Auteur : Luc Fayard

  • afghane

    muette et souriante
    ses yeux me parlèrent
    ils me dirent
    n’aies pas peur tu peux me regarder
    et elle souleva légèrement son voile
    la main ouverte comme une offrande

    je suis la femme et l’argent
    je suis la richesse et la pauvreté
    je suis l’amour et son objet
    je suis l’extérieur et le fond de toute chose

    aux portes du désert de thar
    je suis la jeune mariée
    qu’on dit soumise et qui sait son pouvoir
    je ne parle pas
    mais tous les désirs du monde sont en moi

    mon mari est d’accord
    tu peux me mettre sur ta photo
    mais pas lui
    il est fier de me montrer mais c’est un homme
    un descendant de guerriers
    personne ne peut lui voler son image

    il ne se rend pas compte
    j’ai plusieurs kilos sur le dos
    c’est lourd
    admire je te prie
    tous ces bijoux m’appartiennent 

    et les broderies
    c’est moi qui les ai créées
    toute notre fortune la voici
    c’est moi qui la porte
    chez nous les maisons ne ferment pas à clé
    il ne faut rien y laisser quand on sort
    alors on emmène tout sur soi
    je suis le coffre-fort et la beauté

    et elle me supplia
    s »il te plaît oublie les bijoux un instant
    plonge au fond de mes yeux
    tu y verras des choses que je ne dirai jamais
    regarde bien

    puis elle s’en alla
    à quelques pas derrière son homme

  • sous l’auspice des rêves

    sous l’auspice des rêves une image s’est figée
    soutenue par l’imberbe inconscience
    étincelante et réelle entrechoquée
    d’un baiser léger porcelaine et faïence

    elle a fleuri comme une aube en provence
    couleurs d’explosion d’amour inviolé
    jamais ne fut plus ingénieuse essence
    quand l’aurore absolue l’a balayé
  • erreur 404 rap du zap

    Dès l’aub’, j’me dop’ radio, nouveau, tout beau, tout faux. Dodo.
    Métro, je sors mon wap,  l’Nasqaq rame à Bourso. Bobo.
    Bureau, je tchatt’, merveille, mais v’la qu’j’m’emmêle les mails. Mireille.
    A la cafét, ‘amphét, mais j’cal’ sur internet. Pas net.
    Alors, râleur, j’repars dar’-dare à mon écran. A cran.
    Je hache H-T-T-P, j’déroul’ mes U-R-L. Colère.
    Pause, Echap, surfe à donf les maxi sites de gonz. En bronze.
    J’divague hyperrelax dans le divin DivX. XX.
    L’metamoteur s’emballe, embrouill’ ses fils de news. Ca m’rouille.
    Hypno, gogol pas cool les hits de mon google. La gueule.
    Je péte mon G-P-S, je fum’ l’U-M-T-S. Détresse.
    Je frapp’ sur le clavier, j’essaim’ mes S-M-S. OS.
    Et sur les dix pt’it’ touch’, vl’a que ça touss’ chez Bluetooth. Pas touche.
    Je zipp mes fil’, je jazz’, trop d’meg, j’suis overflow. A l’eau.
    Je tress’ des spams, je hacke, wifi, je bittorrente. L’étreinte.
    Y’a trop de blogs sur l’web, y’a trop de RSS. Qu’ça cesse.
    L’amour l’amour c’est quand c’est où Je rentr’ chez moi. L’émoi
    J’mendors sur mes pixels et là ça s’brouille d’enfer. Colère.

    (Refrain)
    Je rapp’, je zapp’, je wapp’, tu vois, en v’la d’l’info. Tout faux
    Tu sais Mireille, j’sais plus quoi fair’ sur Planèt’ Terre. De l’air
    Erreur 404, l’âm’ que vous pensiez trouver
    N’existe plus ici ou bien s’est déplacée

  • dernier rêve

    vous prendrez bien un dernier rêve
    allez
    pour le doute
    le mirage sans âge
    un rêve sans faux col
    sans larmes ni détour
    ca fait pas de mal

    je vous le sers comment
    avec ou sans poésie

    spécialité de la maison
    le cocktail de mots doux amer
    mots courts mots forts mots rauques
    ils flottent ils coulissent
    ils s’entrechoquent
    ils renvoient bien la lumière

    surtout pas de mots frivoles ni barbares
    sinon le rêve vire aigre
    et en plus il peut mousser

    des mots riches aussi pourquoi pas
    mais pas trop
    un point si vous voulez
    un point c’est tout
    c’est pas obligatoire

    versez le tout dans une belle âme
    doucement vieillie à peine ridée
    qui en a vu des rêves
    et vous secouez vigoureusement

    ah oui j’oubliais
    beaucoup d’amour
    il donne du goût
    un zeste de rimes nonchalantes
    à distribuer selon l’envie

    on peut aussi verser quelques images
    mais un peu floues surtout
    trop nettes elles éblouissent

    et puis selon les cas
    une ou deux gouttes d’humour lisse

    le tout servi bien frappé
    la fraîcheur c’est important
    elle se fait moins qu’avant
    quel dommage

    tiens
    je vous accompagne
    prendre un rêve à deux
    c’est mieux
    on sera moins vite seul

