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Laura Kasischke : Midwest, une pièce de théâtre
Le père et la fille se regardent puis arrêtent, gestes et expressions se figent. La mère, malade, se balance dans son fauteuil entre eux deux. Il y a des piles de vieux journaux dans cette pièce. Y revenir pour tous les lire serait comme cette souffrance particulière – la tragédie devient banale dès lors qu’elle est énoncée – alors personne ne lit. Dialoguer ne sert plus à rien. Les égouts suintent dans les rues la nuit et les vers luisants y palpitent vertement. Côté cour : un sofa miteux de style colonial. Côté jardin : la télévision qui clignote. Les personnages vieillissent au cours de ces indications. C’est le Midwest. En amont de la route les mêmes vaches se tiennent vache contre vache infiniment dans la ferme laitière. Aucun bruit. Aucun mouvement en dehors des trayeuses en inox. Les vaches sont estropiées à force de rester debout et année après année pourtant elles font malgré elles gicler leur lait et leur mercure dans les machines aveugles et aspirantes. L’excès forme des flaques autour d’elles, tourne et ramollit leurs sabots inutiles. Et regarde, la fine poussière de la Voie lactée leur tombe sur le dos. C’est le Midwest. La rivière en amont de la route se gorge de poissons-chats cyclopes et de saumons auxquels il pousse des tumeurs dans l’obscurité froide et chimique. Le père et la fille se regardent. La mère, malade, se demande pourquoi ils se font tant de mal depuis tout ce temps. Peut-être même qu’à cela elle préfèrerait la mort. Dialoguer ne sert plus à rien, plus aucune raison, même, de lever le rideau sur cette scène.
Espace, entre les mailles. Gallimard, 2014
Laura Kasischje, écrivaine et poétesse américaine, née en 1961
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Gérard Bocholier : Aimer sans aucun retour (2010)
Aimer sans aucun retour… Aimer ce qui arrache en nous les dernières esquilles que notre conscience égoïste resserre… Laisser le passé se blottir dans ses lambeaux funèbres…
Ce tilleul, je le sens, vient à ma rencontre, ce nuage, cette rosace radieuse. Ils ne ressemblent à aucun autre, non plus alors que moi à moi-même. Que tout exil, que toute souffrance soient tremplins vers eux !
Plus loin s’annoncent la rive, et puis la mer, la mer allée avec le feu.Abîmes cachés (L’Arrière-Pays, 2010)
Gérard Bocholier, né en 1947, poète
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Paul de Roux : Ce nuage qui passait (1968)
Ce nuage qui passait, il n’attendait pas
que tu sortes du bureau pour que tu lui accordes
un regard attentif, et les mains de cet homme
qui frémissaient sur la table bientôt seraient rigides
-tu ne pourrais les saisir qu’en vain, ces mains
qui n’avaient pas peut-être besoin d’être serrées
mais de s’ouvrir pour te remettre un gage
-le nuage n’avait pas besoin de toi, mais toi
tu aurais eu besoin de retrouver la ville
avec des yeux rafraîchis par un nuage.L’Arrière-pays, 1968
Paul de Roux (1937-2016)
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Paul Arène : Sur un éventail (1900)
pour Jeanne Charcot
Si les ondines et les fées Maintenant ainsi qu’autrefois Sur une coquille de noix Naviguaient, de corail coiffées, Et si j’étais, - car nous aimons Suivre parfois d’étranges rêves, - Un des minuscules démons Rois de la mer bleue et des grèves, Je ne voudrais d’autre travail Que d’agiter cet éventail Pour faire une brise légère
Qui pousserait tout doucement
Le bateau vers un port charmant
Et vous seriez la passagère.Poésie, Éditions Alphonse Lemerre, 1900 (posthume)
Paul Arène, poète provençal et écrivain (1843-1896)
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Eugenio Montale : Les Citrons (I Limoni) (1925)
Ecoute-moi, les poètes à lauriers
n'évoluent que parmi les plantes
au nom peu usité: buis troènes ou acanthes.
