Autres Textes et Poèmes choisis

  • Robert Ellrodt : Silence on the mountain

    Night falls, stifling all sound around me,
    As I lie, immersed in my own silence.

    Silence of the limbs when the blood is still
    And only the breath keeps its rise and fall.

    Silence of the heart, hoarding joys and pains
    Undistinguished now in my memory.

    Silence of the mind reflecting the world
    As in a mirror blurring reality.

    Silence of the soul hopelessly intent
    On reaching its own noche oscura.

    La nuit tombe, étouffant tout bruit autour de moi,
    Tandis que je gis, plongé dans mon propre silence.

    Silence des membres, quand le sang est immobile,
    Et que le souffle seul poursuit son rythme.

    Silence du cœur, qui accumule joies et peines,
    Désormais indistinctes dans ma mémoire.

    Silence de l’esprit, reflétant le monde
    Comme dans un miroir floutant la réalité.

    Silence de l’âme, désespérément résolue
    À atteindre sa propre noche oscura.

    Poetic Essays, 2015.
    (1922-2015). Français , agrégé d’anglais, amateur de la langue de Shakespeare.

  • William Blake : The Tyger / Le Tigre

    Tyger Tyger, burning bright,
    In the forests of the night;
    What immortal hand or eye,
    Could frame thy fearful symmetry?

    In what distant deeps or skies,
    Burnt the fire of thine eyes?
    On what wings dare he aspire?
    What the hand, dare seize the fire?

    And what shoulder, & what art,
    Could twist the sinews of thy heart?
    And when thy heart began to beat,
    What dread hand? & what dread feet?

    What the hammer? what the chain,
    In what furnace was thy brain?
    What the anvil? what dread grasp,
    Dare its deadly terrors clasp!

    When the stars threw down their spears
    And water’d heaven with their tears:
    Did he smile his work to see?
    Did he who made the Lamb make thee?

    Tyger Tyger burning bright,
    In the forests of the night:
    What immortal hand or eye,
    Dare frame thy fearful symmetry?

    Tigre, tigre, feu ardent
    Dans les forêts de la nuit
    Quelle main, quel œil, immortels
    Ont pu façonner ta redoutable symétrie ?

    Dans quels lointains abîmes, dans quels cieux
    Brûla le feu de tes yeux ?
    Sur quelles ailes osa-t-il s’élancer ?
    Quelle est cette main qui ose saisir le feu ?

    Quelle épaule, et quel art
    Ont pu bander les arcs de ton cœur ?
    Et quand ce cœur se mit à battre,
    Quelle main redoutable ? Quel pied redoutable ?

    Quel marteau ? Quelle chaîne ?
    Dans quelle fournaise fut forgé ton cerveau ?
    Quelle enclume ? Quelle poigne redoutable
    Osa saisir ses terreurs mortelles?

    Quand les étoiles ont jeté leurs lances,
    Et arrosé le ciel de leurs larmes,
    A‑t-il souri en voyant son œuvre?
    Celui qui fit l’agneau, t’a‑t-il fait aussi?

    Tigre, tigre, feu ardent
    Dans les forêts de la nuit
    Quelle main quel œil, immortels
    Ont pu façonner ta redoutable symétrie ?

    Songs of Experience, 1794. Traduction : Jean Migrenne et Luc Fayard
    source de l’extrait : Recours au poème

  • Guy Tirolien : Gouaches (1961)

    foule ô plongeur des altitudes foule d’un pied aveugle
    les bleus raisins de mon délire

    que le vin pur des rythmes
    coure en ondes de feu dans ton corps surpeuplé
    sous l’ouragan des poings le tam-tam gémit
    arbre décapité et femelle domptée
    et tu poursuis en vain la flamme de tes mains!

    vers quelle mort impossible veut se hâter le flux
    de tes forces lachées?

    mais voici que tes pas se font déjà plus lourds
    lente est ta danse qui s’enlise
    dans les hautes herbes du sommeil
    et vers les rives du repos nos pirogues lassées
    cherchent leurs traces effacées
    l’Est est un feu de brousse où galope la fuite
    des bêtes de la nuit
    l’aurore tache de sang qui va s’élargissant

    dans quelle eau baptismale sous quel neuf oriflamme
    pourrons-nous rassembler notre vigueur diffuse?

    (1917-1988). Un des grands poètes de la négritude.
    Balles d’or. Présence Africaine, Poésie, 1961

  • Rainer-Maria Rilke : Tu es l’avenir

    Du bist die Zukunft, großes Morgenrot
    über den Ebenen der Ewigkeit.
    Du bist der Hahnschrei nach der Nacht der Zeit,
    der Tau, die Morgenmette und die Maid,
    der fremde Mann, die Mutter und der Tod.

    Du bist die sich verwandelnde Gestalt,
    die immer einsam aus dem Schicksal ragt,
    die unbejubelt bleibt und unbeklagt
    und unbeschrieben wie ein wilder Wald.

    Du bist der Dinge tiefer Inbegriff,
    der seines Wesens letztes Wort verschweigt
    und sich den andern immer anders zeigt:
    dem Schiff als Küste und dem Land als Schiff.

    Tu es l’avenir, la grande aurore
    sur les plaines de l’éternité.
    Tu es le cri du coq après la nuit du temps,
    la rosée, la prière du matin, la jeune fille.
    l’étranger, la mère et la mort.

    Tu es la forme qui sans cesse change,
    qui, toujours solitaire, émerge du destin,
    qui demeure sans gloire ni regret
    et vierge comme une forêt sauvage.

    Tu es l’essence même des choses
    qui tait le dernier mot de son être
    et qui se montre aux autres toujours autre :
    au navire comme une côte, à la terre comme un navire

    (1875-1926). Né à Prague donc autrichien, puis tchécoslovaque.
    Das Stunden-Buch. Le Livre d’heures. Traduction française de Maurice Betz et Luc Fayard

  • William Shakespeare : Blow, winds, and crack your cheeks ! Soufflez, vents, à crever vos joues (1608)

    LEAR
    Blow, winds, and crack your cheeks! rage! blow!
    You cataracts and hurricanoes, spout
    Till you have drench’d our steeples, drown’d the cocks!
    You sulphurous and thought-executing fires,
    Vaunt-couriers of oak-cleaving thunderbolts,
    Singe my white head! And thou, all-shaking thunder,
    Smite flat the thick rotundity o’ the world!
    Crack nature’s moulds, all germens spill at once
    That make ingrateful man!

    LEAR
    Soufflez vents, à crever vos joues ! Faites rage, soufflez,
    Vous trombes d’eau et déluges, jaillissez
    Jusqu’à inonder nos clochers, et noyez leurs girouettes !
    Vous, sulfureux éclairs prompts comme la pensée,
    Avant-coureurs de la foudre qui fend le chêne,
    Brûlez ma tête blanche ! Et toi, tonnerre qui tout ébranle,
    Aplatis l’épaisse rotondité du monde,
    Fracasse les moules de la Nature, disperse d’un seul coup tous les germes
    Qui font l’homme ingrat !

    Le Roi Lear (1608), acte III, scène 2. Traduction Jean-Michel Déprats