Anthologie Amavero des poèmes d’amour

Célébration de la jeunesse et de l’amour qui dresse un rempart.

Les enfants qui s’aiment

Jacques Prévert

Les enfants qui s’aiment s’embrassent debout
Contre les portes de la nuit
Et les passants qui passent les désignent du doigt
Mais les enfants qui s’aiment
Ne sont là pour personne
Et c’est seulement leur ombre
Qui tremble dans la nuit
Excitant la rage des passants
Leur rage, leur mépris, leurs rires et leur envie
Les enfants qui s’aiment ne sont là pour personne
Ils sont ailleurs bien plus loin que la nuit
Bien plus haut que le jour
Dans l’éblouissante clarté de leur premier amour.

mots-clés : clarté, rage, mépris, envie, tremblement, ombre, nuit.

autres poèmes de Jacques Prévert (dans Amavero)

Une œuvre en résonance

Georgina de Albuquerque - Femme avec enfant dans le parc (1913)

Georgina de Albuquerque – Femme avec enfant dans le parc (1913)


L’embrasement de la rencontre dans le secret de la nuit.

Le Baiser

Forough Farrokhzâd

Dans ses yeux, le péché souriait. 
Sur son visage, le clair de lune brillait.
Sur ses lèvres sans parole, 
Une flamme sans abri riait.
Je regardais ses yeux 
Avec honte et un désir muet 
Avec mes yeux teintés d’ivresse.
Et il me dit : « Il faut récolter les fruits de l’amour ! >>
Dans le secret de la nuit pleine de mystères, 
Une ombre en embrassa une autre 
Un souffle glissa sur une joue 
Un baiser s’enflamma entre deux lèvres !

mots-clés : baiser, étoile, lèvre, nuit, ombre, secret, ivresse, frisson, honte, émoi

autres poèmes de Forough Farrokhzâd (dans Amavero)

Une œuvre en résonance

Marlene Dumas : Girl with Head (1992)

Marlene Dumas : Girl with Head (1992)


Quête épurée de l’autre dans un équilibre fragile de la relation.

Entre tu nombre y el mío (Entre ton nom et le mien)

Roberto Juarroz

Entre tu nombre y el mío
hay un labio que ha dejado la costumbre de nombrar.

Entre la soledad y la compañía
hay un gesto que no empieza en nadie y termina en todos.

Entre la vida y la muerte
hay unas plantas pisadas
por donde nadie ha caminado nunca.

Entre la voz que pasó y la que vendrá
hay una forma callada de la voz en donde todo está de pie.

Entre la mesa y el vacío
hay une línea que es la mesa y el vacío
por donde apenas puede caminar el poema.

Entre el pensamiento y la sangre
hay un breve relámpago
en donde sobre un punto se sostiene el amor.

Sobre esos bordes
nadie puede ser mucho tiempo,
pero tampoco dios, que es otro borde,
puede ser dios mucho tiempo.

Entre ton nom et le mien
il y a une lèvre qui a perdu l’habitude de nommer.

Entre la solitude et le monde
il y a un geste qui ne commence en personne et se termine en tous.

Entre la vie et la mort
il y a des plantes foulées
sur lesquelles personne n’a jamais marché.

Entre la voix révolue et celle qui viendra
il y a une forme silencieuse de la voix
où tout est debout.

Entre la table et le vide
il y a une ligne qui est la table et le vide
où peut à peine cheminer le poème.

Entre la pensée et le sang
il y a un éclair
où sur un point l’amour s’appuie.

Sur ces bords
nul ne peut survivre longtemps,
et dieu lui-même, qui est un autre bord,
ne peut être dieu longtemps.

mots-clés : lèvre, habitude, nommer, éclair, point, appui, pont, fil, silence, debout.

autres poèmes de Roberto Juarroz

Une œuvre en résonance

Joel-Peter Witkin — La Belle et La Bête (2017)

Joel-Peter Witkin — La Belle et La Bête (2017)


Inventaire infini des dimensions de l’amour, jusqu’au-delà de la mort.

How do I Love Thee? / Comment t’aimé-je ?

