Auteur : Luc Fayard

  • petite fille rieuse

    une petite fille rieuse aux yeux sérieux
    découvre un monde de magie
    peuplé de géants bourrus et vieux
    qui lui font guili guili

    cet ange sans malice
    retourne comme une crêpe l’âme et ses défenses
    elle en fait un calice
    d’odeurs nouvelles et de nouveaux sens

    elle est là
    et le monde perd sa bedaine
    halleluia 
    chantent les fées lilliput et les grosses marraines

    au cœur fatigué
    ton cœur fait boum boum boum boum
    aux yeux désabusés
    tes yeux tchoubidou bidou dou

    pourvu que ça duuuuuure
    ce rire pur cette vie angélique
    que tu oublieras plus tard dans la verdure
    tic tac tic tac des horloges mélancoliques

    c’est ainsi tu ne sauras même pas
    que tu fus un ange
    alors ici sérieux comme un pape je scelle cette vérité pour toi
    et tes parents un jour s’ils le veulent te diront ma louange

    le bonheur cristallin
    que tu donnes
    l’infarctus opalin
    dans nos vies brouillonnes

    lac chant murmure
    silence cri sourire douceur
    beauté absolue armure
    bonheur pur bonheur

    Versailles 23 décembre 2011

  • bel archipel

    La première île est grande et majestueuse
    Du haut de ses collines luxuriantes
    Elle contemple la mer et le monde
    D’un cœur empreint de compassion
    Les anses de ses abris
    Sont multiples et cachées
    Elles murmurent :
    Seuls sont ici protégés
    Ceux qui ont soif d’aventure
    Et faim des autres
    Du bout de l’horizon, on y vient
    S’y rafraîchir à l’eau pure de ses sources

    La deuxième île est plus petite
    Mais tout aussi fière
    Un sable blond et doux la déborde gaiement
    Elle ouvre ses bras en souriant
    Et vous invite à la douceur
    Si la mer est calme dans ses baies
    Parfois le vent siffle
    Aux cimes de ses arbres
    Quelques rochers épars la protègent
    Ils disent en fronçant les sourcils :
    Voici un pays nouveau
    Qui aime l’eau
    La boire et la donner
    A qui sait la goûter

    La troisième île est gracile et forte
    Les arbres songeurs y penchent un peu la tête
    Comme pour vous saluer en passant
    Mille sentiers odorants
    Y serpentent en flânant
    Le vent porte les sons variés
    D’un monde habité de désirs
    On y parle des langues musicales
    Ses côtes escarpées avancent loin
    Comme si elles voulaient fendre la mer
    Elles inventent des formes nouvelles
    C’est une figure de proue
    Une cathédrale

    La dernière île a surgi après les autres
    Plus jeune elle est plus vive
    Tout y pousse en tout sens
    C’est une jungle heureuse
    Qui souffle la vigueur et la joie
    Elle aime le soleil et craint la nuit
    Quand tout se cache et se tait
    Alors, en guettant le jour qui vient
    Elle dit : Je suis la vie, je suis la flèche
    Je suis le début d’un autre monde
    J’enfanterai des îles et des îlots
    Où tout sera clair et beau
    Et on la croit ma petite île

    Les quatre îles de l’archipel
    Sont baignées de la même mer
    Nourries de la même terre
    Sang du même sang
    Elles sont des âmes belles et fières

  • toujours quelque part

    il y a toujours quelque part
    un chien qui aboie
    le cri affreux d’un corbeau
    une vieille femme en noir 
    qui étend son linge d’un air las
    des nuages en désordre qui vous surveillent
    et une mouche pour vous agacer

    il y a toujours quelque part
    des pierres encore des pierres
    sur lesquelles vous butez
    et de l’herbe brûlée par le temps
    un papillon égaré qui vient dire bonjour
    un vert lointain où poser le regard
    et des horizons plus grands que votre âme

    il y a toujours quelque part
    une montagne hautaine
    au vent libre et frais
    une source guillerette
    sautillant entre les rochers
    le soleil qui joue avec les ombres

    il y a toujours quelque part
    une flèche d’église au-dessu des toits
    un village en équilibre sur son éperon

    il y a toujours quelque part
    un air d’éternité
    pour se moquer de vous
    et au milieu de tout
    il y a toi qui me souris