Quant à moi, j'aime les chemins qui mènent aux fossés herbeux
où dans les flaques à moitié asséchées
des gamins attrapent
quelques anguilles éparses:
les sentiers étroits qui suivent les crètes
descendent entre les touffes de roseaux
et mènent aux potagers, parmi les citronniers.
Tant mieux si le tapage des oiseaux
s'estompe engloutie par l'azur :
on perçoit plus clairement le murmure
des branches amies dans l'air à peine agité
et la présence de ce parfum
qui ne peut se détacher de la terre
et inonde le cœur d'une douceur inquiète.
Ici, par miracle les passions tumultueuses font taire leur guerre,
ici revient même à nous pauvres notre part de richesse
et c'est le parfum des citrons.
Vois-tu, en ces silences où les choses
s'abandonnent et semblent près
de livrer leur ultime secret,
on s'attend parfois
à découvrir un défaut de la nature,
le point mort du monde, le maillon qui rompt,
le fil à démêler qui nous conduise enfin
au cœur d'une vérité.
Le regard scrute les alentours,
l'esprit enquête accorde sépare
dans le parfum qui se répand
à mesure que le jour languit.
Ce sont les silences où l'on entrevoit
en chaque ombre humaine qui s'éloigne
quelque Divinité tourmentée.
Mais l'illusion s'efface et le temps nous ramène
aux villes bruyantes où le bleu ne de dévoile
que par bribes, là-haut, entre les toits.
Puis la pluie lasse la terre ; l'ennui de l'hiver
accable les maisons,
la lumière se fait avare – amère l'âme.
Jusqu'au jour ou d'une porte cochère mal fermée
parmi les arbres d'une cour
se montre à nous le jaune des citrons;
et le givre du cœur se dissipe,
et au fond de nos poitrines
leurs chants se précipitent
les trompettes d'or du soleil.Ascoltami, i poeti laureati
si muovono soltanto fra le piante
dai nomi poco usati: bossi ligustri o acanti.
Io, per me, amo le strade che riescono agli erbosi
fossi dove in pozzanghere
mezzo seccate agguantano i ragazzi
qualche sparuta anguilla:
le viuzze che seguono i ciglioni,
discendono tra i ciuffi delle canne
e mettono negli orti, tra gli alberi dei limoni.
Meglio se le gazzarre degli uccelli
si spengono inghiottite dall'azzurro:
più chiaro si ascolta il susurro
dei rami amici nell'aria che quasi non si muove,
e i sensi di quest'odore
che non sa staccarsi da terra
e piove in petto una dolcezza inquieta.
Qui delle divertite passioni
per miracolo tace la guerra,
qui tocca anche a noi poveri la nostra parte di ricchezza
ed è l'odore dei limoni.
Vedi, in questi silenzi in cui le cose
s'abbandonano e sembrano vicine
a tradire il loro ultimo segreto,
talora ci si aspetta
di scoprire uno sbaglio di Natura,
il punto morto del mondo, l'anello che non tiene,
il filo da disbrogliare che finalmente ci metta
nel mezzo di una verità.
Lo sguardo fruga d'intorno,
la mente indaga accorda disunisce
nel profumo che dilaga
quando il giorno più languisce.
Sono i silenzi in cui si vede
in ogni ombra umana che si allontana
qualche disturbata Divinità.
Ma l'illusione manca e ci riporta il tempo
nelle città rumorose dove l'azzurro si mostra
soltanto a pezzi, in alto, tra le cimase.
La pioggia stanca la terra, di poi; s'affolta
il tedio dell'inverno sulle case,
la luce si fa avara – amara l'anima.
Quando un giorno da un malchiuso portone
tra gli alberi di una corte
ci si mostrano i gialli dei limoni;
e il gelo del cuore si sfa,
e in petto ci scrosciano
le loro canzoni
le trombe d'oro della solaritàOssi de seppia (Os de seiche), 1925
Eugenio Montale (1896-1981) , poète italien, prix Nobel de Littérature (1975)