    (Paris février 2005)

  • port launay

    Là-haut le morne retient les nuages
    Sur un rocher à l’entrée de la baie
    Une croix dit peut-être
    Qu’ici des hommes ont péri

    Le ciel est aussi chargé
    Que le silence est léger
    Une houle du nord pas méchante
    Vient mourir sur la plage

    L’anse est profonde et calme vivante
    Sur le rivage
    La barque de pêcheur blanche et jaune
    Se balance
    Immuablement

    Une tortue sort sa tête de l’eau
    Comme un périscope
    Elle regarde si tout va bien
    Puis elle disparaît

    Un banc de poissons argentés
    Poursuivi par un invisible requin
    Joue à saute-mouton sur les vagues

    Des chauves-souris grosses comme des corbeaux
    Piaillent dans les grottes granitiques
    D’autres traversent la baie
    Battant l’air d’un air abattu
    Avec leurs drôles d’ailes à l’envers

    De temps en temps
    D’un bruit sec
    Une noix tombe d’un cocotier

    Sur la plage
    L’ombre pieuvre des takamakas
    Protège le sable

    Là-haut le morne retient les nuages

    Seychelles janvier 2005

  • anse d'argent

    rochers récifs l’océan
    rides du sable et de l’eau
    figées ici mouvantes là-bas 
    ici tous les verts là-bas tous les bleus
    au loin la goélette passe
    langoureusement
    les petits oiseaux blancs
    saluent la mer d’une aile de velours
    un si doux effleurement
    j’aimerais tant être cette eau vivante
    caressée par le souffle d’un instant

    Seychelles janvier 2005

  • genou dans la nuit

    extérieur nuit
    ambiance plage tropicale
    d’abord le son roque des rouleaux
    grondement qui enfle et qui dure
    premier plan
    un genou de femme
    sans doute allongée les jambes repliées
    deuxième plan
    l’écume de vagues longues
    qui s’enroulent se déroulent
    incidemment au bord de l’eau
    de petits crabes blancs courent comme des fusées
    après un départ catapulte
    arrière-plan
    les lumières d’un rocher un hôtel peut-être
    et le roulement revient occupe toute la scène
    on ne voit plus que ce genou sur fond d’écume
    ce genou chair devant la vague laiteuse
    ce bout de statue face aux allers-retours de la mer
    la vie immobile et qui finira
    face à la vie qui bougera toujours

  • j’existe encore (rien à dire)

    rien à dire
    le ciel est sale
    les regards fuient
    le bruit partout
    un jour d’hiver
    sans pluie
    sans pli
    sempiternel
    marcher
    respirer
    je la croise
    un sourire
    non
    tant pis
    m’en fous
    j’existe encore

  • pluie des tropiques

    ce qui tombe du ciel 
    n’est pas un crachin breton 
    c’est une infamie 
    de l’eau lourde et méchante 
    la goutte épaisse et bien grasse 
    sans chichis 

    cette pluie ne s’insinue pas elle frappe 
    elle veut tout tremper 
    les petits et les gros 
    le cou le genou les endroits sensibles 
    sur la peau et sur la terre 
    des doigts de pieds jusqu’aux cimes des arbres 
    rien ne lui résistera 

    ce n’est pas un rideau cette pluie 
    c’est une grille une prison un marteau 
    quand elle vous vient dessus 
    comme ça 
    sans prévenir 
    vous n’êtes plus qu’une mare 
    une dégoulinade 
    rien ne sert de résister 
    c’est foutu 

    et puis au moment où vous allez hurler 
    sur cette averse ennemie 
    pluie brutale des ténèbres sans vent 
    violeuse d’espaces et de temps 
    hop elle est partie 
    aussi légère qu’une plume
    la garce 

    et vous restez là comme un sourd 
    les bras ballants le souffle court 
    l’œil humide sans aucune arme 
    baptisé pour l’éternité 
    enchainé à un sol en loque 
    tandis que la dernière larme 
    quittant votre sourcil dressé 
    tombe sur le sol mouillé floc

  • adieu à l’aber wrac'h

    j’ai porté pour toi le goémon tout en vrac 
    qui se trainait au confluent de l’aber wrac’h 
    j’ai respiré la mer qui se souvient de nous 
    cachant l’ancien baiser parmi ses embruns fous 
    je luttais en vain contre une nuit peu aimable 
    les dents toujours pleines de pépites de sable 
    j’étais seul coiffé d’un vol de mouettes piaillantes 
    griffures du ciel noirci girouettes planantes 
    l’horloge du bord égrenait mal les secondes 
    lentes et pesantes comme la fin du monde 
    alors j’ai quitté ces hauteurs méprisantes 
    j’ai dit adieu à la rivière qui me hante 
    rivière noire et nue où jamais rien ne s’ancre