Auteur : Luc Fayard

  • bonheur fuyant

    je vois le bonheur fuyant 
    devant mon cœur sans un cri
    fantomatique zombie
    calme serpent ondulant

    je le sens tout proche là 
    tapi dans l’ombre sans œuvre
    onctueux comme une pieuvre
    gros bouddha sibyllin las

    il disparaît prestement
    avant que je ne l’attrape
    fin caméléon satrape
    anguille dans le courant

    l’impie cruel va tanguer
    comme un essaim d’alouettes 
    dessinant la silhouette
    d’une ombre secrète et gaie

    ce pur bonheur à portée
    se dérobe sous mes doigts
    enfantant des tourments froids
    infiniment immergés

    comme le vent comme l’eau
    comme cette chanson triste
    pleurée en mer anarchiste
    par mille fonds abyssaux

    John Martin – The Plains of Heaven (1851)

    Image créée par Dall.e pour illustrer le texte de Luc Fayard « bonheur fuyant »


    Texte de Luc Fayard illustré par une image IA créée pour ce texte.(en haut) et par un tableau de John Martin
    The Plains of Heaven, d’où le classement de cette page dans deux catégories: poemes-ia et poemes-art

  • fouiller la surface

    j’écris pour fouiller la surface indicible
    des choses et des gens
    dans la sphère de l’invisible
    au-delà des mots et des traces

    mes mots ne sont pas des mots
    ils sont la rencontre improbable
    entre l’âme et la beauté
    la volonté imparable
    de peindre l’indiscernable hybride
    de sentiments et d’émotions

    je ne sais pas crier
    tout juste murmurer 
    ma sincérité mon désir immanents

    je cherche à créer 
    les rêveries d’un tableau abstrait
    le foisonnement d’un paysage de recoins
    la larme limpide d’un prélude en do majeur
    les cieux aux nuages éclatés

    je veux décrire 
    les yeux transparents grand ouverts
    la main douce poussant un soupir
    la mort amère si attirante
    les rages de l’être à tous les âges
    les folies de la vie tournis

    j’écris pour me sauver de mes tourments
    stopper leur cycle un moment 
    les voici suspendus en l’air par mes mots 
    qui les empêchent de retomber

    d’un œil je les vois prêts à se ruer sur moi
    alors je continue d’écrire en apnée
    plongeant toujours plus loin
    dans un monde sans fin

    quand j’écris
    j’ai peur de mes mots 
    microscopiques
    mais je continue tant pis
    porté par un espoir improbable
    écharde de bois transocéanique
    petit caillou à la fois dense et léger
    chassé par le vent
    cerf-volant hésitant
    après s’être détaché de son fil
    et qui tournoie en montant

    mes mots forment une myriade
    de filandres fécondes
    plus fortes que la matrice des heures
    une kyrielle de notes 
    frappant les cœurs des bouts du monde
    où je ne suis jamais allé

    j’écris pour lancer des passerelles entre les êtres
    lignes de vie d’un bateau cherchant son cap
    je ne veux pas d’échelles ni de solutions
    je veux des rêves de la vibration

    voile s’évanouissant à l’horizon
    mon texte va m’abandonner
    ayant gravé en moi un sillage profond
    hors de ma vue il vivra à jamais

    j’écrirai encore et encore jusqu’à ma mort 
    et ce jour-là mes mots d’amour et d’or
    je les serrerai contre moi
    je les emporterai avec moi
    qui sait à qui ils pourront profiter

    les nuages sauront-ils les aimer ?

    Lionel Lemoine Fitzgerald – Dugald (1918)
    image Dall.e créée pour ce texte

    Texte de Luc Fayard illustré par deux œuvres : une image IA créée pour ce texte et le tableau Dugald, de Lionel Lemoine Fitzgerald

    1er prix du concours Amavica 2022 – Mille poètes en Méditerranée – catégorie Prose poétique; réécrit ici en vers libre.

