les jours
Éclair où se poursuit la ronde du matin
c’est l’hirondelle elle est blanche
Noir passant qu’en sais-tu
Si son ombre l’attache à la rose des neiges
Où jamais le jour ne se pose
depuis qu’il a vu naître et en mourir l’amourLa Connaissance du Soir, 1947 (Gallimard)
souce : Anne Dumas, Pages oubliées, sur fb -
Eugenio Montale : Sonatine pour piano
Viens ici, faisons une poésie
qui n’ait senteur de rienet cependant tout dise,
et soit ruisseau de sons
grêles
qui dans les sables se perd et meurt
quand son murmure s’amenuise ;
faisons une sonatine pour piano
à la Maurice Ravel,
petite musique incohérente
mais sans complications,
de toute façon crois bien
qu’à gratter le fond point de sens ;
faisons quelque chose d’un genre léger.
Viens ici, point même besoin d’aller
déranger la Nature
avec ses graves paysages
et les pyrotechniques astrales ;
nous n’irons pas chercher non plus
les grands problèmes éternels,
l’immortalité de l’Esprit
ou semblables casse-tête ;
nous ne dirons que quelques phrases communales
sans grande prétentions,
gens désormais classés
gens dénués de « profondeur » ;
et si les mots viennent à manquer
nous arracherons le fil du discours
pour nous distraire
par un menuet approximatif voué
à se dissoudre en arabesques d’or,
à se briser en grande pluie de lucioles
et disparaître en laissant dans nos yeux
des étoiles qui pullulent, d’obsédantes lumières.
Puis quand s’alanguira la sonatine pour de vrai
nous l’achèverons comme le veut la mode
sans péroraisons hurlantes ni emphase ;
nous l’achèverons, s’il nous semble bon,
au moment où elle semble reprendre :
et le public en reste les yeux ronds.
Nous l’éteindrons comme une chandelle, d’un coup. D’un souffle.Derniers poèmes, Gallimard, 1988.
Traduit de l’italien par Patrick Derval Angelini
Eugenio Montale, poète et écrivain italien (1896–1981), Prix Nobel 1975
source : Marie-Paule Farina sur fb -
Henri Matisse : Ce que je poursuis par-dessus tout, c’est l’expression (1939)
Ce que je poursuis par-dessus tout, c’est l’expression. […] Je ne puis pas distinguer entre le sentiment que j’ai de la vie et la façon dont je le traduis. L’expression, pour moi, ne réside pas dans la passion qui éclatera sur un visage ou qui s’affirmera par un mouvement violent. Elle est dans toute la disposition de mon tableau : la place qu’occupent les corps, les vides qui sont autour d’eux, les proportions, tout cela y a sa part. La composition est l’art d’arranger de manière décorative les divers éléments dont le peintre dispose pour exprimer ses sentiments. Dans un tableau, chaque partie sera visible et viendra jouer le rôle qui lui revient, principal ou secondaire. Tout ce qui n’a pas d’utilité dans le tableau est, par là même, nuisible. Une œuvre comporte une harmonie d’ensemble : tout détail superflu prendrait, dans l’esprit du spectateur, la place d’un autre détail essentiel. La composition, qui doit viser à l’expression, se modifie avec la surface à couvrir. Si je prends une feuille de papier d’une dimension donnée, j’y tracerai un dessin qui aura un rapport nécessaire avec son format. Je ne répéterais pas ce même dessin sur une autre feuille dont les proportions seraient différentes, qui par exemple serait rectangulaire au lieu d’être carrée. Mais je ne me contenterais pas de l’agrandir si je devais le reporter sur une feuille de forme semblable, mais dix fois plus grande. Le dessin doit avoir une force d’expansion qui vivifie les choses qui l’entourent. L’artiste qui veut reporter une composition d’une toile sur une toile plus grande doit, pour en conserver l’expression, la concevoir à nouveau, la modifier dans ses apparences, et non pas simplement la mettre au carreau.
Le métier de peindre, 1939
Henri Matisse (1869-1954) -
Tristan Cabral : Avec les mains brûlées
Je ne suis pas d’ici
Je viens des nébuleuses
J’incise les époques
Et je joue sur les places
Des musiques douloureuses
Des chiens perdus hurlent dans l’Atlantique
Je commence un voyage
Avec les mains brulées
Et je finirai bien
Par faire de mon visage
Une île intraduisible.Poèmes à dire, éditions Chemins de Plume, 2019
Tristan Cabral (Yann Houssin) (1944-2020)
source -
Rubén Darío : Nocturne / Nocturno (1905)
Vous qui avez ausculté le cœur de la nuit, et qui dans l’insomnie tenace avez entendu une porte se fermer, une voiture retentir au loin, un écho vague, un léger bruit… Aux moments de mystérieux silence, quand les oubliés surgissent de leur prison, à l’heures des mort, à l’heure du repos, vous lirez mes vers d’amertume imprégnés ! … Comme en un vase en eux je verse la douleur de lointains souvenirs et de malheurs funestes ainsi que la triste nostalgie de mon âme, ivre de fleurs ; j’y déverse le deuil de mon cœur par les fêtes attristé. Et le regret de ne pas être ce que j’aurais pu, j’évoque la perte du royaume qui m’était destiné, le songe qu’est ma vie depuis que je suis né, ah ! penser que j’aurais pu ne pas naître !… J’évoque cela dans le profond silence où la nuit enveloppe l’illusion d’être sur terre, je sens les échos du cœur du monde forer mon cœur le laissant profondément ému.
Los que auscultasteis el corazón de la noche, los que por el insomnio tenaz habéis oído el cerrar de una puerta, el resonar de un coche lejano, un eco vago, un ligero ruido… En los instantes del silencio misterioso, cuando surgen de su prisión los olvidados, en la hora de los muertos, en la hora del reposo, ¡ sabréis leer estos versos de amargor impregnados !… Como en un vaso vierto en ellos mis dolores de lejanos recuerdos y desgracias funestas y las tristes nostalgias de mi alma, ebria de flores, y el duelo de mi corazón, triste de fiestas. Y el pesar de no ser lo que yo hubiera sido, la pérdida del reino que estaba para mí, el pensar que un instante pude no haber nacido, ¡ y el sueño que es mi vida desde que yo nací !… Todo esto viene en medio del silencio profundo en que la noche envuelve la terrena ilusión, y siento como un eco del corazón del mundo que penetra y conmueve mi propio corazón.
Cantos de vida y esperanza (1905)
Tipografía de Revista de Archivo y Bibliotecas, Madrid, 1905
Traduit de l’espagnol par Jacinto-Luis Guereña
In, « Anthologie bilingue de la poésie espagnole contemporaine »,
Editions Gérard et Cie (Marabout Université), Verviers (Belgique),1969
Rubén Darío , nicaraguayen (1867 – 1916)
source
