Auteur : Luc Fayard

  • spectre vitreux des ombres

    la nuit blanche des frondaisons
    piège l’automne dans l’hiver
    créant une demi-saison
    riche de coloris amers

    vaincu par la lenteur du temps
    l’homme tente de respirer
    cherchant son souffle hibernant
    dans le soir recroquevillé

    ainsi vont mon âme et mon coeur
    dans ce faux rythme d’irraison
    nomades cherchant un bonheur
    qui ne dira jamais son nom

    quel est ce sentiment qui presse
    mon esprit peureux et troublé
    quelle est cette lourde détresse
    présente dans l’obscurité

    ce n’est pas la terre sans nombre
    ce n’est pas le manteau du froid
    c’est le spectre vitreux des ombres
    qui déjà recourbe ses doigts

    (sélectionné au Prix Paroles Vives 2022 pour paraître dans le recueil « Murmures sous le Pont des Consuls »)

  • porte du tableau

    le temps souffle comme le vent
    qui n’offre rien pour s’arrimer
    transmuant ton cœur élimé
    en nuée de limbes mouvants

    dans les ténèbres somnambule
    tu ne sais sur quel pied danser
    balbutiant et balancé
    tu sursautes comme une bulle

    grenouille sur un nénuphar
    luciole perdue dans la brume
    fleur de désir et d’amertume
    voilier louvoyant vers le phare

    suivant sa vocation ténue
    la mémoire de tes dix doigts
    cherche le toucher de l’émoi
    et le frisson de l’âme nue

    nuit et jour tu peins tu zigzagues
    dans un serpentin de questions
    un matin vient la solution
    ravir les écumes des vagues

    suivant ta foi ton idéal
    tu fais éclore du tableau
    une maison de terre et eau
    dont tu es le héros final

    étiré par ton repentir
    un trait pareil à une eau-forte
    sur la toile éclaire la porte
    par où tu peux enfin partir

  • sept haïkus de naissance et d'amour

    tu as la joue ronde
    comme un rocher dans la nuit
    tes pleurs sont la pluie

    i grec de tes jambes
    lianes de jungle et d’odeurs
    infini plaisir

    potelé des cuisses
    ventre fixe et cru tendu
    exquises promesses

    le goût de ta peau
    me révèle cent mille îles
    peuplées de palmiers

    tes yeux bleus de lune
    interrogent gravement
    mon coeur à la hune

    de tes deux mains d’algues
    de tes dix doigts de vents lourds
    tu tisses ma vie

    le monde murmure
    il laisse pour toi et moi
    ses ombres au mur

    (citation au Prix Amitiés Littéraires du Val d’Orléans 2022)
  • mosquée bleue

    entrée libre sans chaussures
    dissimulées par la balustrade en bois
    les femmes voilées prient au fond
    un couple de touristes contemple son selfie
    lui enturbanné elle cachée
    ils sourient à leur image
    d’autres lisent le coran
    ou le routard je ne sais pas
    ici comme ailleurs
    les enfants jouent 
    et pourtant

    une lumière blanche jaillit
    du vitrail meurtrière
    forte implacable
    personne ne la remarque

    et si c’était allah
    qui venait vous dire bonjour
    ou vous sermonner
    à genoux ingrats passants sur terre
    repentez-vous de votre sourire niais
    pleurez vos péchés et vos drames

    mais personne ne l’écouterait
    à cause des rites et des selfies
    et le soir venu
    plus de lumière
    plus d’allah

    l’homme seul face à son destin muré

  • fouiller la surface (1)

    J’écris pour fouiller la surface indicible des choses et des gens, dans la sphère de l’invisible, au-delà des mots et des traces.

    Mes mots ne sont pas des mots, ils sont le désir fou de rencontre entre âme et beauté, la volonté imparable de peindre l’hybride indiscernable de sentiments et d’émotions. 

    Je ne sais pas crier, tout juste murmurer ma sincérité, mon désir. Immanents.

    Je cherche à créer les rêveries d’un tableau abstrait, le foisonnement d’un paysage de recoins, la larme limpide d’un prélude en do majeur, les cieux aux nuages éclatés.

    Je veux décrire les yeux transparents qui transpercent, la main douce poussant un soupir, la mort amère amer aimant, les rages de l’être à tous les âges, les folies de la vie torticolis.

    J’écris pour me sauver de mes tourments, stopper leur cycle un moment : les voici suspendus en l’air par mes mots qui les empêchent de retomber ; d’un œil je les vois prêts à se ruer sur moi : alors je continue d’écrire en apnée, plongeant toujours plus loin dans un monde sans fin.

    Quand j’écris, j’ai peur de mes mots microscopiques mais je continue, tant pis, porté par un espoir improbable, écharde de bois transocéanique, petit caillou à la fois dense et léger chassé par le vent, cerf-volant détaché de son fil qui tournoie en montant vers les nuages.

    Mes mots forment une myriade de filandres fécondes, plus fortes que la matrice des heures, une kyrielle de notes frappant les cœurs des bouts du monde où je ne suis jamais allé.

    J’écris pour lancer des passerelles entre les êtres, lignes de vie d’un bateau cherchant son cap. Je ne veux pas d’échelles ni de solutions, je veux des rêves et de la vibration.

    Voile s’évanouissant à l’horizon, mon texte va m’abandonner; ayant gravé en moi un sillage profond, hors de ma vue, il vivra à jamais.

    J’écrirai encore et encore jusqu’à ma mort et, ce jour-là, mes mots d’amour et d’or, je les serrerai contre moi, je les emporterai avec moi. Qui sait à qui ils pourront profiter…

    Les nuages sauront-ils les aimer ?