  • ode à un porche gris

    les années l’ont vieilli il s’en fout blasé
    il a du en voir passer des courtisanes et des dandys
    des maquerelles fardées des spadassins masqués
    et compté les soirs où se croisaient la mort et la vie

    combien d’amoureux se cachèrent pour une étreinte tendre
    leurs fronts côte à côte appuyés sur le verre jauni
    derrière l’œil-de-bœuf éclairant faiblement une soupente
    combien de jeunes filles pauvres ont soupiré sur leur vie

    la porte aux montants majestueux vous dit de sa hauteur
    passez votre chemin manants peuple de la rue
    ici ne vivent que d’honnêtes gens de vertu
    qui protègent les secrets d’un sobre bonheur

    on ne voit plus la sonnette qui alertait le gardien des lieux
    donnant l’ accès à l’ilot de la cour aux appartements cossus
    cerbère tout puissant de vos destins domestiques heureux
    sans lui vous resteriez dehors craintif frigorifié menu

    et siècle après siècle les destins ont passé
    laissant leurs encoches entailles et fêlures
    avec le temps le porche est devenu moins dur
    et comme nous le voici gris blanc et courbé

  • écho

    elle est partie
    ne laissant dans la maison vide que l’écho de ses pas pressés
    un sillage invisible ses cheveux ondulants
    les molécules d’un parfum chaud sa peau
    le souvenir d’un murmure rauque sa voix chantante

    elle est partie
    et tout s’est arrêté
    dans les vases les fleurs ne respirent plus
    aux murs les tableaux penchés font grise mine
    le piano ne frémit plus d’une corde
    sur les étagères les livres s’affaissent dans la poussière
    le chat se terre sous le lit
    mais quand reviendra-t-elle

    remplie de ses indices statufiés
    momie ébahie
    la maison vide retient son souffle
    dans une chasse au trésor de l’amour
    traqueur il cherche des pistes
    comme la fumée est l’indice du feu
    la larme qui glisse sur la joue
    l’annonce de la souffrance
    la trace de pas sur le sable
    le reste de quelqu’un venu marcher là exprès
    mais ici pas de marque sur le parquet de la chambre
    et pourtant il y voit encore ses pieds nus de danseuse effleurer le sol
    glissant comme sur un tapis roulant
    mais quand reviendra-t-elle

    partout où il tourne son regard
    il ne voit qu’elle
    comme s’il n’avait jamais habité ici
    dans le salon c’est là qu’elle s’asseyait près de la fenêtre
    souvent elle poussait la table d’un geste las
    pour se rapprocher de la lumière du jour

    sur le meuble se dessine encore un contour dans la poussière
    là où trônait son ordinateur blanc
    il clignotait la nuit comme un phare pour dire
    dormez-bien jeunes gens je veille sur vos amis

    dans la chambre il entend le lit gémir
    du jour où il s’effondra de leurs jeux
    il se souvient de l’air fendu
    par ses lents mouvements de taichi
    exécutés au pied du lit
    où il paressait encore
    et là tu la sens la cigogne qui prend son envol tu la vois
    murmurait-elle dans une posture interminable
    un film au ralenti
    de son regard ensommeillé
    il finissait par imaginer le grand volatile

    aujourd’hui encore de ses yeux tristes
    il devine une ombre chinoise dans l’espace vidé de ses gestes
    rempli de son absence
    l’oiseau s’est envolé dans les nuages
    et le monde n’est qu’un néant d’objets sans âmes
    mais quand reviendra-t-elle

    tiens la voilà
    elle était juste sortie acheter des cigarettes
    le cinéma qu’on se fait parfois c’est dingue

  • ours et gazelle

    l’ours gronde la gazelle sourit
    il patauge elle bondit
    pas la peine de lui courir après
    d’ailleurs cette idée ne peut l’effleurer

    l’ours se bâfre la gazelle picore
    il est lourd étranger à son décor
    elle est légère comme les nuages
    elle n’aura jamais d’âge

    il secoue sa tête pour chasser ses pensées
    elle tend la sienne vers la vie captée
    il se ferme comme une huître belon
    elle s’ouvre comme un papillon

    tout les oppose même les couleurs qui bougent
    ici marron et noir là or et rouge
    il est du genre à maudire la terre entière
    elle rit sur son passé de grâce altière

    il trébuche sur la pierre elle s’envole sur l’eau
    il étend ses bras elle creuse le dos
    il découvre chaque jour que la vie est dure
    je le sais bien dit-elle dans un murmure

    il croit qu’il n’a besoin de personne
    elle a beaucoup d’amis parmi les hommes
    il se cogne il recule quand il a peur 

    elle court au-delà des heures

    lui son poil est rugueux et sa main meurtrière
    elle n’a comme arme que ses yeux grands ouverts
    il se plaindrait volontiers de l’amour morte
    elle on la dit fragile mais son âme est forte

    il grimpe en haut des montagnes pour trouver le miel
    elle peut sauter encore plus haut dans le ciel
    chacun son troupeau autour de lui
    chacun sa façon de voir la vie

    ours et gazelle enfants de Noé
    petits morceaux d’humanité

    depuis toujours homme et femme
    et dans ce couple d’âmes
    elle et lui lui et elle
    qui est ours qui est gazelle

