Auteur : Luc Fayard

  • amour (et mer)

    la mer est musclée
    le vent impétueux
    le voilier ne lutte pas
    il se faufile entre deux ondes
    il ne peut vivre ni jouir sans elles
    il peut mourir à cause d’elles

    pour garder le cap final
    il faut corriger la barre à tout moment
    en anticipant les mouvements du bateau
    régler la voilure au plus fin
    un cran de trop et l’on ira moins vite
    parfois tirer des bords
    le chemin le plus direct n’est pas le plus rapide
    et surtout il existe uniquement sur la carte
    dans l’utopie
    rarement dans la vie

    regarder le ciel changeant
    ses nuages insolites
    tapoter le baromètre
    en déduire l’avenir météo
    qui seul décidera de la prochaine escale

    réparer sans cesse ce qui s’abîme et se casse
    remplacer à chaque fois
    par plus fort et plus durable

    la vie à bord est vigilance et bienveillance
    on compte l’un sur l’autre
    un marin seul est un homme mort
    il faut souffrir en silence en espérant le jour qui vient
    le soleil qui se lèvera seul
    dominant la mer
    et qui balaiera tous les doutes
    et les brumes du passé
    la mer et l’amour c’est pareil

  • accent aigu (Lou-Sena)

    tu portes dans ton nom
    un a accent aigu 
    comme seuls sont aigus 
    les chants d’amour fou 
    toi le don de Dieu 
    tu es née princesse 
    et le monde t’appartient déjà 
    tous les regards tournés vers toi 
    te disent leur passion et leur joie 
    tu as les joues d’un bonheur si plein 
    le dessin de lèvres si fin 
    que ton âme sera grande et fière 
    si forte et douce et belle 
    tu seras l’éclair et le temps 
    comme l’eau la mer et le vent 
    ces joues ces yeux ces lèvres 
    ont agrandi la lumière 
    dans les yeux de ta mère 
    qui te couve princesse bébé 
    comme jamais ne fut couvé un enfant 
    ton blason aux deux couleurs 
    flottera sur le monde à toute heure 
    comme un étendard d’amour 
    une porte ouverte dans les murs 
    ce monde que tu regardes déjà 
    tranquille et forte 
    gourmande et sereine 
    ce monde là tu en seras reine
  • réalité

    je vois mon bureau l’écran la vieille fenêtre et sa vitre sale 
    le trait de zinc impuissant à protéger la terre trempée 
    je vois le buis rigide et fort les plates-bandes décharnées 
    qui renaîtront pourtant une femme intrépide le sait 
    je vois l’herbe vert et marron rase et bosselée 
    la mare immuable désertée par les canards 
    plus loin le saut du loup les champs et les forêts 
    je ne vois personne dans tout ce paysage 
    tapis les oiseaux pleurent les corneilles sont lasses 
    les lapins s’emmitouflent le cul blanc apeuré 
    et les sphères de la terre brassée par les taupes 
    dessinent les toits aériens d’un labyrinthe caché 
    puis je vois le ciel gris et noir qui prend toute la place 
    le jeu des ombres sur la terre embrumée 
    la lumière blanche transperce les nuages 
    c’est bien moi le seul homme de cette vie animée 
    je crée cet univers vibrant de mille souffles mêlés 
    qui entrent en moi pour nourrir ma passion 
    plan après plan tout n’est qu’extension 
    je deviens herbe champ oiseau arbre forêt
  • lili la lune là

    Lili regarde
    la lune danse
    pour toi et moi
    la lune est là
    couchée en niche
    la lune vit
    dedans sa mue
    la lune a bu
    fâchée en nage
    la lune à l’houx
    mouille son dos
    la lune à l’eau
    se fout du loup
    la lune lit
    puis se rendort
    la lune luit
    et rit là-haut
    lune qui ment
    jamais faucille
    tu es marteau
    qui frappe les
    douze longs coups
    à la minuit
    fais donc comme elle
    et vit la nuit
    quand il fait noir
    dessous la lune
    les chats sont gris
    et les regrets
    aussi Lili

