Auteur : Luc Fayard

  • cauchemar

    lla voiture danse sur deux roues
    l’aspirateur s’envole à cheval sur son manche
    la maison fume comme une pipe
    le réverbère s’interroge sur son avenir
    le lit rebondit comme un fou à ressort
    le trottoir zigzague
    le téléphone dit des gros mots
    le camion de pompiers rue comme un mustang sauvage
    l’ordinateur radote radote radote
    le feu rouge reste rouge et le feu vert devient rouge
    le robinet du lavabo lache des jets d’eau multicolores
    le train qui passe allume toutes ses lumières
    la chaise fait la toupie sur un seul pied
    le cycliste tourne en rond
    la table monte en l’air et retombe en soupirant
    l’arbre se met à chanter
    le linge s’entortille sur son fil
    l’alouette exécute un salto arrière
    l’escalier en colimaçon ne mène plus nulle part
    l’autoroute fuit comme un tuyau percé
    le mur de la chambre murmure des mots d’amour vieux de mille ans
    l’horloge de l’église sonne minuit toutes les heures
    le livre dans la bibliothèque s’ouvre et se ferme faisant voleter ses pages
    je me réveille en sueur
    tout semble normal
    je me lève
    ouvre la porte
    avance un pied
    et je tombe
    je tombe

  • temps de pluie

    le temps gris a revêtu son manteau de pluie
    un souffle glacial transperce les arbres nus
    hanté par tous ces squelettes froids et blanchis
    le paysage se mue en tombe ténue

    sur les vitres tachées de mille perles sales
    les sons ricochent dans un ballet sépulcral
    fronçant les épaules les passants se rencognent
    comme s’ils pressentaient un mauvais coup du sort

    même les animaux refusent la sortie
    croupissant terrés chez leurs maîtres indécis
    ce n’est pas le temps des cris des pleurs ni des larmes
    ni celui des grands malheurs de la fin des âmes

    c’est juste le temps de la tristesse sans âge
    où l’on espère encore un monde réchauffé
    par un timide soleil dont le premier trait
    percerait sa route dans la mer des nuages

    ah si quelqu’un soudain se mettait à chanter
    un chant nouveau pur comme si de rien n’était
    charmé le monde entier l’entonnerait en chœur
    et la pluie étonnée arrêterait ses pleurs

    voir mise en scène en récitation musicale « Poésique » dans Galerie Amavero, Poésie de l’Art et instagram.com/lucfayard.poete

  • l'ombre est riche

    l’ombre est riche en sous-entendus
    du néant naitra l’aquarelle
    créant enfin des parallèles
    de joies et pleurs inattendus
    le temps échappant aux saisons
    jouira goulument d’un présent
    créateur d’instants apaisants
    ton bonheur sera sans blason
    dans une impulsion circulaire
    des courbes infiniment rondes
    ouvriront l’espace du monde
    à ton cœur jadis en colère
    la danse des plaisirs humains
    jouera sa fière farandole
    balancée comme une gondole
    par l’ivresse des lendemains
    ayant relu toutes les bibles
    tes amours ne seront plus feintes
    et dans les couleurs demi-teintes
    tu verras enfin l’invisible

  • tisseur de liens

    tisseur de liens
    en ribambelle
    le temps n’efface rien
    créateur de privilèges
    il fabrique en secret
    les connivences
    les plaisirs partagés des sens
    avoir reçu ensemble la beauté d’un paysage
    goûté la même symphonie
    cherché la ligne d’horizon sur la mer nue
    accueilli l’inattendu
    avec la même bienveillance
    le temps cache un trésor synchrone
    de vibrations accordées
    sur la basse continue des gestes infimes
    au bord du précipice
    en plein cœur de cyclone
    face aux murs érigés par l’indifférence
    ou la séparation
    la toile tissée par le temps
    s’étend sur nous
    et nous accueille
    au creux de ses millions de nœuds intimes
    même si parfois certains se déchirent
    la toile grandit chaque jour
    plus forte de nouveaux liens
    le temps n’efface rien
    les cicatrices seront toujours là
    mais les fêlures fixent le souvenir
    et l’attention
    au monde à l’amour
    aux univers en expansion
    les milliards de secondes communes
    resteront les étoiles de notre vie

  • vous les vibrants

    vous les vibrants les sensibles
    scrutateurs d’infinis
    voyants férus d’autres vies 
    liseurs d’âme entre les lignes

    vous détenez en vision
    l’arc-en-ciel de lumière
    qui éclaire dans votre œuvre  
    les au-delàs d’horizon

    vous en faites un bel usage 
    toujours renouvelé
    comme bat des ailes 
    un papillon inépuisé

    votre passion
    avancer sans barrières
    sur un chemin d’ornières
    de creux d’irraison

    vous y dansez libres passereaux 
    inlassables chercheurs de beauté
    notes matières traits couleurs mots 
    vos ailes vos cris pour exister

    truelles de l’origine du monde
    flèches vives de l’espace et du temps
    avec vous la terre n’est jamais ronde
    ni le ciel frontière fermée au vent

    derrière votre forme façonnée
    le souffle naturel des choses
    porte dans son cycle éternel
    le voyage recommencé

    vous êtes la houle et le sang
    qui nous reconstruisent vivants
    nous gens du passé fétus tristes
    vous gens du futur les artistes

