Auteur : Luc Fayard

  • pélican et iguane

    le pélican a-t-il des dents
    l’iguane une âme
    qui sait
    ici tout est différent
    tout respire autrement
    dans ces îles capricieuses
    la mer n’est pas un gouffre amer
    mais une vasque de coraux
    où se trémoussent des poissons bleus

    plus loin sur la côte 
    la terre exhibe fièrement
    ses orgues basaltiques
    et là-bas sur la ligne verte
    les surfeurs s’égaient en pirouettes
    le coco à coque dure
    tombe avec un bruit mat

    sur le sable de la plage

    la voile est un tamis 
    où l’on se niche
    entre le ciel et l’eau
    au soleil de l’ile papillon
    nos yeux se sont plissés
    nos peaux couvertes d’écailles
    nous sommes redevenus tortues
    nos cœurs battent lentement
    ici pour un instant
    le temps a posé ses fardeaux
  • noir pour mourir

    j’entends je vois la nuit
    poignées à abaisser
    volets de fer fermés
    crissements nus des bruits

    siffleurs de sphères vertes
    marches blanches du pin
    ronronnements urbains
    branches nouées désertes

    mats gris de parasol
    arrière-plans mêlés
    bleus blancs du haut lavés
    chats glissant sur le sol

    roulement lourd du train
    cris du bas des maisons
    fumées hélice en rond
    carrés de vitres teints

    puis les sons vont s’éteindre
    les visions s’obscurcir
    dans le noir pour mourir
    je ne pourrai plus feindre

  • las des brumes

    las des brumes
    délabrées
    l’enfant hume
    l’air vicié

    secouant
    nez et tête
    sur des joues
    maigrelettes

    il s’en va
    respirer
    tout là-bas
    un air frais

  • lac étrange

    décor sombre pays étrange
    aux multiformes entrelacs
    ta vie se déroule sans toi
    dans un rêve de peau d’orange

    un lieu d’acteur et spectateur 
    que tu hantes passant blasé
    tout y est de travers raté
    absences rendez-vous sans heure

    tu vois mille chemins balourds
    dans ce bazar de cinéma
    se proposer à tes pieds las
    embourbés à ce carrefour

    la tête levée vers le ciel
    tu voudrais indices et signes
    mais les nuages sont indignes 
    avares et caractériels

    c’est à toi de les enfanter 
    idiot tu n’as donc rien compris 
    c’est dans tes pas que se construit 
    le chemin de la liberté

  • changement de pluie

    la pluie n’est plus ce qu’elle était
    tendre mélancolique rieuse
    annoncée par de subtils frémissements
    de l’air gai toujours printanier
    quand elle arrivait enfin
    heureuse
    quelle fraîcheur
    quel soulagement
    ses fines gouttes en prélude
    ne mouillaient pas vraiment
    prenant toutes les formes possibles
    selon son humeur
    elles se dégustaient sur la peau
    et le monde s’en accommodait
    avec le temps tout a changé
    la pluie est devenue brutale
    surgissant sans préambule
    tempétueuse en permanence
    longs jets penchés et coupants
    qui mouillent lourdement
    pour faire mal
    il pleure toujours dans mon cœur
    mais plus jamais comme il pleut sur la ville
    car il y pleut méchamment
    le chant n’est plus doux
    il est tumulte
    cacophonie
    la pluie est un océan furieux
    une houle obscure
    elle débarque et part sans préavis
    et quand sa tornade impétueuse disparaît
    elle laisse derrière elle un immense gâchis
    la terre dévastée
    et les cœurs malheureux
    la pluie ressemble à la vie

  • l'eau qui te sauve

    la nuit règne l’absurde
    le jour l’incolore
    les mots résonnent vides
    comme des falaises guettant la mer 
    où de grands rochers muets 
    camouflent leur récit

    le soleil se dérobe
    te laissant seul 
    face au néant
    même les chiens errants
    marchent l’œil triste et bas
    le silence ne sert à rien 
    quand tu es sombre et las
    tu n’as rien à pleurer
    ni à regretter
    rien à oublier
    l’ombre pieuvre s’étend
    tassant les reliefs du passé
    ta vie s’étale plaine rase
    fatal désert de la banalité
    et puis 
    de très loin
    lentement
    fantômes errants devenant réalité
    se dévoilent en procession
    la pensée d’un sourire 
    l’odeur douce d’une peau caressée
    une flèche de lumière dans les nuages percés
    des taches s’élargissant en bleu et blanc
    pour colorier un nouvel univers
    alors 
    les cônes de pluie s’éloignent
    la tristesse se dissout dans les limbes
    et surtout 
    ton cœur bat
    quand tes pieds nus se crispent sur le sable
    tout revient 
    dans une bouffée submergée de sens
    exquise tiédeur
    mécanisme huilé de la pression 
    talon plante orteils 
    pointillisme de la texture
    plaisir inégalé de cette marche unique 
    éphémère
    la longue trace de tes pas
    bientôt couverte par la mer
    as-tu remarqué
    c’est toujours l’eau qui te sauve
    le souvenir de son odeur salée
    le cycle du roulement de la marée
    l’écume qui point avec le vent
    il suffit que tu songes 
    à une plage nue d’hiver
    sur le relief breton
    pour que tu plonges 
    et t’immerges sans raison
    dans le non-dit de l’enfance
    à nouveau tu avances
    à nouveau tu espères
  • jamais seul

