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René Depestre : Histoire d’une petite lampe (1952)
À Alejo Carpentier
Augmente monte et monte encore
Au ciel de mes passions
Bien plus haut que le vaisseau
Cosmique de l’enfance, bien plus haut
Que plane en moi l’aigle
De l’éternelle douleur,
Monte et monte et monte dans la rose
Des vents tristes de mon passé !Petite lampe aux ailes noires
Noir escalier de mon chagrin
Mon envie sans ailes
Mon envie haïtienne
Mon envie–tortue mon envie–serpent
Mon envie qui rentre et qui grimpe
Ô mon envie de pleurer sur le monde !Petite lampe–alouette de la flamme
Tu lécheras jusqu’au bout la chair
Ensanglanté de ma parole humaine.
Tu monteras toutes les marches
Qui mènent jusqu’à l’agonie du monde
Tu feras ton escalade de soie noire
Avec tous les mauvais jours de ma race
Ô mon envie de pleurer sur le monde !
Ô lampe perdue dans la foule des blancsLampe–tempête que la neige tua une nuit
Au fond d’un cachot du Jura
Milliers de petites lampes que la neige
Tue encore chaque soir
Au cœur jurassien du monde
Petite lampe sans mémoire au bout de la tristesse de mon âme,
Immense escalier de mon jardin d’enfant
Ô monte avec ma rage de voir
Que rien n’a vraiment changé sous le ciel
Monte avec mes mélodies et mes os
Qui se sont brisés sur un rocher perdu de la lune
Monte les marches haïtiennes de ma peine
Monte les marches planétaires de ma peine
Monte hirondelle aux cieux ovariens de mon long passé d’esclave
Monte avec mes légendes couvertes de neige
Monte comme un rendez-vous dans mes pas
Avec la volonté de toute la terre en marche dans l’espace humainTraduit du grand large, Seghers, 1952
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Rubén Diaro : Mélancolie (1888)
A Domingo Bolivar
Frère, toi qui possèdes la lumière, dis-moi la mienne.
Je suis comme un aveugle. Je vais sans but et je marche à tâtons.
Je vais sous les tempêtes et les orages
Aveugle de rêve et fou d’harmonie.Voilà mon mal…, Rêver. La poésie
Est la camisole ferrée aux mille pointes sanguinaires
Que je porte en mon âme. Les épines sanglantes
Laissent tomber les gouttes de ma mélancolie.Ainsi je vais, aveugle et fou, par ce monde amer ;
Parfois le chemin me semble interminable,
Et parfois si court…Et dans ce vacillement entre courage et agonie,
Je porte le fardeau de peines que je supporte à peine.
N’entends-tu pas tomber mes gouttes de mélancolie ?Azul, poème, 1888 (Chili) – source
Rubén Dario, nicaraguayen, 1867-1916 -
Henri VIII : Pastime in Good Company (Passer le temps en bonne compagnie)
Pastime with good company
I love and shall until I die
grudge who lust but none deny
so God be pleased thus live will I
for my pastance
hunt sing and dance
my heart is set
all goodly sport
for my comfort
who shall me let
youth must have some dalliance
of good or ill some pastance
Company methinks then best
all thoughts and fancies to digest.
for Idleness
is chief mistress
of vices all
then who can say.
but mirth and play
is best of all.
Company with honesty
is virtue vices to flee.
Company is good and ill
but every man has his free will.
the best ensue
the worst eschew
my mind shall be.
virtue to use
vice to refuse
thus shall I use me.C'est passer le temps en bonne compagnie
Que j'aime et ce, jusqu'à ma mort.
La luxure est à plaindre, c'est indéniable
Afin de plaire à Dieu ainsi vivrai.
Pour mon réconfort
passe-temps, chasse, chants et danses
Mon cœur préfère
Toute occupation convenable,
pour mon confort
Qui me le permettra ?
La jeunesse peut baguenauder
Avec de bons ou mauvais passe-temps.
Être en compagnie me paraît meilleur
Afin de dépasser pensées et imaginations.
Car l'oisiveté
est la maîtresse en chef
de tous les vices.
