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Alfonsina Storni : Deux mots (Dos palabras) (1918)
Cette nuit tu m’as dit à l’oreille deux mots
Ordinaires. Deux mots fatigués
D’être dits. Des mots
Qui, à force d’être anciens, deviennent nouveaux.
Deux mots si doux, que la lune
Se dessinant entre les branches
S’est arrêtée dans ma bouche. Deux mots si doux
Que je n’essaye même pas de bouger pour enlever
La fourmi qui passe dans mon cou.
Des mots si doux
Que je dis sans le vouloir - oh, que la vie est belle! -
Si doux et si tendres
Qu’ils répandent des olives parfumées sur mon corps.
Si doux et si beaux
Que les doigts les plus longs de ma main droite
Bougent vers le ciel imitant des ciseaux.
Mes deux doigts aimeraient
Couper des étoiles.Esta noche al oído me has dicho dos palabras
Comunes. Dos palabras cansadas
De ser dichas. Palabras
Que de viejas son nuevas.
Dos palabras tan dulces que la luna que andaba
Filtrando entre las ramas
Se detuvo en mi boca. Tan dulces dos palabras
Que una hormiga pasea por mi cuello y no intento
Moverme para echarla.
Tan dulces dos palabras
?Que digo sin quererlo? ¡oh, qué bella, la vida!?
Tan dulces y tan mansas
Que aceites olorosos sobre el cuerpo derraman.
Tan dulces y tan bellas
Que nerviosos, mis dedos,
Se mueven hacia el cielo imitando tijeras.
Oh, mis dedos quisieran
Cortar estrellas.Traduction: Monique-Marie Ihry
Le doux mal, 2020
Alfonsina Carolina Storni Martignoni (1892-1938) : intellectuelle, journaliste et poétesse du postmodernisme argentin née le 22 mai 1892 à Capriasca (canton suisse du Tessin) et morte le 25 octobre 1938, playa de La Perla, Mar del Plata en Argentine où, atteinte d’un cancer du sein, elle se suicide en se jetant dans la mer. (Wikipedia) -
Mahmoud Darwich : Rita et le fusil (1967)
Entre Rita et mes yeux, un fusil
Et celui qui connaît Rita se prosterne
Et adresse une prière
à la divinité qui rayonne dans ses yeux de miel
Moi, j’ai embrassé Rita
quand elle était petite
Je me rappelle comment elle se colla contre moi
Et de sa plus belle tresse couvrit mon bras
Et moi, je me rappelle Rita
Ainsi qu’un moineau se rappelle son étang
Ah Rita!
Entre nous, mille oiseaux, mille images
D’innombrables rendez-vous
criblés de balles par un fusil
Le nom de Rita prenait dans ma bouche un goût de fête
Le corps de Rita dans mon sang était célébration de noces
Et deux ans durant, je me suis perdue dans Rita
Et deux ans durant, Rita a dormi sur mon bras
Nous prêtâmes serment
autour du plus beau calice, nous brulâmes
dans le vin de (nos) lèvres
et nous ressuscitâmes.
Ah Rita!
Qu’est-ce qui aurait pu éloigner mes yeux des tiens,
Hormis le sommeil
et les nuages couleur de miel,
avant ce fusil ?
Il était une fois
Ô silence du crépuscule
Au matin, ma lune a émigré, loin
dans ces yeux couleur de miel
Et la ville
a balayé tous les aèdes…et Rita.
Entre Rita et mes yeux, un fusil.Fin de la nuit (Âkhir al-layl / آخر الليل), 1967
Mahmoud Darwich, écrivain et poète palestinien (1941, 2008) -
Lucien Noullez : Poèmes, extraits (2026)
Les petits ploc de la pluie dans nos flaques noires
rappelleront toujours la nuit des temps.
Cette nuit, personne ne la connaît.
C’est trop haut c’est trop loin,
mais on sait que la pluie
a traversé depuis toujours
un tambour et un alphabet.[…]
Il faudra bien finir un jour.
Un jour, on ne cherchera plus.
On sera des funambules sans un fil,
dans les bourrasques du Bon Dieu.
