Auteur : Luc Fayard

  • c'est surtout quand elle penche la tête

    c’est surtout quand elle penche la tête
    sur le côté
    légèrement
    qu’il devient fou
    avec ce décalage de position

    dans le mouvement
    les cheveux déjà longs
    tombent un peu plus
    et ses yeux sombres
    se plissent
    avec un point d’interrogation
    niché tout au fond

    il suffit
    qu’elle ait ce geste infime
    pour que son cœur explose
    il n’entend ni ne voit rien d’autre qu’elle
    auréolée de sa grâce
    lumineuse
    chantante

    si tu n’as jamais connu ce moment
    tu n’as rien vécu
    va pleurer sur les quais
    personne pour te consoler

    on dirait une pouliche
    qui se déhanche pour s’endormir
    et la brume viendrait se répandre autour d’elle
    pour la protéger du regard des hérons

    on dirait un pont qui s’élance
    suspendu dans le vide
    et la circulation s’arrêterait pour le regarder

    un jour elle était restée comme cela
    si longtemps
    à le contempler
    qu’il avait cru à un torticolis
    elle se demandait simplement
    qui il était au fond

    comme s’il le savait

    il aurait du dire
    le trop plein du cœur
    la tête qui cogne
    au lieu de rester muet
    benêt souriant

    alors après cette éternité figée
    sans réponse
    elle avait soupiré
    redressé la tête
    et disparu
    ses pieds effleurant à peine le sol
    fantôme au cœur tendre déçu
    il n’avait entendu que ce soupir
    à l’affreuse douceur

    aujourd’hui encore
    il résonne dans sa tête
    comme un crissement sourd
    tandis qu’il la cherche
    désespéré
    dans les rêves du monde entier

  • jardin en friche (friche)

    que vas-tu trouver si tu plonges en toi
    la plupart du temps un jardin en friche
    non clos ouvert aux courants d’air
    tout y grandit poussé par le vent
    et tu t’agites là-dedans
    comme un jardinier épileptique
    l’herbe est raide la graine sauvage
    ta nature profonde vit sans respect
    des lois de l’harmonie plate
    rebelle tu fouines tu creuses
    tu verras des fleurs aux couleurs violentes
    dans des recoins sombres
    et du chiendent dans ta plus belle plate-bande
    tu verras des lignes de fuite brisées
    dans des allées trop larges
    le temps est fragile dans ton jardin fou
    le soleil y chauffe trop fort
    la pluie tombe à verse
    tout pousse trop vite ou tout brûle
    et tes mains mon Dieu tes belles mains d’artiste
    regarde les rongées creusées gercées
    par les travaux de terrassier
    qui usent ton souffle et ton dos

    fou tu continues pourtant
    et voici qu’un soir un peu plus calme
    la brise et le ciel doux se tenant la main émules
    les oiseaux pépiant pour une fois sans tumulte
    assis contre le mur aux vieux vergers
    tu contemples ta vie agitée
    et elle te plait

  • ambiance train

    ambiance train fin de journée
    de quai en quai ça bouge
    ils vont quelque part c’est sûr
    mus par un désir un besoin
    ils s’y pressent sans détour
    avec de gros sacs
    ou de petites larmes cachées
    chacun sait pourquoi il est là
    ou fait semblant de s’en contenter
    c’est rare d’errer dans une gare
    une gare ça aiguille ça bourdonne
    ça distribue les chemins
    ça ne pense pas une gare
    ça bruisse
    ici on ne vaque pas on va
    et puis la machine s’ébranle
    emportant toutes ces vies dans ses mains
    destins unis par le même bruit balancé
    tous dans le même train train
    ils se disperseront arrêt après arrêt
    comme un jeu de cartes envolées
    pétales de marguerite effeuillés
    par le souffle mécanique du train
    trieur de hasard et de destinées
    je n’aime pas le train
    ni la fin de journée

  • le jeune berger

    Ces drôles de gens pressés
    Je les entendais depuis longtemps
    Ils se sont arrêtés dans un bruit de ferraille
    Avec leur vieille bagnole pourrie
    C’est malin tout le troupeau a fui

    Pourquoi me regardent-ils comme ça ?
    Étrangers, salut !
    Voici ma terre ses pierres dures et noires
    Voici le fleuve Indus toujours pressé
    Qui court après les nuages
    Voici les montagnes immenses de mon pays
    Vous pouvez lever la tête
    Elles seront toujours plus hautes que vous (rire)

    Ici, le sol est gris comme la vie
    Le ciel bleu comme les rêves

    Les bêtes sont loin maintenant
    Il faut que j’aille les chercher
    J’ai faim j’ai froid
    Pour une fois j’aimerai rentrer avant la nuit

    Les étrangers sont remontés dans leur voiture bruyante
    Ils agitaient leurs mains comme pour chasser les mouches
    Ils me souriaient en partant
    Comme si on se connaissait !