Elizabeth Barrett-Browning

How do I love thee? Let me count the ways.
I love thee to the depth and breadth and height
My soul can reach, when feeling out of sight
For the ends of Being and ideal Grace.
I love thee to the level of everyday’s
Most quiet need, by sun and candle-light.
I love thee freely, as men strive for Right;
I love thee purely, as they turn from Praise.
I love thee with the passion put to use
In my old griefs, and with my childhood’s faith.
I love thee with a love I seemed to lose
With my lost saints, — I love thee with the breath,
Smiles, tears, of all my life! — and, if God choose,
I shall but love thee better after death.

Comment t’aimé-je ? Laisse-moi compter les façons.
Je t’aime jusqu’à la profondeur, la largeur et la hauteur
Que mon âme peut atteindre, lorsqu’elle cherche hors de vue
Les fins de l’Être et la Grâce idéale.
Je t’aime au niveau du besoin quotidien,
Le plus discret, à la lumière du soleil et de la bougie.
Je t’aime librement, comme les hommes luttent pour le Droit ;
Je t’aime purement, comme ils se détournent de la Louange.
Je t’aime avec la passion mise à profit
Dans mes anciennes douleurs, et avec la foi de mon enfance.
Je t’aime d’un amour que j’avais semblé perdre
Avec mes saints disparus, — je t’aime du souffle,
Des sourires, des larmes, de toute ma vie ! — et, si Dieu le veut,
Je ne ferai que mieux t’aimer après la mort.

mots-clés : souffle, passion, foi, vie, éternité, ferveur, pureté, plénitude, immatériel, absolu

Une œuvre en résonance

Richard Claremont — Sunshine and Skyline (2024) - acrylique sur panneau de lin

Richard Claremont — Sunshine and Skyline (2024) – acrylique sur panneau de lin


Les délices du matin dans le sourire de l’aimé

L’Aurore

Emmanuel Aegerter

Éveille-toi, ma belle Amie, éveille-toi !
Ta chair de nacre, ta chevelure flamboyante,
Ton sourire ensoleillé et les roses délicats de tes joues,
Le vert hésitant de tes yeux et la pâleur de ta gorge,
Viens ! viens !… Je veux que tu les contemples toi aussi !…

Regarde!… Voici l’aurore

mots-clés : aurore, sourire, contemplation, amour

Une œuvre en résonance

Marusa Sstibelj

Marusa Sstibelj


Échappée belle d’un cœur vagabond qui s’ouvre à la nature comme à l’amour.

Sensation

Arthur Rimbaud

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la nature, heureux comme avec une femme.

mots-clés : nature, fraîcheur, échappée, bonheur

autres poèmes d’Arthur Rimbaud (dans Amavero)

Une œuvre en résonance

Edward-Henry Potthast - At The Seaside (1905)

Edward-Henry Potthast – At The Seaside (1905)


Humour du dédain rythmé par une langue inventive et joueuse.

Complainte amoureuse

Alphonse Allais

Oui, dès l’instant que je vous vis,
Beauté féroce, vous me plûtes ;
De l’amour qu’en vos yeux je pris,
Sur-le-champ vous vous aperçûtes ;
Mais de quel air froid vous reçûtes
Tous les soins que pour vous je pris !
Combien de soupirs je rendis !
De quelle cruauté vous fûtes !

Et quel profond dédain vous eûtes
Pour les vœux que je vous offris !
En vain je priai, je gémis :
Dans votre dureté vous sûtes
Mépriser tout ce que je fis.
Même un jour je vous écrivis
Un billet tendre que vous lûtes,
Et je ne sais comment vous pûtes
De sang-froid voir ce que j’y mis.
Ah! fallait-il que je vous visse,
Fallait-il que vous me plussiez,
Qu’ingénument je vous le disse,
Qu’avec orgueil vous vous tussiez !
Fallait-il que je vous aimasse,
Que vous me désespérassiez,
Et qu’en vain je m’opiniâtrasse,
Et que je vous idolâtrasse
Pour que vous m’assassinassiez !
.

mots-clés : instant, beauté, regard, soupri, humour, cruauté,froideur

Une œuvre en résonance

Kati Heck - Orange Trio (2017)

Kati Heck – Orange Trio (2017)


Hymne charnel souverain où le tumulte du désir s’accorde à l’immensité de la mer.

