Amavero est un espace vivant de poésie, d’art et de pensée. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre les deux. À lire, à regarder, à ressentir — librement.
Anonyme (-530 Mésopotamie) – Cylndre de Cyrus (-530) – cylindre d’argile avec écriture en akkadien cunéiforme, Mésopotamie
Mise à jour : Le Cylindre est cité par l’Iran comme preuve de l’ancienneté de sa civilisation, en réponse aux trumpinades le menaçant de « retour à l’âge de pierre » (avril 2026)
NdlR : « texte de propagande royale, qui s’inscrit dans la tradition des inscriptions royales babyloniennes en reprenant leur vocabulaire et leur idéologie, souvent présenté de nos jours comme la première déclaration des droits de l’Homme, contre l’avis des historiens spécialistes des empires babylonien et perse » (Wikipédia)
je parle encore personne n’entend parole sans liesse comme le vent murmure indistinct magma lointain sur la foule qui se presse et m’ignore
quand les remous le secouent corps et âme personne pour partager la fièvre du marin qui rame dans une barque ébranlée par les vagues houleuses de la solitude
faudra-t-il que je hurle ma douleur d’être pour que ma voix parvienne sans filtre au cœur sensible et doux le pénètre et que l’élu se penche vers moi ému de mon émoi
si jamais j’entendais une voix comme la mienne quel baume elle poserait sur les plaies du silence
il y aurait tant à dire pour toucher de près les êtres qui doutent les chercheurs de pureté si l’on m’écoutait je parlerais sans fin de la beauté des choses dans la lumière du soir et de l’ombre qui les agrandit je raconterais les méfaits du serpent du souvenir et le bienfait d’un sourire inattendu je dirais tous les espoirs reliés les uns aux autres comme une ligne d’horizon entre vert et bleu
et avant de me taire je dirais l’amour nu cristallin de quartz blanc recelé par le sable qui sera découvert le jour du grand reflux
La Genèse de la Genèse, de Marc-Alain Ouaknin (couverture)
Le bouquin date de 2022, vous voyez comme je suis réactif. Mais il est éternel bien sûr, c’est une somme, une nouvelle Bible, un monument… Les superlatifs pleuvent sur cet ouvrage d’érudit. L’auteur est un personnage étonnant, fanatique du décryptage du moindre caractère hébraïque qui contient selon lui toute la vérité du monde, ce qui ne l’empêche pas d’être drôle et iconoclaste.
Donc l’auteur a retraduit lui-même la Genèse et, avec son éditrice Diane de Selliers, ils ont illustré chaque passage d’un tableau abstrait, en général très connu.
On reste évidemment confondu de tant d’érudition religieuse, littéraire et artistique.
Mais comme l’auteur le dit lui-même en citant Marcel Duchamp, il faut voir la vie en « ose », alors j’ose.
Je ne parlerai pas de sa traduction de la Genèse , je n’ai aucun avis là-dessus. Tout au plus ça m’amuse qu’on puisse passer autant de temps à décoder des contes de fées mais je respecte ce travail monumental.
Je ne parlerai que des illustrations et, là, je suis très déçu par le choix des 117 oeuvres qui sont magnifiques bien entendu, irréprochables, de grande renommée… Mais enfin c’est très scolaire tout çà, très premier degré. On dirait le devoir d’un élève de Terminale, aidé par ses parents fiévreusement plongés dans les catalogues d’art (ou de l’IA?). On aurait aimé un peu plus de risque dans le choix de ces illustrations, qu’elles soient plus décalées, plus allusives. Non, ici, on y va au grand canon de la ressemblance, au marteau-pilon de l’analogie. En gros le texte parle de circularité? Hop, je te propose un tableau avec un cercle (devinez qui c’est? Fabienne Verdier évidemment, qui tourne en rond depuis des années, la pauvre).
Et ça commence dès le premier verset de la création : boum, un cercle noir ! (Malevitch). La Tour de Babel ? Si, si, c’est une tour (Vasarely). La sortie de l’arche ? Les mignons petits bouts de couleurs éparpillés de Hantaï (que l’artiste a appelé « Blanc » évidemment, comme c’est drôle). Mais pour la pomme, je vous rassure, ce n’est pas Magritte. Et d’ailleurs, d’après l’auteur, il n’y a pas de pomme. On tombe quand même sur de belles trouvailles, ne boudons pas notre plaisir, comme le cercle (encore un, il y en a beaucoup!) de Giacoma N-Bella pour « Et vous fructifiez-vous… ».. Mais celui-là, au moins, il est traversé de désirs.
D’ailleurs, entendons-nous bien, j’aime toutes les œuvres, elles sont belles, de qualité mais quel dommage quand même que tant d’intelligence pétillante n’ai pu être mise davantage en valeur par une finesse artistique du même acabit, la fusion aurait pu donné un livre merveilleux.
Celui-ci, sur le plan artistique, est juste éminemment (pour ne pas dire pompeusement) respectable.
La Genèse de la Genèse, de Marc-Alain Ouaknin (extrait 1)La Genèse de la Genèse, de Marc-Alain Ouaknin (extrait 3)
La Genèse de la Genèse, de Marc-Alain Ouaknin (extrait 2)La Genèse de la Genèse, de Marc-Alain Ouaknin (extrait 4)
Sempre caro mi fu quest’ermo colle, E questa siepe, che da tanta parte Dell’ultimo orizzonte il guardo esclude. Ma sedendo e mirando, interminati Spazi di là da quella, e sovrumani Silenzi, e profondissima quiete Io nel pensier mi fingo; ove per poco Il cor non si spaura. E come il vento Odo stormir tra queste piante, io quello Infinito silenzio a questa voce Vo comparando: e mi sovvien l’eterno, E le morte stagioni, e la presente E viva, e il suon di lei. Così tra questa Immensità s’annega il pensier mio: E il naufragar m’è dolce in questo mare. »
Toujours j’aimai cette colline solitaire Et cette haie qui refuse au regard L’ultime horizon de ce monde. Mais, en m’asseyant, je laisse aller mes yeux, Je façonne, en esprit, au-delà d’e la haie, des espaces sans finn Des silences surhumains, et c’est une quiétude Si profonde que pour un peu se troublerait Le cœur . Et comme alors j’entends Le vent bruire dans ces feuillages, je compare Ce silence infini à cette voix, Et je me souviens de l’éternel Et des saisons mortes, et de celle Qui vit encore, de sa rumeur. Immensité où sombre ma pensée, Et m’abîmer m’est doux en cette mer.
Giacomo Leopardi – Canti (1818) Traduction: Luc Fayard à partir des traductions de Philippe Jaccottet et Yves Bonnefoy
Mes pas coupaient la nuit, sa riposte fut vive Et mon sang rougissait les joints des pavés noirs. Des mains en multitude élançaient l’offensive, Je tombais à genoux, broyée au laminoir.
Ma bouche a goût de terre et l’humus térébrant S’instillait sous ma peau, redoublant le vivant Dans un corps devenu un sauvoir célébrant Le règne végétal et l’essor excavant.
J’enracinais mes doigts, plongeant au plus profond Et touchant les flux lents, la vie que rien n’aliène, Je nourrissais la glèbe abreuvant les greffons D’un vert élan fécond, je suis chlorophyllienne.
Texte d’Isabelle Triaureau, qui a choisi de l’illustrer par La Saveur des larmes, de René Magritte
René Magritte – La Saveur des larmes (1946) – gouache sur papier
Isabelle Triaureau : Mes pas coupaient la nuit
Shoko Uemura : Les deux renards (1980)
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