Autres Textes et Poèmes choisis

  • Ingeborg Bachmann : Paris

    Sur la roue de la nuit tressés
    dorment les perdus
    dans les couloirs tonitruants en bas,
    mais où nous sommes est la lumière.

    Nous avons les bras chargés de fleurs,
    mimosas de tant d’années ;
    de l’or tombe de pont en pont
    sans un souffle dans la rivière.

    Froide est la lumière,
    encore plus froide la pierre devant le porche,
    et les conques des fontaines
    sont déjà à demi vidées.

    Qu’adviendra-t-il si, pris de nostalgie
    jusqu’aux cheveux fuyants,
    nous demeurons ici et demandons: qu’adviendra-t-il
    si nous soutenons l’épreuve de la beauté ?

    Sur les chars glorieux de la lumière,
    même veillant, nous sommes perdus,
    sur les champs des génies en haut,
    mais où nous ne sommes pas est la nuit.

    Toute personne qui tombe a des ailes. Poèmes 1942-1967. nrf/Poésie/Gallimard, 2015
    source
    1926-1973. Autrichienne

  • Forough Farrokzâd : Love Song/Chanson d’amour/

    The night is painted by your dream
    Your perfume fills my lungs to extreme
    You are a feast for my eye!
    All shapes of woe you belie
    As the body of earth is washed by rain
    From my soul you cleanse all stain!
    In my burning body you are a turning gyre
    In the shade of my eyelashes you are a blazing fire.
    You are more verdant than a wheat field!
    More fruit than golden boughs you yield!
    To the suns you open the gate
    To counteract dark doubt’s spate
    With you there is nothing to fear
    But the pain of joyful tear
    This sad heart of mine and profuse light?
    This din of life in the abyss of blight?
    The glance in your eyes is my field
    And with it my eyes are sealed
    Before this I had no other image
    Or I would not but you envisage
    The pain of love is a dark pain
    Going and demeaning oneself in vain
    Learning against people with black sight
    Defiling oneself with the filth of spite
    Finding in caresses venom of wile
    Finding villainy in friend’s smile
    Handing gold coins to the marauding band
    Getting lost in the midst of the bazaar land
    With my soul united you will be
    From grave you will raise me
    Like a star on wings decked with gold
    You come from a land untold.
    You alleviate sorrow’s pang
    Flooding my body with embrace’s tang
    You are a stream flowing onto my dry breast
    My bed of my veins with your water is blest
    Within a world which on darkness does feed
    With every step you take I proceed
    Underneath my skin you go!
    There like blood you flow
    Burning my tresses with a fondling hand
    Flushing my checks with an urging demand
    You are a stranger to my gown
    An acquaintance with my body’s lawn
    You are a shining sun that never dies
    A sun that rises in Southern skies
    You are fresher than first light
    Fresher than spring, a luster sight
    This is no longer love: this is pride
    A chandelier that in silence and darkness died
    When love did my heart entice
    I was filled with a sense of sacrifice
    This is no longer me, this is no longer me
    My life with my ego amounted to a null degree
    My lips your kisses prize
    Your lips are the temple of my eyes
    In me your stir a great rhapsody
    Your curves are an attire on my body
    O how I crave to sprout
    And my joy with sorrow shout
    O how I wish to rise
    And my eyes with tears baptize
    This forlorn heart of mine and incense perfume?
    The music of harp and lyre in a prayer room?
    This void and these flights?
    These songs and these silent nights?
    Your glance is a wondrous lullaby
    Cradling restless babes thereby
    Your breath is a transcendental breeze
    Washing off me tremors of unease
    Finding in my morrows a place to sleep
    Permeating my world deep and deep
    In me the passion for poetry you inspire
    Over my lays you cast instant fire
    You kindled my passionate desire
    Thus setting my poems afire.