Étroits sont les vaisseaux

Saint-John Perse

Amants, ô tard venus parmi les marbres et les bronzes, dans l’allongement des premiers feux du soir,
Amants qui vous taisiez au sein des foules étrangères,
Vous témoignerez aussi ce soir en l’honneur de la Mer :

I
… Étroits sont les vaisseaux, étroite notre couche.
Immense l’étendue des eaux, plus vaste notre empire
Aux chambres closes du désir.

Entre l’été, qui vient de mer. À la mer seule, nous dirons
Quels étrangers nous fûmes aux fêtes de la Ville, et quel astre montant des fêtes sous-marines
S’en vint un soir, sur notre couche, flairer la couche du divin.

En vain la terre proche nous trace sa frontière. Une même vague par le monde, une même vague depuis Troie
Roule sa hanche jusqu’à nous. Au très grand large loin de nous fut imprimé jadis ce souffle…
Et la rumeur un soir fut grande dans les chambres : la mort elle-même, à son de conques, ne s’y ferait point entendre !
Aimez, ô couples, les vaisseaux ; et la mer haute dans les chambres !
La terre un soir pleure ses dieux, et l’homme chasse aux bêtes rousses ; les villes s’usent, les femmes songent…
Qu’il y ait toujours à notre porte
Cette aube immense appelée mer – élite d’ailes et levée d’armes, amour et mer de même lit, amour et mer au même lit –
et ce dialogue encore dans les chambres :

II
1 –
… Amour, amour, qui tiens si haut le cri de ma naissance, qu’il est de mer en marche vers l’Amante ! Vigne foulée sur toutes grèves, bienfait d’écume en toute chair, et chant de bulles sur les sables… Hommage, hommage à la Vivacité divine !
Toi, l’homme avide, me dévêts : maître plus calme qu’à son bord le maître du navire. Et tant de toile se défait, il n’est plus femme qu’agréée. S’ouvre l’Eté, qui vit de mer. Et mon cœur t’ouvre femme plus fraîche que l’eau verte : semence et sève de douceur, l’acide avec le lait mêlé, le sel avec le sang très vif, et l’or et l’iode, et la saveur aussi du cuivre et son principe d’amertume – toute la mer en moi portée comme dans l’urne maternelle…
Et sur la grève de mon corps l’homme né de mer s’est allongé. Qu’il rafraîchisse son visage à même la source sous les sables ; et se réjouisse sur mon aire, comme le dieu tatoué de fougère mâle… Mon amour, as-tu soif ? Je suis femme à tes lèvres plus neuve que la soif. Et mon visage entre tes mains comme aux mains fraîches du naufrage, ah ! qu’il te soit dans la nuit chaude fraîcheur d’amande et saveur d’aube, et connaissance première du fruit sur la rive étrangère.
J’ai rêvé, l’autre soir, d’îles plus vertes que le songe… Et les navigateurs descendent au rivage en quête d’une eau bleue ; ils voient – c’est le reflux – le lit refait des sables ruisselants : la mer arborescente y laisse, s’enlisant, ces pures empreintes capillaires, comme de grandes palmes suppliciées, de grandes filles extasiées qu’elle couche en larmes dans leurs pagnes et dans leurs tresses dénouées.
Et ce sont là figuration du songe. Mais toi l’homme au front droit, couché dans la réalité du songe, tu bois à même la bouche ronde, et sais son revêtement punique : chair de grenade, et cœur d’oponce, figue d’Afrique et fruit d’Asie… Fruits de la femme, ô mon amour, sont plus que fruits de mer : de moi non peinte ni parée, reçois les arrhes de l’Eté de mer…

