Autres Textes et Poèmes choisis

  • Verlaine (Paul) : Es-tu brune ou blonde?

    Es-tu brune ou blonde ?
    Sont-ils noirs ou bleus
    Tes yeux ?
    Je n’en sais rien mais j’aime leur clarté profonde,
    Mais j’adore le désordre de tes cheveux.

    Es-tu douce ou dure ?
    Est-il sensible ou moqueur,
    Ton coeur ?
    Je n’en sais rien mais je rends grâce à la nature
    D’avoir fait de ton coeur mon maître et mon vainqueur.

    Fidèle, infidèle ?
    Qu’est-ce que ça fait,
    Au fait
    Puisque toujours dispose à couronner mon zèle
    Ta beauté sert de gage à mon plus cher souhait.

    Paul Verlaine. Poèmes divers (posthume). Écrit vers 1870.

  • Bonnefoy (Yves) : Ici, toujours ici

    Ici, dans le lieu clair. Ce n’est plus l’aube,
    C’est déjà la journée aux dicibles désirs.
    Des mirages d’un chant dans ton rêve il ne reste
    Que ce scintillement de pierres à venir.

    Ici, et jusqu’au soir. La rose d’ombres
    Tournera sur les murs. La rose d’heures
    Défleurira sans bruit. Les dalles claires
    Mèneront à leur gré ces pas épris du jour.

    Ici, toujours ici. Pierres sur pierres
    Ont bâti le pays dit par le souvenir.
    À peine si le bruit de fruits simples qui tombent
    Enfièvre encore en toi le temps qui va guérir.

    Yves Bonnefoy. Poèmes (1945-1974)

  • Desnos (Robert) : J’ai tant rêvé de toi

    J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
    Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant et de baiser sur cette bouche la naissance de la voix qui m’est chère ?
    J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués, en étreignant ton ombre, à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être.
    Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années, je deviendrais une ombre sans doute.
    O balances sentimentales.
    J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps sans doute que je m’éveille. Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l’amour et toi, la seule qui compte aujourd’hui pour moi, je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venus.
    J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu’il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu’à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l’ombre qui se promène et se promènera allègrement sur le cadran solaire de ta vie.

    Robert Desnos, Corps et biens, Paris, Poésie/Gallimard, 1968.

  • Stéphane Beaumont : Des verbes tombés dans l’oubli


    Sais-tu que…

    Le chien aboie quand le cheval hennit
    et que beugle le bœuf et meugle la vache ?
    Que l’hirondelle gazouille, la colombe roucoule et le pinson ramage.
    Que les moineaux piaillent, le faisan et l’oie criaillent
    quand le dindon glousse.

    Que la grenouille coasse mais le corbeau croasse et la pie jacasse.
    Et que le chat comme le tigre miaule, l’éléphant barrit,
    l’âne braie, mais le cerf rait.
    Que le mouton bêle évidemment et bourdonne l’abeille,
    brame la biche quand le loup hurle.

    Tu sais, bien sûr, tous ces cris-là mais sais-tu que si le canard nasille,
    les canards nasillardent, que le bouc ou la chèvre chevrote,
    que le hibou hulule mais que la chouette, elle, chuinte,
    que le paon braille et que l’aigle trompette ?…

    Sais-tu encore… que si la tourterelle roucoule, le ramier caracoule
    et que la bécasse croule, que la perdrix cacabe, que la cigogne craquette
    et que si le corbeau croasse, la corneille corbine, et que le lapin glapit
    quand le lièvre vagit?

    Tu sais tout cela ? Bien.
    Mais sais-tu que l’alouette grisolle ? Tu ne le savais pas ?
    Et, peut-être, ne sais-tu pas davantage que le pivert picasse ?
    C’est excusable !
    Ou que le sanglier grommelle, que le chameau blatère.

    Tu ne sais pas non plus (peut-être) que la huppe pupule.
    (Et je ne sais pas non plus si on l’appelle en Limousin la pépue parce qu’elle pupule ou parce qu’elle fait son nid avec de la chose qui pue. Qu’importe ! Mais c’est joli: la huppe pupule !)

    Et encore, sais-tu que la souris, la petite souris grise…
    Devine! La petite souris grise chicote! Hé oui!
    Avoue qu’il serait dommage d’ignorer que la souris chicote
    et plus dommage encore de ne pas savoir, que le geai cajole
    ou que la mésange zinzinule! Comme la fauvette d’ailleurs !

    Stéphane Beaumont

  • Mnouchkine (Ariane) : Disons à nos enfants

    Et surtout, surtout, disons à nos enfants qu’ils arrivent sur terre quasiment au début d’une
    histoire et non pas à sa fin désenchantée.
    Ils en sont encore aux tout premiers chapitres d’une longue et fabuleuse épopée dont ils seront, non pas les rouages muets, mais au contraire, les inévitables auteurs (…)
    Disons-le, haut et fort, car, beaucoup d’entre eux ont entendu le contraire, et je crois, moi,
    que cela les désespère.

    Ariane Mnouchkine, fondatrice du Théâtre du Soleil. Extrait de son discours prononcé le 13 mai 2015 lors de la remise du Prix du théâtre de l’Académie de Berlin