Ainsi qui peut dire
que la gaîté et le jeu
ne soient les meilleurs.
La compagnie, honnêtement
c'est la vertu, que s'enfuient les vices.
Dans la compagnie, il y a du bon et du mauvais
mais chacun a son libre arbitre.
Suivre le meilleur,
éviter le pire
ce sera mon opinion ;
Se servir de la vertu,
refuser les vices
Ainsi j'en userai.Texte de la ballade composée en 1513 par le jeune homme tout juste couronné; il a 22 ans.
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Jules Supervielle : Vivre encore (1934)
Ce qu’il faut de nuit
Au-dessus des arbres,
Ce qu’il faut de fruits
Aux tables de marbre,
Ce qu’il faut d’obscur
Pour que le sang batte,
Ce qu’il faut de pur
Au coeur écarlate
Ce qu’il faut de jour
Sur la page blanche,
Ce qu’il faut d’amour
Au fond du silence.
Et l’âme sans gloires
Qui demande à boire,
Le fil de nos jours
Chaque jour plus mince,
Et le coeur plus sourd
Les ans qui le pincent.
Nul n’entend que nous
La poulie qui grince,
Le seau est si lourd.Les Amis inconnus, 1934, Gallimard
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James Joyce : Ulysse, extraits (1922)
« Il est des péchés ou (appelons-les comme le monde les appelle) de coupables souvenirs qui sont cachés par l’homme dans les recoins les plus sombres de son cœur mais qui demeurent là et attendent. Il peut laisser s’estomper ces souvenirs, faire qu’ils soient comme s’ils n’avaient jamais été, se persuader presque qu’ils ne furent point ou tout au moins qu’ils furent autres. Mais le hasard d’un mot les évoquera soudain et ils se dresseront en face de lui dans les circonstances les plus diverses, vision ou rêve, ou pendant que le tambour de basque et la harpe charment ses sens ou dans la paix fraîche et argentée du soir ou au milieu du banquet, à minuit, alors qu’il est alourdi de vin. Non qu’elle vienne pour le couvrir d’opprobre, cette vision, comme s’il avait encouru sa colère, non pour se venger en le retranchant du nombre des vivants, mais sous le linceul du passé, vêtement pitoyable, en silence, lointaine, vivant reproche. »
« Chaque vie, c’est beaucoup de jours, jour après jour. Nous marchons à travers nous-mêmes, rencontrant voleurs, fantômes, géants, vieillards, jeunes gens, épouses, veuves, frères d’amour. Mais toujours nous rencontrant nous-mêmes. »
« Des secrets silencieux, pétrifiés, trônent dans les palais sombres de nos cœurs […]: des secrets lassés de leur tyrannie: des tyrans désireux qu’on les détrône. »
« Cheminant de par les sables du monde entier, poursuivi par l’épée de feu du soleil, vers l’ouest , longue marche vers les terres du soir. Elle hale, schleppe, traîne, poulie, trascine sa charge.
Marée faisant cap à l’ouest, remorquée par la lune, dans son sillage. Marées émaillées de myriades d’îles, en elle, ce sang n’est pas le mien, oinopa ponton, mer vinsombre. Contemple la servante de la lune. Dans le sommeil, le signe humide sonne son heure, la prie de se lever. Lit nuptial, lit d’enfantement, lit de mort, cierge funèbre. Omnis caro ad te veniet. »« Toujours il errerait, contraint, jusqu’aux extrêmes limites de son orbite cométaire, au-delà des étoiles fixes et des soleils variables et des planètes télescopiques, épaves astronomiques égarées, jusqu’à la frontière extrême de l’espace, allant de pays en pays, au milieu des peuples, au milieu des événements. »
« Sa visière est levée. Il est un spectre, une ombre à présent, le vent sur les rochers d’Elseneur ou tout ce qu’il vous plaira, la voix de la mer, une voix entendue seulement au cœur de celui qui est la substance de son ombre, le fils consubstantiel au père. »
Ulysse, (1922)
Source Annabelle Jarry sur fb