    à la princesse I.M. et à ses pairs

  • vivre

    penser qu’on peut exister
    comme un diaporama où la pensée nage
    sur l’océan bleu des mirages
    créés d’instants juxtaposés
    dans une vie multi strates
    croire à l’obligation d’un sens
    créé par le flux des convergences
    quand ne vivent que dérives disparates
    on voudrait s’imaginer
    habitant d’un monde récent
    on n’est que nervure de présent
    dégoulinant de passé
    dans la vie informe
    rien ne se crée
    rien de secret
    ni les espoirs ni les candeurs
    ni les sourires ni les malheurs
    ni les passions ni les regrets
    tout se transforme
    même l’amour n’est plus ce qu’il était
    alors dites-moi
    qui suis-je
    sinon l’écriture d’un point d’interrogation
    orthodoxe de la fluidité
    paradoxe de la futilité
    plus on s’interroge moins on sait
    et plus on se persuade qu’on existe
    sans savoir où on va
    ni pourquoi on est là
    qui peut me donner l’ambition
    d’être au-delà de moi
    comment vivre ma vie d’émoi
    dans cette impermanence
    plus je passe et m’use
    plus les questions fusent
    quel est le sens de ma vie passée
    qui peut me convaincre
    que je ne suis pas rien
    que je suis vraiment
    autre chose que
    la goutte d’écume chassée par le vent
    l’écorce de terre pendue aux filandres
    le zigzag de lumière dans les méandres
    le jour et la nuit fondant lentement
    autre chose que
    les notes de musique s’élançant en spirale
    les non-dits auteurs de tensions inutiles
    le théâtre obscur du verbiage futile
    le brouhaha grossier d’un monde qui râle
    autre chose que
    ce cri noué dans l’âme
    cette pensée en va et vient
    cette répétition muselée
    comme un bourdon qui plane
    heureusement
    il me reste un territoire inviolé
    mes rêves mes nuits
    tintamarre d’absurdités
    mélange d’âges et de lieux
    voilà peut-être la seule réalité
    ce capharnaüm étoilé
    vivre c’est rêver
    mais je ne suis pas fou
    on peut tout omettre
    quand il reste la vie donnée
    la seule vérité
    qui peut rendre heureux
    le seul concert audible
    ces yeux qui me regardent
    comme si j’existais pour eux
    ils me sourient ils me gardent
    à tous ces futurs je dirai
    merci de me tenir en haleine
    je ne sais pas où je vais mais
    avec vous le voyage vaut la peine

  • vie croquée

    tu es la vie
    croquée d’un large sourire
    lumineuse élancée 

    tu bondis
    lune et soleil 
    le même rire
    tout est mouvement chez toi
    flèche volant au but tout droit
    mais qui flânerait en route
    à ses moments de doute
    secrète comme un pays de cocagne
    où tu pourrais rêver
    si l’envie t’en prenait

    avec toi tout est possible
    ils le savent bien
    tu leur as donné la main
    les voilà qui s’accolent
    en farandole
    tu es la vie 
    avec sa force ses secrets ses espoirs
    tu as les plus grands yeux du monde
    ceux qui t’aiment y plongent en délices
    dans un bain de jouvence
    peuplé de connivence
    tu es la vie
    tu n’es pas un ange 
    je le sais bien
    je t’ai vue naître 
    je m’en souviens
    mais à te voir secouer tes cheveux
    et poser sur le monde subjugué
    l’immense voile de ton cœur heureux
    on devine les ailes qui t’emportent
    loin très loin 
    plus loin que toutes les portes
    à Z.
  • unisson

    le bleu court
    le marron noircit
    le vert frissonne
    le gris s’assombrit
    la nature est un spectacle 
    de couleurs qui fuient

    le vent dans les feuilles
    le soleil sur la peau
    le brouhaha de la vallée
    la valse des odeurs
    la vie est un habitacle 
    de forces invisibles 
    le cœur s’emballe 
    le corps refroidit 
    l’âme s’attriste 
    l’esprit s’enflamme 
    l’homme est un réceptacle 
    à l’unisson du monde
  • le coeur est une porte qui bat

    le cœur est une porte qui bat
    claquant comme un fouet
    tout y passe sans filtre
    la tristesse et les tempêtes
    la souffrance et les sourires
    les peaux qu’on voudrait caresser
    les visages qui fuient

    parfois à côté d’elle
    une fenêtre s’ouvre
    sur des nuages contrariés
    l’ombre pieuvre étend son manteau long
    sur les cris et les questions

    il faudrait parler parler
    mais les mots aussi mentent
    et pas seulement l’âme
    il faudrait se taire 
    se regarder en silence
    sourire quoiqu’il arrive
    il faudrait s’envoler
    imaginer se voir de là-haut
    pixel parmi les pixels
    puis zoomer jusqu’à la peau
    plus profond encore
    entendre et voir à l’intérieur 
    le cœur cognant à toute heure
    pulsion incompressible 
    moteur irrésistible
    pour qui pourquoi tape-t-il si fort

    peut-être pour nous faire saisir
    deux lois fatales de la vie
    il faut se nourrir de ses malheurs secrets
    il est impossible de vivre sans regrets
    alors guidé par ces parapets gris
    bordeurs de chemins incertains
    lorsque se fermeront les rives de la nuit
    épuisés mais sereins
    nous verrons dans la folle ronde
    la porte restée entrouverte
    une dernière fois offerte
    au passage entre deux mondes

  • tu ne crois plus

    quand la nuit se disloque
    vieille breloque
    tu ne crois plus aux mots
    masques menteurs
    tu ne crois plus à la réalité
    cinéma d’auteur
    tu ne crois plus à l’autre
    rétif miroir de toi
    tu ne crois plus aux dieux
    prégnants contes de fées
    tu ne crois plus à l’amour
    dénudé par les ans
    tu ne crois plus à la vie
    vidée de ses sens
    et surtout surtout
    tu ne crois plus en toi
    et puis voila
    le jour se lève
    tu es toujours vivant