    La nuit est peinte par ton rêve
    Ton parfum gonfle mes poumons à l’extrême
    Tu es un régal pour mes yeux !
    Tu crois à toutes les formes de la souffrance
    Comme la pluie lave le corps de la terre
    De mon âme, tu purifies toute souillure !
    Dans mon corps brûlant, tu es un tourbillon
    À l’ombre de mes cils, tu es un feu ardent.
    Tu es plus verdoyant qu’un champ de blé !
    Tu portes plus de fruits que des branches dorées !
    Aux soleils, tu ouvres la porte
    Pour contrer le flot du sombre doute
    Avec toi, il n’y a rien à craindre
    Si ce n’est la douleur des larmes de joie
    Ce cœur triste qui est le mien et cette lumière abondante ?
    Ce tumulte de la vie dans l’abîme du désespoir ?
    Le regard dans tes yeux est mon champ
    Et avec lui, mes yeux sont scellé
    Avant cela, je n’avais d’autre image
    Ou je n’en aurais pas eu si tu ne l’avais imaginée
    La douleur de l’amour est une douleur obscure
    Aller se rabaisser en vain
    Apprendre à se méfier de ceux qui ont le regard noir
    Se souiller de la fange de la rancune
    Trouver dans les caresses le venin de la ruse
    Trouver la perfidie dans le sourire ami
    Donner des pièces d’or à la bande de pillards
    Se perdre au cœur du bazar
    Avec mon âme unie à la tienne
    Tu me ressusciteras de la tombe
    Telle une étoile aux ailes d’or
    Tu viens d’une terre inconnue.
    Tu apaises la douleur du chagrin
    Tu inondes mon corps de la saveur de ton étreinte
    Tu es un flux qui coule sur ma poitrine desséchée
    Le lit de mes veines est béni de ton eau
    Dans un monde qui se nourrit des ténèbres
    À chaque pas que tu fais j’avance
    Tu passes sous ma peau !
    Là comme le sang tu coules
    Brûlant mes tresses d’une main caressante
    Illuminant mes joues d’une demande pressante
    Tu es un étranger à ma robe
    Une connaissance de la pelouse de mon corps
    Tu es un soleil éclatant qui jamais ne s’éteint
    Un soleil qui se lève dans le ciel du Sud
    Tu es plus frais que l’aube
    Plus frais que le printemps, un spectacle resplendissant
    Ce n’est plus de l’amour : c’est de l’orgueil
    Un lustre qui s’éteint dans le silence et les ténèbres
    Quand l’amour a séduit mon cœur
    J’étais emplie d’un sentiment de sacrifice
    Ce n’est plus moi, ce n’est plus moi
    Ma vie avec mon ego s’est réduite à néant
    Mes lèvres chérissent tes baisers
    Tes lèvres sont le temple de mes yeux
    En moi, tu fais naître une grande rhapsodie
    Tes courbes sont une parure sur mon corps
    Oh comme je désire éclore
    Et que ma joie se mêle à ma douleur
    Oh comme je souhaite m’élever
    Et baptiser mes yeux de larmes
    Ce cœur désolé qui est le mien et ce parfum d’encens ?
    La musique de la harpe et de la lyre dans une salle de prière ?
    Ce vide et ces envolées ?
    Ces chants et ces nuits silencieuses ?
    Ton regard est une berceuse merveilleuse, Berçant ainsi les enfants agités.
    Ton souffle est une brise transcendante, Dissipant mes frissons d’inquiétude
    Trouvant dans mes lendemains un lieu où dormir,
    Imprégnant mon monde au plus profond.
    En moi la passion pour la poésie que tu inspires
    Tu répands sur moi un feu instantané.
    Tu as allumé mon désir ardent
    Embrasant ainsi mes poèmes

    Another Birth, Selected Poems Translated by Ali Salami. Publication Modern Persian Poetry

  • Forough Farrokhzâd : Seule demeure la voix / It Is Only Sound That Remains

    Pourquoi m’arrêterais-je, pourquoi?
    Les oiseaux sont partis en quête d’une direction bleue
    L’horizon est vertical
    L’horizon est vertical, le mouvement une fontaine
    Et dans les limites de la vision
    Les planètes tournoient lumineuses
    Dans les hauteurs la terre accède à la répétition
    Et des puits d’air
    Se transforment en tunnels de liaison.
    Le jour est une étendue,
    Qui ne peut être contenue
    Dans l’imagination du vers qui ronge un journal
    Pourquoi m’arrêterais-je?
    Le mystère traverse les vaisseaux de la vie
    L’atmosphère matricielle de la lune,
    Sa qualité tuera les cellules pourries
    Et dans l’espace alchimique après le lever du soleil
    Seule la voix
    Sera absorbée par les particules du temps
    Pourquoi m’arrêterais-je?
    Que peut être le marécage, sinon le lieu de pondaison des insectes de pourriture
    Les pensées de la morgue sont écrites par les cadavres gonflés
    L’homme faux dans la noirceur
    A dissimulé sa virilité défaillante
    Et les cafards…ah
    Quand les cafards parlent!
    Pourquoi m’arrêterais-je?
    Tout le labeur des lettres de plomb est inutile,
    Tout le labeur des lettres de plomb,
    Ne sauvera pas une pensée mesquine
    Je suis de la lignée des arbres
    Respirer l’air stagnant m’ennuie
    Un oiseau mort m’a conseillé de garder en mémoire le vol
    La finalité de toutes les forces est de s’unir, de s’unir,
    À l’origine du soleil
    Et de se déverser dans l’esprit de la lumière
    Il est naturel que les moulins à vent pourrissent
    Pourquoi m’arrêterais-je?
    Je tiens l’épi vert du blé sous mon sein
    La voix, la voix, seulement la voix
    La voix du désir de l’eau de couler
    La voix de l’écoulement de la lumière sur la féminité de la terre
    La voix de la formation d’un embryon de sens
    Et l’expression de la mémoire commune de l’amour
    La voix, la voix, la voix, il n’y a que la voix qui reste
    Au pays des lilliputiens,
    Les repères de la mesure d’un voyage ne quittent pas l’orbite du zéro
    Pourquoi m’arrêterais-je?
    J’obéis aux quatre éléments
    Rédiger les lois de mon coeur,
    N’est pas l’affaire du gouvernement des aveugles local
    Qu’ai-je à faire avec le long hurlement de sauvagerie?
    De l’organe sexuel animal
    Qu’ai-je à faire avec le frémissement des vers dans le vide de la viande?
    C’est la lignée du sang des fleurs qui m’a engagée à vivre
    La race du sang des fleurs savez-vous?

