Anthologie Amavero des poèmes d’amour

3. L’intime

De l’urgence d’aimer face à l’éphémère

We Have Not Long To Love (Nous n’avons pas longtemps pour aimer)

Tennessee Williams

We have not long to love.
Light does not stay.
The tender things are those we fold away.
Coarse fabrics are the ones for common wear.
In silence I have watched you comb your hair.
Intimate the silence, dim and warm.
I could but did not, reach to touch your arm.
I could, but do not, break that which is still.
(Almost the faintest whisper would be shrill.)
So moments pass as though they wished to stay.
We have not long to love.
A night. A day….

Nous n’avons pas longtemps pour aimer.
La lumière ne restera pas.
Les choses tendres sont celles que nous rangeons.
Les tissus grossiers sont ceux du quotidien.
En silence, je t’ai observée peignant tes cheveux.
Un silence intime, tamisé et chaleureux.
J’aurais pu, mais je ne l’ai pas fait, tendre la main pour toucher ton bras.
J’aurais pu, mais je ne l’ai pas fait, rompre l’immobile.
(Le moindre murmure serait strident.)
Ainsi passent les heures comme si elles voulaient rester
Nous n’avons pas longtemps pour aimer.
Une nuit. Un jour…

mots-clés : silence, cheveux, bras, nuit, jour, tendresse, éphémère, crainte, urgence, fragilité

Une œuvre en résonance

Issy Wood - Hair  (2017)

Issy Wood – Hair (2017)


Révolte contre les habitudes et quête furieuse d’un autre destin

Amour

Antonin Artaud

Et l’amour ? Il faut nous laver
De cette crasse héréditaire
Où notre vermine stellaire
Continue à se prélasser

L’orgue, l’orgue qui moud le vent
Le ressac de la mer furieuse
Sont comme la mélodie creuse
De ce rêve déconcertant

D’Elle, de nous, ou de cette âme
Que nous assîmes au banquet
Dites-nous quel est le trompé
O inspirateur des infâmes

Celle qui couche dans mon lit
Et partage l’air de ma chambre
Peut jouer aux dés sur la table
Le ciel même de mon esprit.

mots-clés : révolte, recherche, lutte, rêve, tromperie, amour

Une œuvre en résonance

Rita Achermann - Fire of Days XXXVII  (2012)

Rita Achermann – Fire of Days XXXVII (2012)


Pressentiment joyeux à l’instant où la venue de l’autre rapproche la nature et l’amour.

Je garde dans la solitude

Max Jacob

Je garde dans la solitude
comme un pressentiment de toi.
Tu viens ! et le ciel se déploie,
la forêt, l’océan reculent.

Tous deux le soleil nous désigne
par-dessus la ville et les toits
les fenêtres renvoient ses lignes
les fleurs éclatent comme des voix.

Lorsque ton jardin nous reçoit,
ta maison prend un air étrange :
comme un reflet, la véranda nous accueille,
sourit et change.

Les arbres ont de grands coups d’ailes
derrière et devant les buissons.
La vague, au loin, parallèle,
se met à briller par frissons.

mots-clés : pressentiment, attente, nature, maison, soleil,

Une œuvre en résonance

Léo Gausson - La Maison à l'Arbre rouge (1890)

Léo Gausson – La Maison à l'Arbre rouge (1890)


Prémonition surréaliste avec 40 ans d’avance, dans un hymne à la beauté

La terre est bleue comme une orange

Paul Éluard

La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas
Ils ne vous donnent plus à chanter
Au tour des baisers de s’entendre
Les fous et les amours
Elle sa bouche d’alliance
Tous les secrets tous les sourires
Et quels vêtements d’indulgence
À la croire toute nue.

Les guêpes fleurissent vert
L’aube se passe autour du cou
Un collier de fenêtres
Des ailes couvrent les feuilles
Tu as toutes les joies solaires
Tout le soleil sur la terre
Sur les chemins de ta beauté.

mots-clés : orange, miroir, baiser, tour, complicité, évidence, secret, union, clarté, beauté, prémonition

Une œuvre en résonance

Amedeo Modigliani - Femme avec collier (1917)

Amedeo Modigliani – Femme avec collier (1917)


Imaginaire d’un exil insulaire, métaphore de l’abandon à la chair.

