Autres Textes et Poèmes choisis

  • Ribeyre (Jean-Christophe) : Tu n’as pas pris soin ce matin de la beauté du monde

    Tu n’as pas pris soin
    ce matin
    de la beauté du monde,
    tu as laissé
    la page
    des oiseaux s’écrire
    sans toi,
    la page bleue
    toujours
    recommencée,

    tu n’as pas battu
    avec le cœur de
    l’aube et des
    jardins,
    tu n’as pas encore
    cueilli
    sur tes paupières
    toute la fraîcheur
    connue.

    Qui aurait pu
    faire cela
    pour toi ?
    Tu portais toute la
    lumière possible,
    un regard
    aujourd’hui
    a manqué à la terre
    si près de se
    faner.

    Jean-Christophe Ribeyre . Habiter ce qui tremble . Europe n°1009

  • Devos (Raymond) : Je hais les haies

    Je hais les haies
    Qui sont des murs.
    Je hais les haies
    Et les mûriers
    Qui font la haie
    Le long des murs.
    Je hais les haies
    Qui sont de houx.
    Je hais les haies
    Qu’elles soient de mûres
    Qu’elles soient de houx !
    Je hais les murs
    Qu’ils soient en dur
    Qu’ils soient en mou !
    Je hais les haies
    Qui nous emmurent.
    Je hais les murs
    Qui sont en nous.

    Raymond Devos. Ça fait rire les poètes 2009 (posthume)

  • Giono (Jean) : On a dû te dire qu’il fallait réussir dans la vie

    On a dû te dire qu’il fallait réussir dans la vie ; moi je te dis qu’il faut vivre, c’est la plus grande réussite du monde. On t’a dit : « Avec ce que tu sais, tu gagneras de l’argent ». Moi je te dis : « Avec ce que tu sais tu gagneras des joies. » C’est beaucoup mieux. Tout le monde se rue sur l’argent. Il n’y a plus de place au tas des batailleurs. De temps en temps, un d’eux sort de la mêlée, blême, titubant, sentant déjà le cadavre, le regard pareil à la froide clarté de la lune, les mains pleines d’or mais n’ayant plus force et qualité pour vivre ; et la vie le rejette. Du côté des joies, nul ne se presse ; elles sont libres dans le monde, seules à mener leurs jeux féeriques sur l’asphodèle et le serpolet des clairières solitaires, les vraies richesses.

    Jean Giono. Les cahiers rouges, 1936

  • Bukowski (Charles) : These Things (Ces choses)

    the things
    we support
    have nothing
    to do
    with us,
    and we do them
    out of boredom,
    out of fear,
    out of greed,
    out of lack of
    intelligence;
    our light and our candle
    are small,
    so small we cannot
    bear it,
    we batter ourselves
    about the Idea
    and lose the
    Center:
    all wax without the
    wick,
    and we see names
    that once meant wisdom
    like signposts in ghost towns,
    and only the graves
    are real.

    ces choses
    auxquelles nous apportons notre soutien
    n’ont rien
    à voir
    avec nous,
    et nous nous en occupons
    par ennui,
    par peur,
    par avidité,
    par manque
    d’intelligence ;
    notre halo de lumière et notre bougie
    sont minuscules,
    si minuscules
    que nous le supportons pas,
    nous nous débattons
    dans l’Idée
    et perdons
    le Centre :
    tout en cire
    mais sans la mèche,
    et nous voyons des noms
    qui jadis signifièrent sagesse,
    comme des panneaux indicateurs dans des villes fantômes,
    et seules les tombes sont réelles.

    Charles Bukowski. The Days Run Away Like Wild Horses Over the Hills (1969)

  • Desnos (Robert) : La Voix

    Une voix, une voix qui vient de si loin
    Qu’elle ne fait plus tinter les oreilles,
    Une voix, comme un tambour, voilée
    Parvient pourtant, distinctement, jusqu’à nous.

    Bien qu’elle semble sortir d’un tombeau
    Elle ne parle que d’été et de printemps.
    Elle emplit le corps de joie,
    Elle allume aux lèvres le sourire.

    Je l’écoute. Ce n’est qu’une voix humaine
    Qui traverse les fracas de la vie et des batailles,
    L’écroulement du tonnerre et le murmure des bavardages.

    Et vous ? Ne l’entendez-vous pas ?
    Elle dit « La peine sera de courte durée »
    Elle dit « La belle saison est proche. »

    Ne l’entendez-vous pas ?

    Robert Desnos. Contrée (1936-1940)