    je suis seul dans le désert de sable
    quand survient un berger en mobylette
    cherchant quelques chèvres 
    disparues pendant sa sieste
    ensemble nous avons pris le thé en riant

    je suis seul sur mon bateau
    dans l’atlantique alizé 
    quand je croise un grand voilier 
    en course autour du monde
    j’ai la priorité mais je le laisse passer
    je reçois le salut des équipiers

    je suis seul dans la forêt ronde
    quand je vois un écureuil 
    effrayé par un chevreuil 
    effrayé par moi
    je pars sur la pointe des pieds
    mais le mal est fait

    je suis seul sur la page blanche et rose
    quand les mots viennent et me sauvent

    je suis seul dans la foule dense
    et je le suis resté longtemps
    jusqu’à ce que reviennent ces moments
    qui me disent la même chose

    dans ma vie d’actes et de pensées
    plus jamais seul je serai entouré à toute heure
    de mes souvenirs autour du coeur
    et de mon passé entrecroisés

  • infinis sept

    7 secret magique cabalistique
    saints de bretagne premiers immigrés
    esther et ses belles prophétesses
    péchés capitaux tellement attirants
    thèbes et ses trop nombreuses portes
    menorah chandelier bizarre avec tant de branches
    elohim fatigué ajoutant un jour de repos
    rayons du dieu soleil quand il t’éblouit
    versets dans la sourate al-fatiha pas un de plus
    époque archaïque des sages grecs chacun sa maxime
    indicatif téléphonique international de la russie
    nombre de chakras et de villes saintes hindoues
    couleurs de l’arc en ciel 
    étoile polaire et ses copines de la petite ourse
    seven up youp la boum joyeux anniversaire
    diacres ordonnés par les apôtres
    ut et les autres notes ça suffit                     
    années de malheur si tu casses un miroir
    oumra période où tu marches tu marches 
    naga le serpent dont tu dois te méfier
    dormants d’éphèse jeunes et vieux
    et pour finir bien sûr et pour toi 
    la rose et ses foutus pétales

  • inanité

    mon âme est le vent
    mon corps la terre boueuse
    ma vie une plante
    entre ciel et terre

    nu l’arbre est un arbre
    feuillu aussi mais alors
    que se passe-t-il
    entre deux saisons

    la feuille tombe sur le sol
    et s’y installe
    qu’y recouvre-t-elle
    qui vit sous elle

    formes sons odeurs
    je vais tout oublier
    et rester arbre
    repliant mes branches

    et quand je serai vide
    nu de toute frondaison
    je ricanerai
    d’inanité

  • comme un son de renaissance inédit

    quand la mer frustrée de ses va-et-vient
    aura stoppé d’inutiles marées 
    quand les sourires se seront lassés
    d’avoir créé ce monde vide et plein

    quand la fin de l’amour aura tendu
    son manteau ouaté sur les âmes nues
    quand la poussière suspendue en l’air
    aura révélé de nouveaux mystères

    quand la course du ciel sera courbée
    par le poids des remords et des regrets
    quand les nuages auront dit au monde
    voici l’ultime ronde vagabonde

    quand les collines là-bas et les monts 
    auront tourné leurs obliques rayons
    vers d’autres esprits objets et regards
    que ceux des hommes lisses et hagards

    je me tairai mes mots n’auront plus d’âge
    ni mon cœur ni mon âme de courage

    peut-être alors rompant le non-dit
    tintera le chant d’un nouvel héraut
    prolongeant son air d’écho en écho
    comme un son de renaissance inédit

    encouragé par lui on pourra

    relancer la course des nuages
    faire retomber poussière et vent
    redresser la tête des montagnes
    libérer le ciel en mouvement
    caresser la mer et son tangage

    et c’est ainsi que nait la nouvelle ère
    abrupte qui renverse les chimères