  • printemps

    la terre fraîchement labourée sèche
    exhalant de ses rangs des odeurs lourdes et grasses
    le vert multiple des jeunes tiges de blé
    les ordonne en soldats d’une absolue armée
    algues palissades roseaux coupés courts

    à des centaines de kilomètres de la mer
    le cri des mouettes s’égare dans les champs
    le silence apaise un après-midi sans vent
    où tout renaît et tout se fige

    ll ne fait ni chaud ni froid mais un degré spécial
    celui de l’attente et de l’espoir

    il est temps de quitter  les jours gris en chemin
    l’homme secoue son joug de tristesse égarée
    sa tête se relève et ses grands yeux plissés
    portent le reflet de la lumière qui vient

  • le soleil est entré

    ce soir
    le soleil s’est glissé
    par la fenêtre
    comme s’il se croyait 
    chez lui
    il a déposé une tache 
    sur le lit
    et poussé sa route 
    sur le mur
    le ciel s’assombrit
    gris propre
    bardé de nuages
    évanescents
    sans vent
    le chant de l’oiseau 
    part en vrille
    on lui répond là-bas
    tout est immobile
    moi aussi
    je n’ose plus respirer
    de peur que s’évanouisse
    un instant de miracle
    de sérénité de paix

    par surprise
    le soleil est entré 
    dans mon cœur
    juste avant de mourir

  • et le verbe s'est fait dans ta chair

    et le verbe s’est fait dans ta chair
    à partir de là
    plus de jour ni de nuit
    rien que le gris des lignes entassées
    qui se mordent les unes les autres
    méchantes superbes terrassées
    bousculées par la touche entrée de ton clavier

    tu écris fiévreusement pressé par le temps perdu
    tu cherches à retrouver dans la jachère de ta vie
    ces idées ces phrases sublimes inoubliables
    après lesquelles tu courais sans te savoir oiseau de proie
    et qui s’étaient envolées avant que d’exister

    désormais plus rien ne peut t’arrêter
    tu accouches tes mots comme une lapine pond
    tu sculpte tes images en formes ciselées

    il faut que tout soit parfait vite
    précis et beau inédit
    les mots se bousculent
    ils ne t’ont pas attendu pour vivre
    alors prends les tous
    la folie est en toi
    tu es en route
    ton chemin d’écriture enfin
    ta rédemption ton salut
    plus que le bonheur la joie
    l’accompli l’infini
    écrire est le but de la vie

  • que notre vie soit belle

    je voulais que notre vie soit belle
    beauté des lieux des objets
    beauté des personnes
    beauté des sentiments des idées
    beauté des projets des actions
    littéralement remplie d’elle

    après avoir épousé ma femme très belle
    ensemble nous avons fait de très beaux enfants
    qui ont eu plein d’idées des fortes et des belles
    et qui possèdent un regard si beau si fier

    nous avons choisi des lieux et des objets anciens
    par conformisme par sécurité
    la modernité n’a pas fait ses preuves de beauté
    éphémère elle est risquée
    c’est demain peut-être qu’elle sera belle

    nous avons mené presque à terme quelques beaux projets
    ensemble main dans la main cœur contre cœur
    habités du même désir bâtir ciseler

    les belles idées j’ai laissé tomber
    je ne sais pas ce que c’est
    certaines ont abouti à des catastrophes
    et les sentiments
    pas moyen de les contrôler
    c’est génétique c’est tripal
    tu ne commandes pas
    tu pleures tu ris tu aimes t’es programmé
    c’est beau ou c’est laid et puis voilà

    j’ai toujours voulu que notre vie soit belle
    fouiné reniflé cherché partout la beauté
    comme si on pouvait la toucher
    comme si elle existait
    elle est venue comme un fantôme
    dans une nappe de brume
    puis elle est partie
    ne me laissant que des regrets
    elle a glissé d’entre mes mains
    sans s’installer rebelle
    pourtant demain
    je voudrais que notre vie soit belle