Auteur : Luc Fayard

  • temps flou

    le temps me fuit
    se dissout se disloque s’effiloche
    je ne sais plus qui il est
    à quoi il sert
    il s’évapore sans bruit
    vidant sa substance

    dans des univers parallèles

    avant tout était simple et horodaté
    l’homme maitre de l’espace-temps
    aujourd’hui tout est flou et mou
    quelle heure est-il tout le monde s’en fout
    il fut un temps
    où le temps n’existait pas
    puis quelqu’un l’a inventé
    pour le confort des hommes
    je saisis peu à peu
    ce qui se passe en douce
    ce signal vicieux 
    qui échappe au monde
    cette métamorphose cosmologique
    l’irréversible impulsion
    vers l’impermanence des choses
    le retour aux sources
    les objets sans forme
    la fin de la dualité
    je devine sans l’admettre 
    l’incroyable vérité
    le temps virtualisé
    le problème c’est moi
    je ne veux pas être impermanent
    dissous dans la vacuité
    ni mes passions mes envies mon ego 
    ni mon verbe ni ma moto
    un combat inutile se livre en moi
    perdu d’avance
    ma chair mon âme mon esprit
    contre l’unicité du vide de l’univers
    quelle absurdité
    mais non tout n’est pas fini
    je me dépêche d’écrire 
    pour qu’il reste une trace
    avant que cette implosion 
    ce big bang à l’envers
    n’emporte tout dans le torrent
    d’un trou noir irréversible
    la fin de la mémoire et du temps
    j’écris j’écris j’impulse je draine
    rempli d’amour et de haine
    pleutres adorateurs
    de l’évolution naturelle
    et stupide des choses
    méfiez-vous
    un jour
    je créerai un courant contraire 
    celui de la douceur et de l’amour
    des discours et de l’enchantement
    sans chichis ni honte 
    apuré
    rythmé de rendez-vous réguliers
    que personne ne pourra manquer
    car ce jour-là
    tout le monde portera une montre
  • sans toi

    j’aurai beau explorer les chemins enclavés
    libérer les folies saturées d’arcs en ciel
    dessiner les pays aux douceurs irréelles
    sans toi à mes côtés je ne saurai créer

    j’aurai beau embrasser le monde symphonique 
    poussé par l’océan des notes turbulentes
    prestigieux maestro de pulsations démentes
    sans tes mains d’artiste j’oublierai la musique

    j’aurai beau tout chérir d’un désir enchanté
    les âmes éperdues les plus amples tourments
    vivre l’or de ma vie comme un tableau flamand
    sans ton amour clément je ne pourrai chanter

    j’aurai beau apprécier les sillons de la vie
    creusant leurs cicatrices comme autant d’étendards
    dans mes jours suspendus à ta lumière phare
    sans ton regard sur moi plus rien ne resplendit

  • rage

    rage 
    fureur 
    mal de vivre 
    vieillir 
    se taire
    ruminer 
    si peu d’envies
    rien à croire
    et puis 

    revivre 
    tout à coup
    ciel auroral bariolé
    phrase ciselée
    regard bleu du désert

    se dire 
    qu’on n’est pas encore mort
    renaître
    au coin d’un bord de mer salée
    descendue si loin
    déshabillant grèves et rochers
    sous un ciel à étages
    d’une infinité de gris 

    crise narcissique totale
    tous ces gens 
    ces lieux 
    ces objets 
    ces idées
    sans intérêt 
    ni passion 
    ni avenir
    prégnance de la banalité
    parole libérée
    parole parasite
    parole inutile

    je voudrais du silence
    longtemps 
    longtemps 
    se taire 
    ne pas se plaindre surtout
    faire semblant de sourire
    que personne ne sache
    que la peine se cache

    et puis 
    continuer de rêver
    se perdre dans les sens et l’indicible
    chercher partout la beauté
    trouver ce qui surnage
    un tout petit bleu 
    dans la vie grise
    se dire 
    que ce n’est pas encore fini
  • quand je serai vieux

    quand je serai vieux
    rongé par les lunes
    je me souviendrai
    des si mauvais jours
    et je me dirai
    les ans pèsent lourd
    le chemin se serre
    devant est si près
    qu’on ne connait rien
    ni même où on va
    mes pas sur le sable
    droit vers l’océan
    où vont-ils ensuite
    et pourtant je rêve
    de ciel plage et mer
    vieillir c’est marcher 
    sans se retourner
    dans un grand brouillard
    qui s’épaississant
    pose tout son poids
    sur sa courte vie

