Auteur : Luc Fayard

  • blonde cavalière mongole

    je suis la blonde cavalière mongole
    et je vais gagner la course du Nadaam
    la fête aux deux mille chevaux
    je m’envolerai sur mon petit étalon
    qui ne craint ni les loups gris
    ni le creux des vallées sombres
    ni le hurlement des fouets
    ni le sifflement des serpents

    personne ne pourra nous rattraper
    sur les trente kilomètres de course
    car je suis l’air et la vitesse
    je suis l’arc et la flèche
    je suis le vent de la steppe
    et je me fondrai dans son souffle

    restée au village ma mère prie les esprits
    pour qu’ils libèrent ma route et guident mes pas
    ne faites pas confiance à mon sourire timide
    je suis celle qui ne pardonne rien
    depuis que j’ai deux ans
    père et grand-père m’entraînent tous les jours
    qu’il vente ou qu’il neige
    avec mes frères et mes sœurs
    garçons et filles mélangés qu’importe
    que le meilleur gagne
    il portera nos couleurs
    et ce fut moi l’enfant sauvage

    je connais tout du cheval et de la course
    que les autres s’approchent
    avec leurs espoirs vains leurs muscles inutiles
    leurs cravaches et leurs rictus
    ils ne peuvent rien contre nous deux
    toi ton dos fort court et droit
    moi mes reins souples et mes jambes d’acier
    et ma main que tu connais par coeur
    cheval mon frère nous ne ferons qu’un
    notre corps à corps comme une musique
    battra le rythme millénaire de la terre

    et quand j’aurai remporté le trophée « tumny ekh »
    moi l’imparable déesse pubère
    la Mongolie entière clamera mon nom
    et celui de ma tribu
    pour la nuit des temps

    j’ai dit

    Texte de Luc Fayard inspiré d’une photo de Anne-Laure Baron-Siou et mis en musique et interprété par Clémentine Ebert et son groupe de rock. Voir la mise en scène dans Galerie Amavero 
  • arrête le temps

    arrête le temps
    assieds-toi sur une chaise
    face au soleil
    pose les mains
    sur les genoux
    tranquille
    lève le menton
    pour dérider le cou
    déjà t’as l’air moins vieux ainsi
    t’es drôle la tête en l’air
    tu ressembles à un pingouin
    qui chercherait les bruits de l’univers
    ferme les yeux
    laisse la lumière
    te chauffer la peau du visage
    suis la fièvre qui court
    et descend vers les épaules et les mains
    tout doucement progressivement
    il faut absolument
    qu’elle arrive jusqu’au pied
    cette chaleur du ciel
    et qu’elle pénètre la terre
    à travers toi
    alors seulement
    tu seras lié au monde
    tu seras peut-être yin et yang
    mais pas encore
    respire doucement
    sans faire de bruit
    par le ventre par le centre
    soyons précis
    gonfle le ventre quand tu inspires
    et creuse-le quand tu expires
    voici le souffle chinois de l’énergie
    et du taichi
    qui te baigne et te prends avec lui
    filtre les sons
    ne laisse entrer
    que ceux qui te plaisent
    l’appel de l’oiseau
    le vent qui bruisse
    et d’ailleurs
    peu à peu
    tu n’entends plus les sons
    tu ne perçois que les vibrations
    et voilà
    c’est tout
    tu as rajeuni de quelques minutes
    pendant tout ce temps
    où tu as oublié le temps
    c’est même mieux que cela
    en fait le temps t’a contemplé
    et il s’est arrêté
    par respect pour l’homme qui cherche

  • homme d’ombre et d’onde (avant après)

