
Ce n’est point dans ta peau de pierre, insensible, que ceci aimerait à pénétrer ; ce n’est point vers l’aube fade, informe & crépusculaire, que ceci, laissé libre, voudrait s’orienter ;
Ce n’est pas pour un lecteur littéraire, même en faveur d’un calligraphe, que ceci a tant de plaisir à être dit :
Mais pour Elle.
Vienne un jour Elle passe par ici. Droite & grande & face à toi, qu’elle lise de ses yeux mouvants & vivants, protégés de cils dont je sais l’ombre ;
Qu’elle mesure ces mots avec des lèvres tissées de chair (dont je n’ai pas perdu le goût) avec sa langue nourrie de baisers, avec ses dents dont voici toujours la trace,
Qu’elle tremble à fleur d’haleine, — moisson souple sous le vent tiède, — propageant des seins aux genoux le rythme propre de ses flancs — que je connais,
Alors, ce déduit, enjambant l’espace & dansant sur ses cadences ; ce poème, ce don & ce désir, —
Tout d’un coup s’écorchera de ta pierre morte, oh ! précaire & provisoire, — pour s’abandonner à sa vie,
Pour s’en aller vivre autour d’Elle.
Victor Segalen. Stèles. Édition de référence: Pékin, 1912
NdlrR: un des rares poèmes de Stèles pour lequel personne n’a pu identifier l’origine de l’épigramme. Éxégètes de Segalen, au travail ! Traduction littérale : « Monument aux nuages »