Ou dans l’orage de son absence ;
ou n’importe où,
là où on nous aura trouvés.source : Le Carnet et les Instants
Opus 26 suivi de Je cherche mes mots, Le Taillis Pré, 2026
Une tasse d’étonnement : anthologie (1985–2023), Le Taillis Pré, 2026
Lucien Noullez (1957-2023), poète, diariste et critique littéraire belge, grand amateur de musiqueMon dieu, tirez de moi ce sang d’encre
cette âme poulpe qui me plombe devant
le malheur et si vous n’existez
pas, faites un effort, trouvez le nuage
la plume blanche ou le rire qui
vous donne à vivre.
Je n’ai plus de demeure en moi, mon dieu,
venez dans ce trou
qui m’écorche
dans cette gorge qui m’écroue,
dans la musique qui s’absente,
ou bien ne venez pas
mais laissez votre solitude
verser ma solitude devant vous.[…]
Qui tracerait la route?
Assieds-toi.
Même dans cette ville les martinets
remuent.
Tu entends des clameurs par la fenêtre
car il fait assez chaud pour vivre.
C’est la nuit. Tu n’es pas seul
ou alors tu es tellement seul
que tu te penches sur la branche
toi, qui ne portes même pas un nom d’oiseau.
Qui parlerait, dans ces rumeurs?
Un train vieux? Une vieille enfance?
Assieds-toi.
Pour apprendre à voler il te manque
une trace.
Assieds-toi.
Sur la table commune, il reste une chanson.
Prends une chaise, mon ami.source : Des mots et de des notes
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Goliarda Sapienza : Ancestrale (2021) – extraits
Cosa aspetti sull’uscio
della mia casa? È l’alba
sono sola
e ho paura
Cosa cerchi nel vuoto
delle mie stanze?
Sono sola
e gli specchi ho rivoltato.Qu’attends-tu sur le seuil
de ma maison ? C’est l’aube
je suis seule
et j’ai peur
Que cherches-tu dans le vide
des pièces que j’habite ?
Je suis seule
et j’ai retourné les miroirs.[…]
Non ricordo l’inizio del discorso
ricordo che improvviso il temporale
confuse le tue ciglia i miei pensieriJe ne me souviens pas de ce que nous disions
je me souviens que brusquement l’orage
a confondu tes yeux et mes pensées[…]
La sera ripensa il giorno
assomma le ore
di luce. Cerca
di ordibare
l’insensato cadere dei colori
la chiave d’una vita che dura
solo dodici ore.Le soir revient sur le jour
rassemble les heures
de lumière. Cherche
à ordonner
la chute insensée des couleurs
la clef d’une vie qui dure
rien de plus que douze heures.[…]
Ancestrale, poèmes ; traduits par Nathalie Castagné, éditions du Tripode, 2021
Goliarda Sapienza (1924-1996)
source : onarretetout dans main tenant -
Guy de Maupassant : « Il était surtout écœuré… » extrait de « Bel Ami » (1885)
Il était surtout écœuré de l’entendre dire « Mon rat », « Mon chien », « Mon chat », « Mon bijou », « Mon oiseau bleu », « Mon trésor », et de la voir s’offrir à lui chaque fois avec une petite comédie de pudeur enfantine, de petits mouvements de crainte qu’elle jugeait gentils, et de petits jeux de pensionnaire dépravée. Elle demandait : « À qui cette bouche-là ? » Et quand il ne répondait pas tout de suite : « C’est à moi », elle insistait jusqu’à le faire pâlir d’énervement. Elle aurait dû sentir, lui semblait-il, qu’il faut, en amour, un tact, une adresse, une prudence et une justesse extrêmes, que s’étant donnée à lui, elle mûre, mère de famille, femme du monde, elle devait se livrer gravement, avec une sorte d’emportement contenu, sévère, avec des larmes peut-être, mais avec les larmes de Didon, non plus avec celles de Juliette.
Bel Ami (1885)
Guy de Maupassant (1850-1893)
source : Mounia Lupin, Association des vrais amis de Flaubert et Maupassant, sur fb
