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Madame Deshoulières : Réflexions diverses (1695)
I
Homme, contre la mort quoi que l’art te promette
Il ne saurait te secourir.
Prépares-y ton cœur. Dis-toi, c’est une dette
Qu’en recevant le jour j’ai faite,
Nous ne naissons que pour mourir.
…III
Est-ce vivre! et peut-on sans que l’esprit murmure
Se donner tout entière au soin de sa parure?
Se peut-il qu’on arrive à cet instant fatal
Qui termine les jours que le destin nous prête
Sans avoir jamais eu d’autres soucis en tête
Que de ce qui sied bien ou mal!
Faire de sa beauté sa principale affaire
Est le plus indigne des soins.
Le dessein général de plaire
Fait que nous plaisons beaucoup moins.IV
Lors que la mort moissonne à la fleur de son âge
L’homme pleinement convaincu
Que la faiblesse est son partage,
Et qui contre ses sens a mille fois vaincu :
On ne doit point gémir du coup qui le délivre.
Quelque jeune qu’on soit, quand on a su bien vivre
On a toujours assez vécu.
V
Que les ridicules efforts
Qu’on fait pour cacher la vieillesse
Sous l’éclat d’un jeune dehors
Marquent dans un esprit d’erreur et de faiblesse!
Pourquoi faut-il rougir d’avoir vécu longtemps?
Si nos discours, si nos ajustements,
Si nos plaisirs conviennent à notre âge
Nous ne blesserons point les yeux.
Les mesures qu’on prend pour paraître moins vieux
Font qu’on le paraît davantage.VI
Non, de quelques côtés qu’on porte ses désirs
On ne saurait goûter de plaisirs véritables,
Mais tous faux que sont les plaisirs
Encore s’ils étaient durables!
On plaindrait un peu moins ces cœurs infortunés
Qui par leur penchant entraînés
Sont en quelque sorte excusables.
Quel bonheur quand du ciel les Aspects favorables
Font qu’il n’en coûte rien pour être vertueux,
Et qu’il faut de raison, de force,
Quand on est né voluptueux
Pour faire avec les sens un éternel divorce!VII
De quel aveuglement sont frappés les humains!
Contre les malheurs incertains
Tels que la perte d’une femme,
D’un enfant, d’un ami, des trésors, des grandeurs,
On croit faire beaucoup de préparer son âme,
Et l’on n’aura peut-être aucun de ces malheurs!
Mais sans doute on mourra.
Cent et cent précipices sont ouverts sous nos pas pour nous faire périr,
Cependant au milieu des vices
Nous mourons. Sans songer que nous devons mourir.Poésies. Recueil de 1695.
Antoinette du Ligier de la Garde, épouse de Guillaume de Lafon de Boisguerin des Houlières (1638-1694), femme de lettres célèbre du Grand Siècle. Un style et des sujets proches de Jean de La Fontaine, avec un penchant plus désabusé. Merci à Sibylle Fouilland, jeune agrégée de lettres, pour m’avoir guidé vers celle qu’on appelait la « Dixième Muse » . -
Paul Verlaine : À Clymène (1869)
Mystiques barcarolles,
Romances sans paroles,Chère, puisque tes yeux,
Couleur des cieux,Puisque ta voix, étrange
Vision qui dérange
Et trouble l’horizon
De ma raison,Puisque l’arôme insigne
De ta pâleur de cygne,
Et puisque la candeur
De ton odeur,Ah ! puisque tout ton être,
Musique qui pénètre,
Nimbes d’anges défunts,
Tons et parfums,A, sur d’almes cadences
En ses correspondances
Induit mon cœur subtil,
Ainsi soit-il !Fêtes Galantes (1869)
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Paul Verlaine : Soleils couchants (1866)
Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.La mélancolie
Berce de doux chants
Mon cœur qui s’oublie
Aux soleils couchants.Et d’étranges rêves,
Comme des soleils
Couchants sur les grèves,
Fantômes vermeils,Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
À des grands soleils
Couchants sur les grèves.Poèmes saturniens (1866)
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Paul Verlaine : Sérénade (1866)
Comme la voix d’un mort qui chanterait
Du fond de sa fosse,
Maîtresse, entends monter vers ton retrait
Ma voix aigre et fausse.Ouvre ton âme et ton oreille au son
De ma mandoline :
Pour toi j’ai fait, pour toi, cette chanson
Cruelle et câline.Je chanterai tes yeux d’or et d’onyx
Purs de toutes ombres,
Puis le Léthé de ton sein, puis le Styx
De tes cheveux sombres.Comme la voix d’un mort qui chanterait
Du fond de sa fosse,
Maîtresse, entends monter vers ton retrait
Ma voix aigre et fausse.Puis je louerai beaucoup, comme il convient,
Cette chair bénie
Dont le parfum opulent me revient
Les nuits d’insomnie.Et pour finir, je dirai le baiser
De ta lèvre rouge,
Et ta douceur à me martyriser,
– Mon Ange ! – ma Gouge !Ouvre ton âme et ton oreille au son
De ma mandoline :
Pour toi j’ai fait, pour toi, cette chanson
Cruelle et câline.Poèmes saturniens (1866)
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Paul Verlaine : Marine (1866)
L’Océan sonore
Palpite sous l’œil
De la lune en deuil
Et palpite encore,Tandis qu’un éclair
Brutal et sinistre
Fend le ciel de bistre
D’un long zigzag clair,Et que chaque lame
En bonds convulsifs,
Le long des récifs
Va, vient, luit et clame,Et qu’au firmament,
Où l’ouragan erre,
Rugit le tonnerre
Formidablement.Poèmes saturniens (1866)