    avant
    j’étais un homme d’ombre et d’onde
    pleurant seul
    ballot d’aube
    et me voici lumière active
    chassant l’inutile
    fuyant les prémices obscures de la mort
    long fut le temps où je cherchais l’indicible
    au-delà de la poussière des jours
    aujourd’hui je cours
    hâté par les battements du coeur
    peuplant le présent d’un corail de pacotille
    futile barrière anti-futur anti-noir anti-tout
    j’étais larve du soir fantôme d’attirance
    et me voici prévisible espérance
    fallait-il hier se fondre
    dans les couleurs neutres
    du feutre automnal
    ou faut-il maintenant
    vibrer bêtement
    sur des fréquences arc-en-ciel
    entre douleur et fureur
    par mon incomplétude structurelle
    plus je suis imparfait plus je m’ancre
    quand je crie mon impuissance
    l’écho de la terre se pare d’infini
    ma solitude est multiple
    mon désespoir infime
    mon avenir sans surprise
    mes mains fabriquent ma tour d’ivoire
    tandis que sèche mon coeur
    je vois une vie sereine
    avec des yeux de comptable
    quand je vivais l’errance
    avec une âme de poète
    la marque du bonheur
    imprime mon sourire
    ma peau est lisse
    comme un bébé
    j’ai perdu mes crevasses
    en même temps que mes cheveux
    je marche droit vers la fin
    avec une force joyeuse et contrôlée
    la route monte de plus en plus
    le soleil me frotte le dos
    il me dessine une ombre gigantesque
    je reste coi
    les oreilles bouchées de certitude
    un jour peut-être
    se marieront mes deux destins
    mon passé d’abondance et d’ébauches
    et mon présent de fer apparent
    ce jour-là gare je serai le roi de la terre
    je n’aurai plus qu’à mourir et comparaître
    alors je dirai à Dieu
    Seigneur, me voici
    pêcheur à occurence multiple
    (vous seriez jaloux d’un saint)
    j’ai cherché et suivi toutes les voies
    qui mènent à vous
    j’ai rêvé et j’ai agi
    j’ai aimé et j’ai créé
    j’ai pleuré et combattu
    j’ai écouté et j’ai dirigé
    j’ai donné et entrainé
    mes rêves me rapprochaient de vous
    mais dans une forme d’inutilité
    mes actes me rendaient insouciant
    mais je perdais le sens du bien
    l’amour m’a comblé
    dans un quotidien douteux
    mes pleurs étaient des gouttes d’insuffisance
    mes combats une vaine agitation
    et quand j’ai voulu emporter d’autres derrière moi
    j’ai souvent quitté les routes de la théorie
    pour un chemin ou tout est discutable
    Seigneur me voici
    que fallait-il faire
    et Dieu de sa voix caverneuse et douce
    me donnerait enfin cette réponse
    que je ne connais pas
    et qu’il faut que j’attende encore
    esclave combattant avec ses deux vies
    homme fatal de la dichotomie
    imparable amant du futur antérieur
    funambule de l’inestimable impossible
    gratteur de racines incomestibles
    chercheur d’ailleurs successifs
    vasectomisé génétique
    du chromosome bonheur

  • belzébuth

    tut tut tut
    la cahutte
    sur la butte
    belzébuth
    prend son luth
    ou sa flûte

    tut tut tut
    belzébuth
    persécute
    mi sol ut
    ça chahute
    c’est son but
    on l’bizute
    mais la brute
    belzébuth
    bête en rut
    a dit zut
    à la pute
    belzébuth
    tout hirsute
    sous sa hutte
    a l’scorbut
    on dit chut
    plus de flute
    ni de luth
    c’est la chute
    la culbute
    plus de lutte
    belzébuth
    sans volute
    parachute
    azimut
  • à petits pas

    elle s’avance à petits pas
    levant vers moi son regard clair
    impératif et fier
    je ne sais ce qui me trouble le plus
    sa rousseur ou ses yeux verts
    quand elle s’étend lentement sur le lit
    elle s’en empare sans lutte
    se lovant d’une manière incroyablement ronde
    prise de possession totale capture
    je ne suis plus que son prisonnier fatal

    dès qu’elle surgit
    tout l’espace lui appartient
    quand elle frotte sa tête contre la mienne
    j’entends son cœur qui ne bat que pour moi

    elle est la grâce et le mystère
    jamais elle ne crie 
    toujours ses yeux parlent pour elle

    quand elle me quitte
    d’une démarche souple et altière
    le temps se fige
    je ne respire plus 
    je n’existe plus pour elle
    je ne survis que pour son retour
    m’occupant sans âme à des tâches incertaines
    la vie n’est qu’une lutte entre désir et spleen

    elle me rend plus aimable et souriant
    telle est sa marque sur le sceau du temps
    partout où elle vit hautaine
    elle se déplace en reine
    sans hâte
    ma chatte

  • cercle infini de l'enfant

    je suis
    la fleur rougissante du soir
    le vent sentimental et dense
    le chevreuil campé dans le noir
    la forêt plantureuse en transe

    je suis
    la pluie marbrée bue goulûment
    le nuage arrondi en pleurs
    le rêve du monde écumant
    la voie de l’ange du bonheur

    je suis
    la vie sauteuse de barrières
    le chuchotement indistinct
    le mot où la pensée se terre
    le silence brutal divin

    je suis
    la friction de dissentiment
    la pierre sur quoi trébucher
    le poisson limpide et gluant
    le lac abyssal encerclé

    je suis
    le buisson de varech errant
    la fourmi peureuse aux aguets
    le papillon virevoltant
    l’herbe consumée par l’été

    je suis plus que chaque élément
    je suis la chaîne reliant

    la fleur butinée par le vent
    le chevreuil dansant en forêt
    la pluie des nuages pleurants
    le rêve d’anges métissés
    la vie qu’on voudrait chuchotée
    le mot pensé plein de silence
    le heurt de la pierre butée
    le poisson du lac d’abondance
    le varech cachant les fourmis
    le papillon herbe de vie

    comme un grand ensemble une roue
    je suis l’enfant qui perçoit tout

  • trop tard

    aucun mystère n’embaume ta vie close
    tout est annoncé
    sans bruit sans effet
    forcé tu avances sur la route morose
    où ne subsiste même pas
    l’ombre opaque de tes pas