2 –
… Au cœur de l’homme, solitude. Étrange l’homme, sans rivage, près de la femme, riveraine. Et mer moi-même à ton orient, comme à ton sable d’or mêlé, que j’aille encore et tarde, sur ta rive, dans le déroulement très lent de tes anneaux d’argile – femme qui se fait et se défait avec la vague qui l’engendre…
Et toi plus chaste d’être plus nue, de tes seules mains vêtue, tu n’es point Vierge des grands fonds, Victoire de bronze ou de pierre blanche que l’on ramène, avec l’amphore, dans les grands mailles chargées d’algues des tâcherons de mer ; mais chair de femme à mon visage, chaleur de femme sous mon flair, et femme qu’éclaire son arôme comme la flamme de feu rose entre les doigts mi-joints.
Et comme le sel est dans le blé, la mer en toi dans son principe, la chose en toi qui fut de mer, t’a fait ce goût de femme heureuse et qu’on approche… Et ton visage est renversé, ta bouche est fruit à consommer, à fond de barque, dans la nuit. Libre mon souffle sur ta gorge, et la montée, de toutes parts, des nappes du désir, comme aux marées de lune proche, lorsque la terre femelle s’ouvre à la mer salace et souple, ornée de bulles, jusqu’en ses mares, ses maremmes, et la mer haute dans l’herbage fait son bruit de noria, la nuit est pleine d’éclosions…
Ô mon amour au goût de mer, que d’autres paissent loin de mer l’églogue au fond des vallons clos – menthes, mélisse et mélilot, tiédeurs d’alysse et d’origan – et l’un y parle d’abeillage et l’autre y traite d’agnelage, et la brebis feutrée baise la terre au bas des murs de pollen noir. Dans le temps où les pêches se nouent, et les liens sont triés pour la vigne, moi j’ai tranché le nœud de chanvre qui tient la coque sur son ber, à son berceau de bois. Et mon amour est sur les mers ! et ma brûlure est sur les mers !…
Étroits sont les vaisseaux, étroite l’alliance ; et plus étroite ta mesure, ô corps fidèle de l’Amante… Et qu’est ce corps lui-même, qu’image et forme du navire ? nacelle et nave, et nef votive, jusqu’en son ouverture médiane ; instruit en forme de carène, et sur ses courbes façonné, ployant le double arceau d’ivoire au vœu des courbes nées de mer… Les assembleurs de coques, en tout temps, ont eu cette façon de lier la quille au jeu des couples et varangues.
Vaisseau, mon beau vaisseau, qui cède sur ses couples et porte la charge d’une nuit d’homme, tu m’es vaisseau qui porte roses. Tu romps sur l’eau chaîne d’offrandes. Et nous voici, contre la mort, sur les chemins d’acanthes noires de la mer écarlate… Immense l’aube appelée mer, immense l’étendue des eaux, et sur la terre faite songe à nos confins violets, toute la houle au loin qui lève et se couronne d’hyacinthes comme un peuple d’amants !

Il n’est d’usurpation plus haute qu’au vaisseau de l’amour.

mots-clés : amant, désir, alliance, dialogue, aube, immensité, mer

autres poèmes de Saint-John Perse (dans Amavero)

Une œuvre en résonance

Firmin Baes - Jeune femme de profil (1937)

Firmin Baes – Jeune femme de profil (1937)


Déambulation romantique sous la caresse du vent, où la lumière des étoiles s’efface devant l’éclat d’un seul regard.

Hier au soir

Victor Hugo

Hier, le vent du soir, dont le souffle caresse,
Nous apportait l’odeur des fleurs qui s’ouvrent tard ;
La nuit tombait ; l’oiseau dormait dans l’ombre épaisse.
Le printemps embaumait, moins que votre jeunesse ;
Les astres rayonnaient, moins que votre regard.

Moi, je parlais tout bas. C’est l’heure solennelle
Où l’âme aime à chanter son hymne le plus doux.
Voyant la nuit si pure et vous voyant si belle,
J’ai dit aux astres d’or : Versez le ciel sur elle !
Et j’ai dit à vos yeux : Versez l’amour sur nous !

mots-clés : vent, soir, souffle, caresse, jeunesse, regard, rayonnant, hymne, âmeautres poèmes de Victor Hugo (dans Amavero)

Une œuvre en résonance

Claude Monet — Les Peupliers à Giverny (1887)

Claude Monet — Les Peupliers à Giverny (1887)


(lire page suivante la partie 2. L’ABSENCE)

Pages : 1 2 3 4

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *