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André de Richaud : Testament (1966)
Autrefois j’aurais voulu être le dernier oiseau du dernier platane
La première lueur du matin sur l’aile d’un olivier
L’orange de midi, bien pendue sur ses feuillages de parfum
Et ce nuage qui joue autour du phare
J’aurais voulu être une phrase coupée au ras d’un poème
Découvert par une jeune fille aux cils de pavot
Au bord d’un grenier de ProvenceMais maintenant
Mon dernier désir est que mon souvenir brûle
Les pierres où il est gravé
Ici et là au petit vol de mes voyages
Les sables de la mer n’ont pas besoin de dictionnaire
Toutes les feuilles meurent en automne
Rien n’est qu’un feu mort au fond d’un ruisseau sec
Que mon visage s’écrase en vous
Ombre de ma jeunesse
Et qu’il ne reste rien de ce fer rougeIn Marc Alyn : « André de Richaud » ; Pierre Seghers éditeur (Poètes d’aujourd’hui), 1966
Source sur fb : Bernard-Jean L’Herbier
André de Richaud (1907-1968) -
Charles Baudelaire : L’Invitation au voyage
Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.Les Fleurs du mal (1857)
(1821-1867) -
Leopoldo Maria Pareno : Le baiser du soir
Père, je m’en vais :
je vais jouer dans la mort,
père, je m’en vais.
Dis adieu à ma mère,
éteins la lumière de ma chambre :
père, je m’en vais.Dis à l’enfant qui rit là-bas,
je ne sais de quoi, peut-être de la vie,
mon nom, rien que mon nom
range bien mes jouets
l’ours avec l’ours, et range le chien
près de l’oiseau, quant au canard
laisse-le seul, le canard :
père, je m’en vais : je vais jouer avec la mort.
Il y avait une flamme, oui dans mes yeux,
d’avoir tant de nuits veillé,
et que personne n’avait su fermer
sinon moi ; pardonne-moi, père, s’il n’y avait
personne, à part moi : je m’en vais,
je m’en vais seul jouer avec la mort.Père, je suis mort, déjà, et quelle obscurité
tout cela :
pas de lune, pas de soleil, pas de terre ici,
père, je suis mort.
Nous sommes les morts comme des malades
et le cimetière est l’hôpital
on y joue au docteur
drap blanc et bistouri
et des tombes comme autant de lits
pour rêver : ils sont si blancs ces os
père si blancs : comme rêver.Les autres disent, les plus morts d’entre nous,
ceux qui passent un temps fou
à se venger ici de Dieu,
que le Diable viendra, le bon Diable,
qu’il viendra le Diable avec plus de fleurs
que personne n’en peut porter.
Père, je suis mort, je ne suis pas seul
père, je suis mort, j’ai des amis
avec qui jouer.Mère, ces baisers que tu reviens
me donner dans la tombe
me réveillent, me donnent froid
j’ai été vivant, je l’ai su
maintenant
laisse-moi oublier.Père, je suis mort, et la tombe
est un berceau bien meilleur
père, il n’y a personne, je suis seul
père, si un jour à nouveau
je retourne parmi vous, père si à nouveau je vis
j’ignore de quoi je pourrais rêver.Bonne nouvelle du désastre et autres poèmes
Traduction : Victor Martinez et Cédric Demangeot
Source: Tessa Fontane-Guerra sur fb
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Alexandre Voisard : Au rappel des toisons (2012)
Ainsi dire
Au fond de soi on écoute
des conciliabules de sources ravivées
des airs revus à la hausse
comme disent les comptables
au bout du train-trainquelqu’un parle en son for intérieur
quelque bègue bavard sans doute
qui des anges apprit le langage
des gestes rabrouant le tribun
perdu aux barbelés de sa harangueentre dire et parler la langue
s’émousse de message en boniment
les hoquets de la pensée à tiroirs
sans fin ramènent à la question Est-ce
ma mère que j’entends prier en creux de conqueil arriva que l’on célèbre le silence
comme germe fondateur d’une poésie
à naître loin du cœur entre les pierres
au-delà des arcanes et des sables
où s’exila le verbe en chair de figuec’était le temps des vagues en trompe-l’œil
on s’entendait rêver de chambre en chambre
en sommant le sommeil de s’arrêter
au pli du paysage quand le chemin
à l’invite du vent fait demi-touron espérait pouvoir amadouer
la distance entre ciel et terre
comme l’écimeur aux mains calleuses
en avait convenu avec les corneilles
incorrigibles prometteusestout cela a vécu tant sous les huées
qu’à l’énoncé de nos pauvres mérites
alors que nous aspirions à enseigner
aux compagnons fourbus à voir plus loin
que les bravos glanés au miroir patelinun vœu persiste à la fenêtre matinale
où la fillette assise au bord des larmes
prononce bleu bleu pour dire violet
« que désormais toute fleur meurtrie
soit décrite en petites phrases sautillantes »on s’adresse aux arbres une dernière fois
on les étreint on leur parle tout bas
pour leur faire dire et redire
ce qu’ils savent d’en bas et qui hante
ce qu’ils savent d’en haut et qui feint.Derrière la lampe, 2012.
Écrivain suisse, 1930-2024
source -
Philippe Jaccottet : À la lumière d’hiver (extraits)
Une étrangère s'est glissée dans mes paroles,
beau masque de dentelle avec, entre les mailles,
deux perles, plusieurs perles, larmes ou regards.
De la maison des rêves sans doute sortie,
elle m'a effleuré de sa robe en passantou si cette soie noire était déjà sa peau, sa chevelure ? -
et déjà je la suis, parce que faible
et presque vieux, comme on poursuit un souvenir ;
mais je ne la rejoindrai pas plus que les autres
qu'on attend à la porte de la cour ou de la loge
dont le jour trop tôt revenu tourne la clé…
Je pense que je n'aurais pas dû la laisser
apparaître dans mon cœur ; mais n'est-il pas permis
de lui faire un peu de place, qu'elle approcheon ne sait pas son nom, mais on boit son parfum,
son haleine et, si elle parle, son murmure-
et qu'à jamais inapprochée, elle s'éloigne
et passe, tant qu'éclairent encore les lanternes de papier de l'acacia ?
Laissez-moi la laisser passer, l'avoir vue encore une fois,
puis je la quitterai sans qu'elle m'ait même aperçu,
je monterai les quelques marches fatiguées
et, rallumant la lampe, reprendrai la page
avec des mots plus pauvres et plus justes, si je puis.
Chants d'en bas. À la lumière d'hiver. nrf/Poésie/Gallimard, 1977
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