    Why should I stop, why?
    the birds have gone in search of the blue direction.
    the horizon is vertical,
    vertical and movement fountain-like;
    and at the limits of vision
    shining planets spin.
    the earth in elevation reaches repetition,
    and air wells
    changes into tunnels of connection;
    and day is a vastness,
    which does not fit into narrow mind of newspaper worms.
    why should I stop?
    the road passes through the capillaries of life,
    the quality of the environment
    in the ship of the uterus of the moon
    will kill the corrupt cells.
    and in the chemical space after sunrise
    there is only sound,
    sound that will attract the particles of time.
    why should I stop?
    what can a swamp be?
    what can a swamp be but the spawning ground of corrupt insects?
    swollen corpses scrawl the morgue’s thoughts,
    the unmanly one has hidden
    his lack of manliness in blackness,
    and the bug… ah,
    when the bug talks,
    why should I stop?
    cooperation of lead letters is futile,
    it will not save the lowly thought.
    I am a descendant of the house of trees.
    breathing stale air depresses me.
    a bird which died advised me to commit flight to memory.
    the ultimate extent of powers is union,
    joining with the bright principle of the sun
    and pouring into the understanding of light.
    it is natural for windmills to fall apart.
    why should I stop?
    I clasp to my breast the unripe bunches of wheat and breastfeed them
    sound, sound, only sound,
    the sound of the limpid wishes of water to flow,
    the sound of the falling of star light on the wall of earth’s femininity
    the sound of the binding of meaning’s sperm
    and the expansion of the shared mind of love.
    sound, sound, sound, only sound remains.
    in the land of dwarfs,
    the criteria of comparison have always traveled in the orbit of zero.
    why should I stop?
    I obey the four elements;
    and the job of drawing up the constitution of my heart
    is not the business of the local government of the blind.
    what is the lengthy whimpering wildness in animals sexual organs to me?
    what to me is the worm’s humble movement
    In its fleshy vacuum?
    the bleeding ancestry of flowers has committed me to life.
    are you familiar with the bleeding ancestry of the flowers?

    (1935-1967) – Traduction Mohammad Torabi & Yves Ros – source extraits
    Ayons foi au début de la saison froide, 1974 en Iran, 1997 en France (L’Harmattan)

  • Dominique Sampiero : Où vont les robes la nuit

    Tous les ans au printemps, j’ai peur de mourir. Et je ne meurs pas. Je me noie dans une fatigue sans
    fond.

    J’ai beau dormir, me retourner en long en large dans mon lit, le goût de vivre me résiste. Une mémoire obscure se glisse dans ma chambre d’ombre.

    De la lumière tombe goutte à goutte sur la peau des vitres, friable comme le sourire de l’air. Il pleut du ciel quand le ciel se sent seul. La pluie fait de moi
    un esclave de la fenêtre.

    Un matin, j’ai ouvert toutes les portes de la maison et j’ai invité le nuage le plus animal à entrer. Puis j’ai décroché ta petite robe noire de son cintre de bois clair dans l’armoire cirée où dorment encore toutes tes enveloppes.

    J’ai entendu les autres fourreaux murmurer que j’étais un assassin de les priver de ta plus belle peau.

    Un vent chargé de ton parfum a soufflé doucement à l’intérieur.

    À l’intérieur du bois des meubles.

    À l’intérieur du bois de mes mains.

    Alors j’ai marché dans toutes les pièces de la maison comme au premier jour de notre rencontre en tenant ta petite robe noire par la taille.

    J’ai souri au plafond, aux murs blancs qui portent encore la trace de toutes tes photos.

    J’ai souri au miroir qui porte encore la trace de mes lèvres sur ton front.

    Dans la chambre, j’ai déposé ton corps de soie nocturne entre les draps du lit ouvert. Je n’ai pas éteint au contraire, j’ai voulu voir fleurir sur ton col la fraîcheur de ton visage.

    Où vont les robes la nuit. La Boucherie littéraire, 2018
    né en 1958

  • Andrée Chedid : Par les jardins de la terre

    Par les jardins de la terre,
    Par les fontaines du seul amour,
    Par le blé et le liseron,
    Par l’élan et le roitelet,
    Par ma jeunesse tant promise,
    Par l’ami retrouvé,
    Par tous les mots que je veux dire,
    Par les mortels que j’aimerai:
    Que je vive, ah! que je vive
    Encore un espace de ce temps
    De ce temps qui nous est compté.

    Terre regardée (1957)
    (1920-2011)
    source