    Maman, que fais-tu en ce moment au village?
    Aujourd’hui, j’aurai préféré rester là-bas
    Jouer avec les cousins
    Prendre la petite sœur dans mes bras
    Écouter les histoires du grand-père
    Au lieu d’être ici
    Seul
    A nouveau

  • princesse

    c’est drôle elle croit sans doute
    qu’elle peut cacher sa beauté
    derrière la main
    alors que tout en elle flamboie
    elle est la grâce effarouchée
    ce n’est pas le hasard
    qui crée son éclat
    les cheveux noirs
    se rassemblent savamment
    les étoffes explosent
    les bracelets s’imposent
    qui connaîtra jamais
    l’infinité de son sourire

    la façon sensuelle qu’elle a
    de déployer son corps grand et droit
    son port de princesse du Thar
    la fait régner sans partage
    sur le désert indien
    seul un homme sensible et juste
    pourra apprécier un tel don du ciel
    bénie soit-elle

  • voie de l'homme

    homme libre et faible voici enfin ta voie
    dénuée de poussière et d’ortie
    écoute l’oracle guidé par l’amour
    assieds-toi un instant près de moi
    calme ton cœur qui bat trop fort
    à courir après l’informulé

    viens ici 

    tu peux déposer larmes et désir tragique
    mon ami mon frère écoute-moi
    la vérité que tu cherches est là
    mais tu ne la vois pas
    arbre décharné 
    tes branches nouées
    retourné en-dedans 
    phare à l’envers

    alors voici

    commence par te frotter à l’homme au lieu de le fuir
    nourris-toi du fond de ses regards fiers
    et c’est ainsi que naîtront tes nouveaux désirs
    ton âme blottie dans la chaleur des mers

    ensuite cherche en toute chose sa beauté
    mais au-delà d’elle nichée quelque part
    en haut d’une montagne derrière un nuage une mare
    un coin secret que tu découvriras émerveillé
    et ce sera ton jardin mystérieux éternel

    enfin demeure en tes mots avec la chair et non l’esprit
    tu es le temple de ta poésie
    seule vérité possible elle est la voie
    elle est la clé qui ouvre toutes les fois

    mon ami mon frère
    je ne te parle pas de bonheur ni de plénitude
    je te parle simplement de vivre
    et de la vraie richesse
    comme un sourire de pleine lune
    dans la nuit des doutes

    marche respire regarde sens pleure
    et dis-le

  • fête à pushkar

    voici la jeune servante
    le rouge et le noir
    or des fils brodés
    blancheur des perles sur le corps sombre
    gris et jaune des pierres et du sable boueux
    toutes les couleurs de la vie sur une statue souriante
    jeux chromatiques violents de la jeunesse et de la joie
    teintes passées de l’effort et des contraintes
    ce jour-là lors de la pleine lune de novembre
    c’est la fête à pushkar
    la ville aux 500 temples
    dont le seul au monde dédié à brahmâ le créateur
    les hommes viennent se baigner dans le lac sacré
    voici la plus grande foire aux animaux du monde
    des milliers de chevaux et de chameaux
    la prière et le commerce
    on bivouaque sur place
    les jeunes filles en habits d’apparat
    préparent les feux en riant
    la foule communie
    les rites se perpétuent
    la vie continue

  • amavero

    nous vieillirons à tour de rôle
    toi et moi épaule contre épaule
    avec nos murmures nos regards
    ce qu’on devine derrière les fards
    nous deux chien et chat yin et yang
    arbres enracinés héritiers du big bang
    portés l’un par l’autre toi vague et moi vent
    toi l’oiseau léger moi l’ours fatigué mal aimant
    nous vieillirons ensemble marchant les ombres mêlées
    nous contemplerons longtemps les étoiles dans nos mains ridées
    nous bercerons les enfants des enfants de nos enfants je le sais
    leurs petits cœurs tic tac diront toc toc je peux entrer
    nous vieillirons ensemble je veux que tu le saches
    avec nos cœurs flamboyants avec nos taches
    je suis ta main ton cœur pur je suis ta peau
    tu es mon âme tu es le trouble de mon eau
    nous passerons d’âge en âge sans remords
    et pour se surprendre se regarder encore
    et pour rire rire toujours plus haut
    l’éternité ne sera pas de trop