  • oubliez-moi

    grandiose
    sublime
    définitif
    j’accepte de mourir
    bien obligé hein
    mais attention 
    sans souffrir
    ni finir gâteux
    eh pourquoi pas
    quand on désire très fort 
    quelque chose
    et que ça se produit
    qui peut prouver 
    d’où viennent
    ce hasard télépathique 
    ce miracle biologique
    cet esprit œcuménique
    qui sait

    dans ces conditions calmes
    mourir sans état d’âme 
    ne serait rien d’autre
    qu’un passage obligé
    imperceptible changement d’état
    une fois je respire
    une fois je ne respire plus
    à peine si l’on voit la différence
    quelqu’un dirait tiens il est mort le vieux
    comme s’il disait tiens il pleut
    personne ne pourra discerner
    ce grain de sable envolé
    dans la tempête cosmique

    seul souci
    je ne veux pas faire de peine
    à ceux que j’aime et qui m’aiment
    à ceux-là je dis
    oubliez-moi
    vous allez voir
    c’est plus facile qu’on croit
    et rapide
    oubliez-moi
    un peu plus chaque jour
    où que je sois
    l’oubli tranquille et progressif
    seule solution à la vie après la mort
    oubliez même
    que je vous aime
    si mal d’ailleurs
    que ça n’en vaut pas la peine
    oubliez mon visage et ma voix
    fragiles fusibles de l’être
    oubliez mon âme aussi
    incongrue sans relief
    si peu inoubliable
    mots volatiles
    émois dociles

    quand je serai mort
    mon être sera
    sans importance pour vous
    soit il vivra sans vous
    soit il n’existera plus
    mais vous n’en saurez rien
    oubliez les moments vécus ensemble
    créations de l’atomique hasard
    oubliez-moi 
    de haut en bas
    de dos de profil de face
    oubliez-moi
    sans effort
    avec le temps qui efface
    les minuscules traces
    et quand vous m’aurez oublié
    vous verrez
    vous vivrez mieux
    sans vous poser la question
    de savoir si j’existe encore
    quelque part

    quand je serai mort
    j’aimerai vous dire où je suis
    je vous dirai
    que je vous aime encore
    que c’est vous 
    qui m’avez fait exister
    vos pas
    votre souffle  
    vos bonheurs
    et même vos souffrances
    qui devenaient les miennes
    je n’aimerai pas mourir
    sans avoir dit aux gens que j’aime
    que je les aime
    j’aimerai vous dire 
    là-bas
    dans cet ailleurs inconnaissable
    que je pense à vous

    mais du néant c’est difficile
    et sinon
    si jamais je pouvais vous parler
    je serais sans doute surveillé
    par un vieillard grincheux
    comptable pointilleux
    de mes grands et petits péchés 
    quel ennui mon dieu

    mes amis
    un dernier mot
    celui-là ne l’oubliez pas
    même si vous devez oublier 
    qu’il vient de moi
    une expression tellement banale
    qu’elle passera inaperçu
    après tout ce temps perdu
    je me sens moins nu
    je sais enfin comment il faut vivre
    moi-même je n’y arrive toujours pas 
    autruche 
    baudruche
    mais je le sais
    je le scande
    il faut 
    goû-ter l’ins-tant pré-sent
    à tout moment
    comme s’il était unique
    sans après et sans avant
    goûter d’un geste laconique
    l’ici et le maintenant
    du karma bouddhique
    par essence par définition
    le monde n’a pas de sens préexistant
    c’est vous qui le lui donnez
    respirez 
    simplement
    tissez vous-même
    votre lien aux autres
    devenez votre univers
    en couleurs 
    rose et vert
    souriez 
    c’est plus difficile
    mais ça détend
    faites le plein 
    de l’instantané
    je regrette tellement 
    de ne pas l’avoir fait
    pour moi c’est trop tard
    un vieux ça ne pleure pas
    ça geint
    ça se souvient 
    quand ça peut

    je crois que je mourrai sans regret
    mais pas sans peur
    j’ai peur de la peur de mourir
    je me vois essayant de me raisonner
    si j’ai encore ma tête
    voyons c’est simple
    soit il n’y a rien et alors basta
    paix aux morts et vive les vivants
    soit il y a quelque chose
    et ce quelque chose
    prend tellement de formes inimaginables
    foldingues 
    énigmatiques
    qu’il ne sert à rien de s’énerver

    parmi les scénarios alternatifs
    je me regarde et je me dis
    peut-être pas tout de suite le paradis
    mais l’enfer quand même non
    ce n’est pas pour moi
    j’opte pour la probabilité 
    du purgatoire
    en mesure conservatoire
    mais combien de temps
    on s’en fout
    le temps n’existe plus
    de quoi te plains-tu
    homme veule et nu 

  • devant toi familière

    devant toi
    familière
    la grande ourse
    immense
    t’attire
    invinciblement
    dans ton dos
    la voie lactée
    tombe
    en léchant la mer
    face à toi
    le lever de vénus
    l’incroyable éclat
    de jupiter
    star du ciel
    pressée
    une étoile filante
    vient te saluer
    et quand tu regardes
    vers le haut du mât
    le feu de ton voilier
    ajoute une étoile au ciel
    les lumières blanches
    du plancton et des méduses
    défilent
    sous le bateau
    dans un ruban sautillant
    tu ne sais
    si tu les déranges
    ou les attires
    et puis
    ce bruit mouvant
    du sillage
    sur la coque
    à la fois caresse force
    et destin
    l’écran glauque du radar
    et ses taches vertes
    pour te rappeler
    que tu n’es jamais seul
    l’horizon percé
    de points lumineux
    à décoder
    la mer noire
    qui te cerne
    te porte et te surveille
    et ton regard
    qui ne sait où se poser
    vers l’eau
    ou vers le bateau
    vers l’extérieur
    où vers l’intérieur de toi