    dans un dernier souffle qui passe
    baudruche automate tu marches
    sur la voie imposée sans arches
    qui te conduit vers une impasse

    comment croire à la valeur de ton âme
    quand tout clame
    que tu es de passage
    tu crois sentir une émotion de partage
    tu n’es que chimie mal programmée
    illusion incontrôlée
    tu crois renaître d’un passé glorieux
    tu n’es qu’un fragment du souffle des cieux

    sachant la fin écrite dès le commencement
    quand viendra le moment immanquable
    où poussière nue mot sans vocable
    tu accompliras le dernier saut insignifiant

    ce non-événement des milliards de fois répété
    l’extinction sans éclat éternel
    d’une infime étincelle
    ne sera plus un mystère pour ton âme hébétée

    ni pour tes avatars
    mais il sera trop tard
  • nuage au paradis

    je suis un nuage
    nu je nage
    dans l’azur pur
    qui susurre
    sans fin j’erre
    en troposphère

    haut sur terre
    je délibère
    des miasmes du temps
    je souris gentiment
    caressé par le vent
    tant aimé
    expirant sobrement
    dans mes fils emmêlés
    lissant
    mes beaux cheveux
    filandreux
    gris cire et bleus

    parfois je me fâche
    et lâche
    trois gouttes dures
    sur la terre en murmures
    de ma peau de pèche
    j’empêche
    le soleil
    de couver mon ventre fécond
    je me love en veille
    chatte en rond

    dans mes bras d’ouate propriétaires
    j’abrite de multiples hôtes
    un aréopage d’oiseaux migrateurs
    en pause transocéanique
    fatigués et pinailleurs
    un éclair débutant qui ne sait pas tonner
    des bruits prisonniers dont je garde la clé
    un arc en ciel à libérer selon mon désir
    et tous les souvenirs
    en sépia des pays survolés
    rien n’est plus peuplé qu’un nuage tentaculaire
    rien n’est plus fugace

    je vois tout de haut
    le laid et le beau
    je me détends
    je suis gai
    mouvant
    je ris des hommes empêtrés
    dans leur courte vie enflée
    si vous saviez

    ici tout est lent et long
    pas de route pas de doute
    tout est frais et surtout
    teinté d’opacité

    je vois tout de ma hutte
    en fait chut
    on ne vous l’a jamais dit
    vous auriez trop d’émoi
    osez lever la tête
    et regardez moi
    je suis le paradis

  • bonheur fuyant

    je vois le bonheur fuyant
    devant mon cœur sans un cri
    fantomatique zombie
    calme serpent ondulant

    je le sens tout proche là
    tapi dans l’ombre sans œuvre
    onctueux comme une pieuvre
    gros bouddha sibyllin las

    il disparaît prestement
    avant que je ne l’attrape
    fin caméléon satrape
    anguille dans le courant

    l’impie cruel va tanguer
    comme un essaim d’alouettes
    dessinant la silhouette
    d’une ombre secrète et gaie

    ce pur bonheur à portée
    se dérobe sous mes doigts
    enfantant des tourments froids
    infiniment immergés

    comme le vent comme l’eau
    comme cette chanson triste
    pleurée en mer anarchiste
    par mille fonds abyssaux

  • vieillir heureux

    je voudrais vieillir heureux
    loin de la ville embrumée
    de l’océan de plastique
    du tic-tac de la folie

    je voudrais vieillir heureux
    d’un bonheur stoppant le temps
    sur mon visage impassible
    cachant un demi-sourire

    un tremolo d’harmonica
    glisserait des monts poussiéreux
    dans le travelling vaporeux
    d’un plan culte de cinéma

    sans lasso ni whisky
    sans bottes ni éperons
    sans stetson à bords longs
    sans lucky strike ni country

    faux cowboy sur sa chaise à bascule
    j’aurai le regard perdu au loin
    indifférent à tout ce qui vient
    sur ma terrasse plombée de canicule

    peu à peu dans la moiteur du soir
    je sentirais poindre de mon âme
    tous les non-dits de ma vie
    et je me lèverai pour crier

    souffrez sentiments refoulés
    voici la vérité indivisible
    brûlante comme un feu de gril
    écoutez tous la flamboyante réalité

    il ne reste rien ni les bruits
    ni la tristesse ni la soif animale
    ni même la beauté fatale
    il ne reste que les pleurs et les cris

    et le regret de l’homme imparfait
    avare de gestes et de mots
    qu’on dût se satisfaire d’être
    en trahissant ses idéaux

    il faudra embrasser les larges horizons
    humer la mer et les vagues
    entendre la musique du monde
    pour enfin se trouver à sa place

    il faudra le vent siffleur sur la terrasse
    et le murmure frotté de l’eau
    pour que retentissent ces mots
    je voudrais vieillir heureux

    et que cela se fasse