  • voile transparent

    J’ai vécu ce moment incroyable
    La dernière fois où sa poitrine s’est soulevée
    Je n’aurai jamais imaginé cela
    Et malgré tous nos débats nos conflits
    Malgré surtout l’attente vaine et le non dit
    Un voile gris s’est abattu sur ma vie
    Les gens les objets les paysages ont perdu du relief
    Vivre est devenu un film en sépia
    Où les couleurs ont fondu
    Comme dans un tableau de Turner
    Comment supporter le poids de l’invisible
    Marcher dans un monde sans liesse
    Où le rire se fend
    Où le soleil se rend
    Vous rêvez au ralenti dans des rues inconnues
    Sans savoir où aller
    Parfois vous reconnaissez quelqu’un
    Sans pouvoir lui parler
    Que dire
    La douleur givre et vous pétrifie
    Longtemps la situation sera figée
    Dans cette vie atrophiée
    Puis la renaissance viendra par les sons
    Chaque jour ils seront plus nets et les contours aussi
    Vous marcherez plus vite dans des rues connues
    Aux visages amis vous direz bonjour
    Gaiement sans retenue
    Le voile sera chaque jour plus transparent
    Et enfin un beau matin le soleil est là
    L’invisible n’est pas remplacé
    Il s’est installé dans votre cœur
    Et vous vivez avec lui en lui souriant
    Avec lui se sont éteints
    Les regrets les reproches les jugements
    Il ne reste que l’amour
    Il ne reste en vous
    Que du beau du chaud
    Du doux du lisse et du fluide
    Le temps est une merveilleuse machine
    A magnifier le passé
    Et c’est tant mieux

  • dialogue sur la beauté

    Pourquoi demanda l’homme en regardant le ciel
    Un jour qu’il avait peur des éclairs de feu
    Sans réponse il créa Dieu
    Et Dieu se vengea d’avoir été dérangé
    Il donna à l’homme la haine et l’intolérance
    Et c’est ainsi que les jours de fureur reviennent
    Où les hommes s’entretuent au nom de Dieu
    Dans le sang du sang
    Pour les siècles des siècles
    Mais Dieu donna aussi à l’homme le goût de la beauté
    Si futile dans un monde de survie
    Si utile pour des débats infinis

    Mais pourquoi Dieu a-t-il fait cela

    Le monde doit être bon ou mauvais
    Car il lui faut des règles pour s’organiser
    Mais il n’a pas besoin d’être beau ni laid

    A quoi peut servir la beauté

    Les anciens y voyaient une marque de divinité
    Tout éphèbe était fils d’Apollon dieu des Grecs et des Romains
    Mais pourtant
    Beauté en deçà des Pyrénées laideur au-delà
    Beauté éphémère beauté éternelle
    Pour Hegel elle n’existe même pas à l’état naturel
    Elle est création de l’homme
    Vision fugace dans un œil désoeuvré
    La beauté ne règle rien ne résout rien

    Mais que serais-je sans elle

    Pour moi elle fume elle bouillonne elle explose
    C’est un volcan une irruption
    La beauté c’est mon amphétamine
    Mon graal ma quête ma luxure
    Je lui cours après depuis ma naissance et même avant j’en suis sûr
    Quand je n’étais encore ni homme ni femme
    Dans le ventre fécond de ma mère

    L’ai-je jamais rejoint
    Ai-je jamais fusionné avec elle

    Mais non
    La beauté n’est qu’un désir
    Elle est toujours là à portée de cœur
    Elle court plus vite que moi en minaudant chafouine
    Mais c’est ça que je veux
    Telle sera mon épitaphe sur ma tombe ni belle ni laide

    Il passa sa vie à vouloir la beauté
    Est-elle auprès de lui maintenant

    Nul autre que moi ne répondra
    Et seuls ceux que j’aimais pourront m’interroger