  • morts sombres

    dans le désert où tout est répété 
    enfouis par des années de terre rocailleuse 
    confinant en sépulcre leurs âmes rêveuses

    je contacte les morts sombres sous mes pieds

    je les devine qui souffrent gémissent
    au souvenir des chevaux mors aux dents
    et des troupeaux de yaks aux mille sangs
    moutons et chèvres mêlés aux comices

    le temps s’est arrêté je sens
    le temps serpent temps araignée
    grand moqueur de l’air et des gens
    maître de l’univers du vent

    et pourtant sous le ciel de pluie
    la roue a tourné malgré lui
    des 4×4 se sont introduits
    violant le passé du décor
    insouciants du tumulte en terre
    où se découragent les morts
    égarés surpris délétères
    cassés par le cri des moteurs 
    le crépitement des radios
    le grésillement des antennes
    tous les dieux anciens sont outrés

    et quand nous partirons tristes bohèmes
    enchainés au présent des charlatans
    laissant seuls les nomades survivants
    les morts ne seront jamais plus les mêmes

  • moine bouddha

    moi le moine je suis bouddha
    à côté du bouddha
    j’ai son sourire
    le même sens de la vacuité
    de l’être et des objets
    une perception réservée aux initiés
    alors quel est le plus bouddha des deux

    jour après jour le vide se fait en moi
    je m’approche de la vraie nature du monde
    mon ego perd sa forme
    j’ai déjà renoncé à tout 
    je respire l’impermanence des choses
    tout viendra à moi
    même vos regards votre brouhaha
    je les accepte 
    ils s’intègrent à l’harmonie naturelle
    ne cherchez pas 
    il n’y a rien à trouver
    laissez simplement la paix venir en vous
    et vous sourirez
    comme moi
  • lumière et vie

    elle me dit
    que la lumière soit
    mais la lumière fuit
    elle insiste elle me dit
    je suis la lumière
    alors pour lui plaire
    j’imite Giono
    si tu veux ta place au soleil
    ne cherches pas à faire de la place
    fais du soleil

    subjugué par le sortilège
    je saisis mon crayon sacrilège
    j’écris longtemps fiévreusement
    de tout mon être frémissant
    je veux du soleil et de l’ombre
    sur les murmures des enfants
    je veux des rayons de folie
    sur les silences des murs blancs
    transperçant le fil de la vie
    j’entends la vibration du monde
    née de chaque instant altérable
    distillé par l’infinie ronde
    des joies et peines insatiables
    le soir ensemble tapis
    on écouterait 
    la douce nuit tomber
    sur nos têtes alanguies
    on pleurerait un peu
    sur le passé sinueux
    sur les destinées mystérieuses
    l’élégant ciel de Provence 
    rose et bleu
    serait strié
    de ses trainées vaporeuses
    la cigale infatigable 
    continuerait de pousser
    son cri rogue et nu
    d’un air peu aimable
    sans souci du noir venu

    et le matin 
    la lumière clamerait 
    je suis là
    à nouveau
    plus forte qu’hier
    plus déterminée

    ici même l’ombre te donne la force de vivre
    à la frontière de couleurs infinies
    tu discernes tout 
    les peines et les envies
    les chagrins et les désirs
    tu vois la vie qui s’agrandit de courbes floues
    tu vois les mains qui se tendent et se nouent
    tu vois les yeux des autres qui te disent vas-y
    pleure aime joue ris
    tu vois l’amour qui enveloppe tout
    dans ses bras ivres et doux
    ton cœur apaisera ses cris

    le violent torrent de ton âme
    grâce à ces yeux affectueux
    suivra un cours moins frénétique
    goûtant même l’égarement
    le temps devenu flegmatique
    vibrant au rythme du présent

    alors
    plein de gaieté reconnaissante
    ce jour serein de l’accalmie
    à ta jeunesse impatiente
    je dirai simplement merci
    d’avoir su me parler 
    juste quand il le fallait
    de lumière et de vie

    à L.

  • libellule

    tu as la grâce libellule
    un sourire énigme de muse
    le cœur gros comme un gros diamant
    cœur d’or cœur d’amour cœur vibrant

    marchant sur la pointe des pieds
    de peur d’abimer le sentier
    de la vie riche que tu sculptes
    tu embrasses la terre entière
    les arbres les fleurs et la mer

    d’un air tranquille sans tumulte
    tu croques tes rêves d’enfant
    qui s’envolent en riant

    tu es si farouche et secrète
    qu’on n’ose t »effleurer
    mais du haut de ton port de tête
    victorieux altier
    tu abrites un monde bleu
    qui rend les gens heureux