    (1er prix du concours Amavica – Mille poètes en Méditerranée – catégorie Prose poétique)
  • paysage giflant

    je ne savais rien de ce paysage giflant
    était-il beau ou laid
    pourtant 
    au premier coup d’œil 
    je stoppais ma marche 
    subjugué
    les odeurs l’éclairage les froufrous
    tout submergeait mes sens en éveil

    ensorcelé par ce lieu 
    j’y reviendrai souvent
    mes promenades avaient un but 
    désormais

    bien plus tard 
    j’apprendrai à le connaître
    à reconnaître 

    chaque détail
    l’inclinaison des frondaisons
    sensible aux saisons
    les couleurs insolentes 
    des lumières tamisées
    les courbes fruitées 
    des petites sentes
    et plus je le connaitrai
    plus je conforterai 
    mon besoin de lui

    mais il ne changera pas 
    son impact sur moi
    pas plus que je ne corrigerai 
    mon regard sur lui
    dès le début
    il fit partie de moi

    fulgurance de l’esthétique

  • décor fendu

    sur un bleu frissonnant de murmures
    figurines ridées penchées vers l’avant
    cheminant côte à côte lentement
    les vieilles femmes longent les murs
    les reptiles s’interrogent et s’évadent
    de la pierre rose mal taillée

    les frondaisons épaulées
    se dressent contre l’histoire
    les caresses anciennes restent vives
    qui peut les oublier

    les lignes de fuite se croisent
    comme des destins
    griffant des ronds incertains
    de lumière d’ombre et d’ardoise

    le décor s’est fendu
    il faut tendre la main
    vers l’invisible le nu le silence

    la vie est un tamis sans pépites
    ni archanges
    rien que des grésillements
    creuset mêlant
    des visages qu’on n’oublie pas d‘hier
    des palmiers de nostalgie plein le cœur
    la cloche égrenant un air dur et fier
    le décalage en harmonie couleurs

    animal maladroit
    on saute de pierre en pierre
    jusqu’à l’horizon
    alors qu’on se voudrait poisson
    fluide et optimiste
    plongeant dans les cercles infinis
    de la mousse à l’abîme

    on susurre de tout petits mots
    fragiles mal choisis
    alors qu’on désire l’embrassade
    les cris la folie
    l’accolade

    sur la table jaune et lisse
    la dame du flamenco prend la pose
    là-bas le bois attend d’être coupé
    là-haut le vieux nid se défait en bribes

    le temps ne s’arrête pas il se démultiplie
    en d’interminables pauses
    à chaque moment son sujet

    dans la cour le vieux banc rouillé
    parle avec le vieux banc de pierre
    des moments de marbre et de fer
    chacun se souvient du passé
    chaque tache conte une histoire
    pleine d’orage et de tendresse

    on sent l’amour et la tristesse
    flotter sous la surface noire
    sous celle de mon cœur aussi

  • espace creux

    l’espace n’a plus les mêmes creux
    il se dilue se déforme
    le temps coule chaotique
    dégoulinant d’une montre molle 
    le soleil sourit satisfait 
    comme un projecteur de cinéma
    seuls les oiseaux chantent
    profitant du vide absolu
    laissé par nos âmes statues

    l’angoisse plane 
    on se croit malade
    on n’est que pantin pitoyable
    on ne rit plus c’est indécent
    le monde entier oublie ses gestes tendres
    transformé en robot appliqué
    on s’en souviendra forcément
    de ces gens croisés 
    la tête basse sur le côté
    craignant le miasme errant
    de ces frôlements évités
    de ces embrassades retenues
    la mémoire mise à nue
    le monde entier ne baise plus
    pas prononcé pas pensé pas fait
    le mot amour effacé de nos écrans
    quand la vie reviendra
    on ne saura plus quoi se dire
    on sera niais et gras
    le sourire béat
    j’irai pleurer dans la rue bondée
    cherchant un visage à caresser
    mais on fuira le pestiféré
    je crierai vous avez oublié la respiration
    maintenant il est trop tard le mal est fait
    ce n’est pas la maladie qui a gagné
    ce n’est pas le virus qui vous a tué
    vous individu société nation
    c’est le manque d’ambition
  • six haïkus du vent et de la nuit

    le vent dans les feuilles
    les ombres dans son regard
    la nuit m’émerveille

    elle m’a souri
    en éclairant mon esprit 
    à travers la brume

    cette eau qui frissonne 
    je n’en aperçois que l’onde
    sans rien en dessous

    la vie est filandre
    le coeur araignée aveugle
    l’amour pris en toile

    la mare est de glace
    le givre et le gris s’installent
    où sont les lueurs

    se plaindre qu’il pleut
    autant refuser de vivre
    la vie goutte à goutte

  • pécheurs perchés

    mais qui sont ces hérons
    pécheurs perchés

    pas comme le baron
    guetteurs las désabusés
    en bord de mer d’asie
    scrutateurs de vagues
    qui leur apportent en roulant
    peut-être quelque chose
    peut-être rien qui vaille

    combien de temps frêles
    vont-ils rester ainsi
    à guetter haut assis
    sur le bâton grêle
    ce qui vient 
    ou ne viendra pas
    ce qui mord
    ou ne mordra pas

    ainsi va la vie
    elle nous enroule
    dans son passé
    dans ses bras
    dans sa houle
    nous sommes tous 
    des pêcheurs perchés

    à A-L.B-S