    Hommage à François Cheng, auteur de « L’éternité n’est pas de trop » (Albin Michel)

  • tu es une île

    Tu es une île
    Ton cœur un rivage escarpé troué de plages
    Ta vie la mer qui vient le battre et le lécher
    Tout est silence et mystère l’eau où tu nages
    Ton âme forte est née des forêts embrumées

    Tu es une île
    Et je suis le voilier qui enfin fait escale
    Dans la passe sur la barrière de corail
    Il a jeté par tribord le fond de sa cale
    Et mouillé son ancre dans un lagon sans failles

    Tu es une île
    Ton sourire les larges palmiers qui frémissent
    Ta peau le sable qui dort sous le soleil bleu
    Ton regard est lumière ton corps oasis
    Abrite la paix dans son anse havre heureux

    Tu es une île
    Et moi j’explore les collines de ta peau
    Je marche sur la mousse et je lis sur tes lèvres
    Tel l’oiseau de mer le regard toujours plus haut
    Je prends une à une les clés de l’univers

    Tu es une île
    Un joyau enfoui dans l’archipel de l’eau verte
    Tes yeux sont le phare de la rotondité
    Tes mains balisent un chenal de découverte
    Je me perds dans le méandre de tes sentiers

    Tu es une île
    Sur la route des cyclones voici l’abri
    La niche où tout se tait quand il hurle dehors
    Dans la hutte les feuilles créent un doux tapis
    Tu es la vie l’amour à la fin de la mort

    Tu es mon île
    En fond de baie le voilier gémit sur son ancre
    Le corsaire a jeté sac à terre harassé
    Il a posé la plume nimbée de son encre
    Quatre mains se sont nouées les corps embrassés

  • de l’audace

    – Un matin, dans l’ascenseur, appuyer sur un autre bouton que celui de son bureau.
    – Votre patron : « Puis-je vous parler ? » – Vous : « Non ».
    – Porter des chaussettes rouges une fois de temps en temps, sans que personne ne le sache.
    – Dans la rue, croiser quelqu’un au hasard et lui sourire franchement.
    – Apprendre le solfège et le chinois en même temps.
    – « Pendant que des mortels, la multitude vile » : Baudelaire n’a pas toujours raison.
    – Regarder son enfant droit dans les yeux, lui poser doucement la main sur le bras et lui dire : « Je t’aime ».
    – A la piscine, sauter pour la première fois de sa vie du plongeoir de 10 mètres (on a le droit de fermer les yeux).
    – Lire « Les Confessions » de Saint-Augustin en pensant à sa propre mort, qui viendra, forcément, un jour, c’est tout à fait sûr … Mais quand ?
    – Arrêter définitivement son blog, sans prévenir.
    – Pendant une heure, ne dire que ce qu’on pense, vraiment, sans faire de tort à personne (mais que pense-t-on vraiment ?).
    – Alterner avec : se taire le plus longtemps possible, alors qu’on a furieusement envie de parler.
    – Supprimer un rendez-vous important, sortir, marcher (*)
    – Un soir, pour une fois, écouter ses amis avec un cœur pur (très dur mais possible).
    – Lire un poème nouveau par jour, il n’y a quand même pas que Baudelaire, merde.
    – Dans la rue, chanter doucement, longtemps, en balançant les bras.
    – Le téléphone sonne : tant pis.
    – Laisser un autre faire ce qu’on a très envie de faire, alors qu’on pense qu’on le fera mieux que lui et plus vite (c’est valable pour ses enfants).
    – Pleurer quand il le faut, il le faut.
    – Écrire avec un stylo, de temps en temps.
    – La mer est-elle toujours là ? Allez vérifier (*).
    – Penser l’infini, régulièrement.

    (*)il n’y a pas de rendez-vous important).
    (**) la réponse est oui mais allez-y quand même, on ne sait jamais.