  • allié (neige de plaine)

    la neige n’est pas l’eden
    elle est un autre paysage
    elle n’habille pas elle transforme
    le laid l’inutile l’inconnaissable

    objets éléments souvenirs
    tout se fond dans sa beauté
    l’arbre devient totem la forêt montagne
    la blême prairie un lac infini
    qui vous invite à la mélancolie

    ne cherchez pas de contours connus
    vous avez changé de lieu de siècle
    le temps est à l’envers la modernité enfouie
    il ne reste que l’homme
    face à la nouvelle nature
    froide et chaude une et multiple
    où tout est relié sans rupture

    seule chaîne avec l’horizon de l’au-delà
    esquisse d’éternité dans un grain de flocon
    que le blanc a dessiné d’une seule envolée

    la neige est un allié

    pensez à sa force qui vit en secret
    et quand vous serez seul ici-bas
    cherchez-y l’harmonie du temps qui va
    prenez la dans vos mains et soufflez

  • yeux d'ange

    elle a des yeux d’ange et la peau d’un bébé
    le sourire d’une star un port de reine
    la voix rauque enjôleuse et la mine enjouée
    et quand elle se penche sur vous
    d’un coup d’épaule affectueux
    elle vous enveloppe de tous ses parfums
    déesse elle vous enivre
    elle griffe la vie de ses doigts de pianiste
    elle vieillit sans être jamais vieille
    on est habitué à ses rides de marbre et de bois
    comme s’ils avaient toujours été là
    à sa longue main fripée toujours aussi douce
    on dirait une lionne assoupie
    qui profite d’un répit
    pour rassembler ses petits
    rien ne sert de lui mentir
    elle ne voit que les sourires du cœur
    elle devine les ombres entend le silence
    elle est sarah cléopâtre pythie
    mère de toutes les mères
    fragile et forte
    elle est le geste et la vie
    elle est la tendresse
    éternelle

  • forêt

    il y avait la forêt
    les arbres les bosquets
    Puis au petit matin
    Cette brume pâle et sage
    Comme un nouveau paysage

    Il y avait des lignes précises
    Des couleurs de toutes les gammes
    Et maintenant ce gris camaïeu
    Ces teintes si proches et si distantes

    Il y avait les chants et les bruissements
    Les feuilles qui se balançaient
    L’herbe vibrant de mille vents
    Et maintenant tout est figé
    Dans ce froid surnaturel imposant

    La vie est ainsi
    Et le cœur aussi

    Mais je sais que viendront les trouées de lumière
    Et les frémissements sans manière
    Peu à peu tout changera
    Le nuage s’évanouira
    Cachant ses rides et dévoilant son âme
    Il n’y aura plus de joie éteinte ni de drames
    Tout sera dit à nouveau
    Murmuré au fil de l’eau

    Si les cris ont fusé
    Ils seront inutiles et glacés
    Si les larmes ont coulé
    Elles seront bousculées

    Le sourire donnera la paix la douceur
    Et l’on ne saura plus le temps que l’on préfère
    La nostalgie tapie à l’aube de son cœur
    Ou le soleil rouge régnant sur l’univers

  • ivoire et lumière

    elle est l’ivoire et la lumière
    et l’ombre aussi quand ses yeux noirs
    me pourchassent comme des phares
    statue de souffle et de matière
    qui jette ses cheveux au ciel

    d’interminables jambes la relient à la terre
    elle est libellule frôlant l’eau
    cigogne secouant les épaules
    pour se dégager du lourd fardeau
    que dépose le regard des autres
    sur son étrange et langoureuse beauté

    ses sourires sont des éclairs aveuglants
    et sa voix oh sa voix inoubliable
    m’enveloppe d’un nuage éphémère

    partout où elle les pose
    ses longs doigts créent des formes
    rondes et douces chaudes
    qui construisent l’espace autour d’elle
    princesse guerrière
    je voudrais lui prendre la main
    chaque fois qu’elle la bouge
    pour figer le paysage qu’elle dessine

    elle est la source de vie et la force aussi
    qui forge le destin des autres
    que je le veuille ou non
    qu’elle me dise oui ou non
    je suis pris dans sa toile de fée
    envoûté