Autres Textes et Poèmes choisis

  • Uguay (Marie) : Tu m’apprends l’âge, mon amour

    Tu m’apprends l’âge (mon amour)
    le passage
    l’inattendu l’inutile
    la retenue de la nuit
    les autres avec la clé de leur univers
    décalque et papier japonais
    la précieuse incrédulité des yeux
    l’ignorance affublée d’objets rares
    tu m’apprends la neige
    comme une complainte sordide et enchanteresse
    et tu ne m’apprends rien j’invente
    tu es l’âge le passage
    et maintenant le très vert éparpillement horizontal de ton âge

    Marie Uguay (1955-1981; Montréal). Poèmes. 1986

  • Barrett Browning (Elizabeth) : How do I Love Thee?

    How do I love thee? Let me count the ways.
    I love thee to the depth and breadth and height
    My soul can reach, when feeling out of sight
    For the ends of Being and ideal Grace.
    I love thee to the level of everyday’s
    Most quiet need, by sun and candle-light.
    I love thee freely, as men strive for Right;
    I love thee purely, as they turn from Praise.
    I love thee with the passion put to use
    In my old griefs, and with my childhood’s faith.
    I love thee with a love I seemed to lose
    With my lost saints, — I love thee with the breath,
    Smiles, tears, of all my life! — and, if God choose,
    I shall but love thee better after death.

    Comment t’aimé-je ? Laisse-moi compter les façons.
    Je t’aime jusqu’à la profondeur, la largeur et la hauteur
    Que mon âme peut atteindre, lorsqu’elle cherche hors de vue
    Les fins de l’Être et la Grâce idéale.
    Je t’aime au niveau du besoin quotidien,
    Le plus discret, à la lumière du soleil et de la bougie.
    Je t’aime librement, comme les hommes luttent pour le Droit ;
    Je t’aime purement, comme ils se détournent de la Louange.
    Je t’aime avec la passion mise à profit
    Dans mes anciennes douleurs, et avec la foi de mon enfance.
    Je t’aime d’un amour que j’avais semblé perdre
    Avec mes saints disparus, — je t’aime du souffle,
    Des sourires, des larmes, de toute ma vie ! — et, si Dieu le veut,
    Je ne ferai que mieux t’aimer après la mort.

    Elizabeth Barrett Browning – Sonnet 43 (Sonnets from the Portuguese) – 1850

  • Rilke (Rainer-Maria) : Lettre à Lou-Andreas Salomé

    La mémoire ne suffit pas, je ne me souviens pas. Ce que je suis est vivant en moi à cause de toi. Je ne te réinvente pas dans les lieux tristement refroidis que tu as laissés derrière toi. Même ton absence est remplie de ta chaleur et elle est plus réelle que ton non-être. Le désir s’égare souvent dans le vague. Pourquoi devrais-je me jeter loin de moi-même quand quelque chose en toi peut être en train de me toucher, très légèrement, comme le clair de lune sur un rebord de fenêtre
    (Duino, fin de l’automne 1911)

    Rainer-Maria Rilke. Lettres à Lou-Andreas Salomé

  • Sôseki (Natsumé) : La vocation du poète (1906)

    Couverture du livre 'Oreiller d'herbe ou le Voyage poétique' de Sôseki, illustrée avec une femme en kimono montée sur un cheval, dans un style artistique japonais.

    Ainsi, puisque le monde dans lequel nous vivons est difficile à vivre et que nous ne pouvons pas pour autant le quitter, la question est de savoir dans quelle mesure nous pouvons le rendre habitable, ne fût-ce que la brève durée de notre vie éphémère. C’est alors que naît la vocation du poète, la mission du peintre. Quel que soit son art, l’artiste apaise le monde, il est précieux en ce qu’il enrichit le cœur de l’homme.
    C’est le poème, c’est le tableau qui libère le monde des vicissitudes et rend l’univers digne d’être aimé. C’est la musique, c’est la sculpture. On pourrait aller jusqu’à dire qu’il n’est pas nécessaire de recréer le monde. Il suffit de regarder autour de soi pour que vive le poème, pour que jaillisse le chant. Les notes n’ont pas besoin de partition pour que la mélodie retentisse dans le cœur. Les couleurs n’ont pas besoin de support pour que la magnificence de la peinture se reflète aux yeux de l’esprit. Il me suffit de purifier, en me l’appropriant avec sérénité, le monde d’ici-bas, décadent et fangeux, par l’intermédiaire du cœur. C’est ainsi que le poète sans voix qui ne compose pas une seule rime, le peintre sans couleurs ni tissu de soie, doué de la faculté de voir ce bas monde, capable de se délivrer des passions pour pénétrer dans une sphère de pureté et bâtir un univers sans pareil… plus qu’un fils de riche, plus qu’un fils de puissant, plus qu’un enfant chéri dans le monde ordinaire, est un être heureux.

    Nantsumé Sôseki. Oreiller d’herbe ou Le Voyage poétique. 1906

  • Meredith (George) : The Story of Bhanavar (extrait) (1856)

    Sadder than is the moon’s lost light,
    Lost ere the kindling of dawn,
    To travellers journeying on,
    The shutting of thy fair face from my sight.
    Might I look on thee in death,
    With bliss I would yield my breath.
    Oh! what warrior dies
    With heaven in his eyes?
    O Bhanavar! too rich a prize!
    The life of my nostrils art thou,
    The balm-dew on my brow;
    Thou art the perfume I meet as I speed o’er the plains,
    The strength of my arms, the blood of my veins.

    Plus triste que la lumière perdue de la lune,
    Perdue avant l’embrasement de l’aube,
    Pour les voyageurs cheminant,
    Est la disparition de ton beau visage de ma vue.
    Si je pouvais te regarder dans la mort,
    C’est avec bonheur que je rendrais mon souffle.
    Oh ! quel guerrier meurt
    Le ciel dans les yeux ?
    Ô Bhanavar ! Prix trop riche !
    Tu es la vie de mes narines,
    La rosée de baume sur mon front ;
    Tu es le parfum que je rencontre en traversant les plaines,
    La force de mes bras, le sang de mes veines.

    George Meredith. The Shaving of Shagpat. 1856