Si je devais partir

Fabrizio di Carmine

Si je devais partir
Seul
Sur une île
Avec toi
Je verrai dans les reflets
Du soleil
Les océans bleutés
Tissés sous les nuages
Je toucherais
Le rêve des poissons aimants
Dans les grands fonds
Dans les murmures des coquillages

Si je devais partir, seul,
Sur une île, avec toi,
Les hippocampes
Danseraient les sémaphores
Encres des bleu ardoise
Hippocampes des lunes
Mage de sa flamme
Neige aux processions éternelles
Sous la coupe
Du vin bleu des étoiles

Si je devais partir
Seul
Sur une île
Avec toi
Nous accomplirons la langue
Et le langage
Nous accomplirons le ciel
Dans des polymorphes
À la nuit spongieuse des Gorgones
Fille des vaisseaux
D’argents
Mystérieuses ondulations
Des safrans
Dans les amphores de lune.

Ton ventre enfantera
Le feu et les braises
Levant sous le corail
Les toiles vierges
D’un Gauguin.
Je t’y verrai
Comme autant
De cathédrales
Comme les couleurs
Du bon pain
Comme le feu
D’un maître danseur de l’opale.

Si je devais partir, seul,
Sur une île, avec toi,
Nous contemplerons
Le bruissement
Des sables et des météores
Dans la chapelle antique
Fresques d’un mausolée
Peignant l’aurore
À l’Orphée d’un cierge
À l’aube des couleurs

Si je devais partir, seul,
Sur une île, avec toi,
Et que tu ne sois pas là
Je te garderai
À ma traversée
Compas de mon linceul
Je te garderai
Sans implorer le vent
Sans crainte
Des eaux calmes
Sans perdre aux naufrages
La magie des fonds marins.

Je te garderai
Et mon île sera,
À la volupté
Des caresses de ton sein,
Le lagon de ta chair
Lune heureuse
Lune à fond de cale
D’une chaîne embrassant
Sa plume
Gardienne du temple
D’Angkor
Zéphyr d’une nuit sans lune
Où ton page
Offre à la couleur des vagues
Les grappes de raisins
Et la pourpre de ton pagne

mots-clés : lagon, île, soleil, lune, sable, volupté, abandon, caresse, langueur, exil

Une œuvre en résonance

Stéphane Gubert - Love 2104 (2022) - Outsiders Gallery - acrylique

Stéphane Gubert – Love 2104 (2022) – Outsiders Gallery – acrylique


Feu de la passion dans l’ombre et la clarté qui consument et consolent.

Les Amours suivantes

Stéphane Bouquet

Je ne sais pas si c’est l’amour
mais c’est comme un grand feu qui brûle
dans la nuit, et qui éclaire tout,
et qui fait mal, et qui console.

Je ne sais pas si c’est l’amour
mais c’est comme un grand arbre qui tombe
et qui emporte dans sa chute
tout ce qu’on avait construit.

Je ne sais pas si c’est l’amour
mais c’est comme un fleuve qui monte
et qui noie les champs, les routes,
et qui laisse après son passage
une terre neuve, une terre
où plus rien ne pousse, où tout est
à recommencer, où tout est
à inventer, où tout est possible.

Je ne sais pas si c’est l’amour
mais c’est comme un cri dans la gorge,
comme un cri qui ne sort pas,
comme un cri qui reste là,
comme un cri qui devient pierre,
comme un cri qui devient maison,
comme un cri qui devient ville,
comme un cri qui devient monde.

Je ne sais pas si c’est l’amour
mais c’est comme un train qui part,
comme un train qui s’éloigne,
comme un train qui disparaît
dans la nuit, et qui emporte
tout ce qu’on avait de plus cher,
tout ce qu’on avait de plus lourd,
tout ce qu’on avait de plus léger.

Je ne sais pas si c’est l’amour
mais c’est comme une porte qui claque,
comme une porte qui s’ouvre,
comme une porte qui donne
sur un jardin inconnu,
sur un jardin où il fait nuit,
où il fait froid, où il fait peur,
où il fait jour, où il fait chaud,
où il fait vivre, où il fait mort,
où il fait tout, où il ne fait rien.

Je ne sais pas si c’est l’amour
mais c’est comme une phrase qui commence
et qui ne finit jamais,
comme une phrase qui se cherche,
comme une phrase qui se perd,
comme une phrase qui se tait,
comme une phrase qui explose.