    Voir nos deux autres galeries d’art (œuvres seules) : Art contemporain, Art moderne

  • malgré tout

    l’automne est là malgré tout
    malgré la folie des hommes
    la fin des embrassades
    et des câlins furtifs
    malgré le regard méfiant planétaire
    l’automne est venu sans se presser
    les feuilles du chêne roux me narguent
    le liquidambar a fini par rougir
    l’acacia a pris sa forme squelettique
    ce n’est pas encore de l’espoir
    c’est une lueur dans la lourde brume
    des esprits martelés par l’angoisse
    le temps me dit qu’il est plus fort que moi
    bah je le savais déjà
    mais je l’avais peut-être oublié
    déboussolé et perdu
    dans la contagion prégnante des corps et des cœurs
    dans l’éternité apparente de la maladie
    j’ai peur de mourir dans d’atroces souffrances
    et de laisser en plan tous ceux que j’aime
    alors je regarde le chêne mur et je souris presque
    malgré la pesanteur des jours morts
    malgré l’incohérence de la parole inutile
    et doucement en respirant je me dis
    que je reverdirai comme lui

  • en bord d'éternité

    quand je serai parti
    de mon âme ma vie
    je me vois volontiers
    assis sur un nuage
    causant aux trépassés
    gisants de tous les âges
    pendant que vous muets
    souffrirez pleutres mous
    juste en deçà de nous

    mais nous serons cléments
    avec vous les vivants
    parce que nous aussi
    gaspilleurs de futur
    locuteurs de grands cris
    et de petits murmures
    nous fûmes égoïstes
    amoureux destructeurs
    ambitieux et menteurs    

    oublieux de la vie
    je me demande si
    nous les fantômes blancs
    les ectoplasmes blêmes
    les affranchis du temps
    nous garderons quand même
    en vous examinant
    en bord d’éternité
    un ultime regret

    voir la version illustrée par l’IA

  • jaune et rouille

    nappes de vignes
    aux multiples teintes
    tirées d’une palette 

    jaune et rouille
    pénétrant les sens à vif

    treilles dignes
    gémissantes 
    du poids du temps
    dépouillées de leurs apprêts
    les voici comme elles sont
    fatalement désossées
    maigres et nues
    cernées des compagnons
    chênes verts et blancs antiques
    tordus par un sorcier sadique
    ciel bleu et rose
    aux incroyables diagonales
    ouatées le matin
    cristallines ensuite
    ensorcelées le soir
    taches de sang
    des cailloux rouges
    incrustés toute l’année
    mais se détachant mieux
    d’un paysage écorché
    l’automne en provence
    ce n’est pas l’automne qui danse
    c’est une saison unique au monde
    aux odeurs et couleurs invisibles
    un jardin mystérieux

    calme impénétrable 
    et mythique

  • pensée errante

    ma pensée part errante
    avide d’assouvir
    ses lubies d’asservir 
    sa chimère aberrante

    elle vaque intrigante
    toujours prête à servir
    son ardeur pour gravir 
    toute pente insouciante

    vif un son vient percer
    mon rêve dispersé
    le réel me fait face

    dur un monde insensé
    force mes yeux baissés
    ma pensée s’éteint lasse

    Texte de Luc Fayard. Voir et entendre la récitation musicale mise en scène dans Galerie Amavero
  • la pierre grise est la plate statue

    la pierre grise est la plate statue
    portant en sacrifice un scorpion mort
    là-bas l’enfant joueur sourit encore
    ses bras arrondis cerclant l’arbre nu

    tu rencontreras ainsi tant de vies
    qui s’exposeront sans voile pour toi
    guettant impatiemment que tu sois là
    pour lever leur rideau de comédie

    marcheur solitaire tes pas t’élèvent
    plus haut que le monde aux mille visages
    tu deviens une abstraction moine sage
    énigmatique maître sans élève

    pas de méditation juste la marche
    instinctive et méthodique allurée
    les arbres protègent ton avancée
    de penseur libre serein patriarche

    pour toi la nature n’est pas un temple
    elle est un rêve vif allégorie
    où tu pourras suivre tous les génies
    sans paroles sans bruits sans gestes amples

    les fantômes gris de l’humanité
    te donnant la main pour former la ronde
    tu vas goûter la vibration du monde
    née il y a plus de cent mille années

    tu t’es arrêté tu danses tu erres
    tu ris tu tressailles tu virevoltes
    soudain tu te réveilles sans révolte
    simple marcheur sur un chemin de pierres

  • mille sources

    c’était un juillet bleu
    comme en connaît peu
    au plateau des milles sources
    pays trompeur
    en apparence charmeur
    qui cache des tourbières fourbes 
    dans ses bouquets d’herbes et de fougères
    malheur au marcheur qui s’y perd
    il rencontrera plus d’un fossé impénétrable 
    entre lui et son but
    pays de rêve pourtant 
    où tout est bucolique
    le filet décidé d’un serpentin de ruisseau
    le zigzag ivre des papillons blancs
    la lumière tachée des hêtres frissonnants
    les vagues de vent circulaires
    bruissant dans les frondaisons animées 
    le violet brutal des bruyères d’été 
    ses forêts de sapins en flèches 
    on se croirait à la montagne
    alors qu’on n’y est pas
    même un village se dénomme ainsi
    faux-la-montagne
    et pourtant ici
    tout est vrai

  • je voudrais écrire

    je voudrais écrire
    les plus belles pages du monde
    que le monde lirait 
    en pleurant un peu

    mes pages seraient pleines
    de tristesse et de beauté
    le beau est toujours triste 
    quand il est intouchable

    au bout de la tristesse 
    entre les lignes poindrait
    une faible lueur d’espoir
    ne pas mourir tout à fait

    je parlerais de l’amour
    trop fort débordant
    en vagues sur les rochers
    blanchis d’écume

    des désirs non accomplis
    du renoncement
    rogneur d’âme qui tient
    éloigné du but 

    je dirai la mer
    et son horizon
    et les oiseaux verts
    là-haut qui s’en vont

    je dirai l’envie
    d’être un autre
    que cet empêtré
    dans la lourdeur des choses

    dans mes pages je volerais
    fièrement librement
    sur ma vie sans frontières
    mon passé sans cadran

    je parlerai des yeux
    qui m’ont rendu fou
    et du dernier regard
    porteur du noir infini

    je parlerai du temps perdu
    qui fuit lentement
    comme un goutte à goutte
    du sang des gens

    des mots qui se croisent
    sans s’entendre têtus
    comme deux rivières
    refusant de confluer

    du soleil aveuglant
    qui fermerait les yeux
    cédant à la chaleur
    des formes emmêlées

    je parlerai du corps qui s’abandonne
    dans sa nudité offerte
    sa peau un fruit rouge
    à croquer délicatement

    dans la foison de mes pages
    on verrait plein de tableaux
    à contempler longuement
    comme une source de vie

    les mots sont si faibles
    menteurs réducteurs
    la peinture est le parangon
    de la création humaine

    je voudrais que mes mots
    se lisent comme un tableau
    une musique symphonique
    une  matrice de liens

    je voudrais écrire l’océan
    des plus belles pages du monde
    pour que le monde y plonge
    s’en nourrisse et renaisse

  • l'homme nu

    les lumières jaillirent de la nuit
    crépitant comme un feu d’artifice 
    lanceur de fausses étoiles 
    vers le dôme du monde
    je vis la folie des hommes
    le passé reconstruit le présent occulté
    le futur antérieur non advenu
    l’espace infini courbé par le temps
    puis un long chant d’amour 
    rivière tortueuse et lente
    coula en déchirure aiguë
    cicatrisant les champs de vie
    à genoux l’humanité  priait 
    ses totems qui lui psalmodiaient
    peuple né de la pénitence
    tu vivras dans la souffrance
    une longue plainte naquit
    mère de tous les cris
    fil d’ariane reliant les cœurs
    tiraillés entre désirs et pleurs
    indifférent aux maux
    je marchai jusqu’à l’aube
    et quand le jour advint
    j »étais le nouvel homme nu