Je ne sais pas si c’est l’amour,
mais c’est comme toi, comme moi,
comme nous deux, face à face,
comme nous deux, côte à côte,
comme nous deux, l’un dans l’autre,
comme nous deux, l’un contre l’autre,
comme nous deux, l’un pour l’autre,
comme nous deux, l’un sans l’autre.

mots-clés : braise, foyer, nuit, cendre, abri, brûlure, douleur, consolation, refuge, intimité

Une œuvre en résonance

Pierre Bonnard — La Maison jaune (1919)

Pierre Bonnard — La Maison jaune (1919)


Vibration de l’âme au rythme d’un danse secrète et complice, en hommage à une sculpture célèbre

La vague de Camille Claudel

Laurence Sophie

La vague devient chair sous le ciel dénudé,
Le long de son corps embrasé se perd le temps,
L’onde enserre la lumière de vert veinée,
Oblitérant de ses doigts le jour en suspens.

Lors, la vague émeraude vomit la colère
Dans la danse de ses lames effrénées,
Se pétrifie dans les coulures de l’éther
on âme déchue où s’émiettent les trophées.

Les trois belles à l’entour de l’intempérance
Éclaboussent la vague de leur nudité,
Quand leurs cœurs ceints d’onyx vibrent dans les luisances.

La grâce susurre à la vague captivée :
« Sursois à briser mon âme qui bat encore
Dans la danse des corps où vacillent les ors ».

mots-clés : vague, corps, écume, ombre, danse, grâce, vibration, frémissement, secret, complicité

Une œuvre en résonance

Gerhard Richter - Ema, nu sur un escalier (1966)

Gerhard Richter – Ema, nu sur un escalier (1966)


Songe silencieux d’une présence humble à l’amour impossible.

La Servante en personne

Corine Cusin Panit

Toujours avec beaucoup d’humilité
Elle se rendait utile
Elle avait cette qualité
Cette façon subtile
D’être une ombre discrète
Mais fort indispensable.
Elle, qui était invisible
Mais si sentimentale
Rêvait de ce futur possible
De cet amour intarissable

mots-clés : seuil, clé, ombre, table, habit, humilité, discrétion, vœu, patience, dévotion

Une œuvre en résonance

Gabriel Metsu - Woman Reading a Letter (1665)

Gabriel Metsu – Woman Reading a Letter (1665)


Aveu d’un solitaire d’un amour symbolique.

L’Étranger

Charles Baudelaire

– Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
– Tes amis ?
– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie ?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté ?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
– L’or ? Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… les merveilleux nuages !

mots-clés : nuage, ciel, horizon, or, voyage, énigme, solitude, absolu, détachement, merveilleux

autres poèmes de Charles Baudelaire

Une œuvre en résonance

Anonyme (-300, Égypte) — Dieu Horus (-330) - sculpture, granite ou diorite

Anonyme (-300, Égypte) — Dieu Horus (-330) – sculpture, granite ou diorite


L’amour de la vie et de l’être, tout simplement.

One’s-Self I Sing (Je chante le soi-mêm

Walt Whitman

One’s-Self I sing, a simple, separate person;
Yet utter the word Democratic, the word En-masse.

Of physiology from top to toe I sing;
Not physiognomy alone, nor brain alone, is worthy for the Muse.
I say the Form complete is worthier far;
The Female equally with the male I sing.

Of Life immense in passion, pulse, and power,
Cheerful for freest action form’d, under the laws divine,
The Modern Man I sing

Je chante le soi-même, une simple personne séparée;
Pourtant je prononce le mot démocratique, le mot En Masse.

C’est de la physiologie du haut en bas, que je chante;
La physionomie seule, le cerveau seul, ce n’est pas digne de la Muse.
Je dis que l’Ëtre complet en est bien plus digne;
C’est le féminin à l’égal du mâle que je chante.

C’est la vie, incommensurable en passion, ressort et puissance,
Pleine de joie, mise en oeuvre par des lois divines pour la plus libre action,
C’est l’Homme Moderne que je chante.

Traduction Jules Laforgue, source poetica.fr

mots-clés : corps, foule, terre, océan, chant, passion, joie, liberté, confiance, extase

Une œuvre en résonance

Anonyme - Dessin (avec fôte d'orthografe)

Anonyme – Dessin (avec fôte d'orthografe)


Pages : 1 2 3 4