Autres Textes et Poèmes choisis

  • Charles Fourier : Hiérarchie du cocuage (1808)

    Couverture du livre 'Hierarchie du cocuage' par Charles Fourier, avec une illustration d'un homme assis et un fond bleu.
    Livre de Charles Fourier: Hiérarchie du cocuage (1808)

    NDLR : Charles Fourier (1772,1837), l’utopiste du Phalanstère (qui ne vit jamais le jour) , trouvait que les désordres du monde venaient de la méconnaissance des passions qui doivent guider l’homme. Il citait deux exemples: l’anarchie dans le commerce qui mène à la banqueroute et l’anarchie dans le mariage qui fait des cocus. Pour le bien de la société, il va donc analyser les causes de l’adultère et établir une liste de 80 types de cocus. Écrit en 1808, le texte a été publié en 1924, après sa mort

    5.- LE COCU ARGUS OU CAUTELEUX
    Cocu argus ou cauteleux est un fin matois qui, connaissant toutes les ruses d’amour et flairant de loin les galants, fait de savantes dispositions pour les mettre en défaut. || remporte sur eux des avantages signalés, mais, comme le plus habile général éprouve à la fin des revers, celui-ci est à la fin soumis à la commune destinée. Au moins, s’il est cocu, il ne l’est guère.

    6.- LE COCU GOGUENARD
    Cocu goguenard est celui qui plaisante sur les confrères et les donne pour des imbéciles qui méritent bien ce qui leur arrive. Ceux qui l’entendent se regardent en souriant et lui appliquent tacitement le verset 4 de l’Évangile tu vois une paille dans l’œil du voisin, tu ne vois pas une poutre dans le tien.

    29.- LE COCU POUPONNÉ OU COMPENSÉ
    Cocu pouponné ou compensé est celui qui se doute de quelque chose, mais qui est si bien caressé, choyé et bichonné par sa femme, que ses soupçons comme ses reproches expirent dès qu’elle lui passe la main sous le menton.

    30..- LE COCU ENSORCELÉ OU À CATARACTE
    Cocu ensorcelé ou à cataracte est celui qu’une femme sait fasciner et endormir au point de lui faire croire les choses les plus absurdes; il est le seul à ignorer maintes fredaines qui sont la fable du public et il verrait la belle en flagrant délit qu’il n’en croirait pas ses propres yeux. Elle lui persuade que les bruits de sa galanterie sont répandus par des soupirants éconduits; il rit avec elle de leur prétendue disgrâce et elle rit bien mieux avec eux de la crédulité du bonhomme
    ….

    49.- LE COCU POSTHUME OU DES DEUX MONDES
    Cocu posthume ou des deux mondes est celui dont la femme fait des enfants dix à douze mois après son décès. La loi les lui adjuge, quoiqu’il n’ait pas pu en être le père, et il se trouve par là cocu des deux mondes ou cocu en cette vie et en l’autre, puisqu’après lui en avoir fait porter en cette vie, on lui en plante encore sur son cercueil, Cette espèce est l’opposé avec le cocu en herbe, l’un étant cocu avant, l’autre après le mariage. Ils sont, de plein droit, appelés à ouvrir et fermer la marche de la procession. De ce nombre sont aussi compris ceux qui meurent avec un violent amour, sollicitant leur veuve à garder le célibat, et une crainte d’infidélité qu’on n’attend pas même après leur mort pour réaliser.

  • Matsuo Bashô : Haïkus (1681)

    Sur le chemin de montagne
    le soleil surgit —
    parfum de la prune sauvage
    .

    Sur la branche morte
    Un corbeau s’est posé
    Soir d’automne.

    Fuyu no hi (Jours d’hiver), 1684, anthologie collective.
    M.B. 1644-1694. Époque Edo au Japon. Considéré comme le maître du haïku.

  • Jacqes Roubaud : Fins (1986)

    Le soleil couche sous la porte.

    De toute évidence quelque chose s’achève mais comment savoir quoi? si c’était le jour ce serait simple, mais d’une simplicité extérieure, n’impliquant que des gestes : la lampe, la fermeture des portes, le lit.

    Ce ne peut pas être cela.

    Je cherche un indice dans le soleil, dans la flaque de soleil couché devant la porte, qui déjà se remue, se retire.

    Mourir? je ne crois pas. mourir d’ailleurs ne serait pas un achèvement, du moins par pour moi.

    Quelque chose qui est à sa fin, toute proche, au soleil couché sous la porte, je ne parviendrai pas à savoir quoi.

    Je n’essayerai pas de le savoir. le soleil effacé, la nuit avertie de sa fin, je me lèverai, je fermerai les portes, les lampes, le lit.

    Il y eut un temps où je n’aurais laissé se perdre le sens d’aucune fin intérieure. je serais resté dans la nuit, les mains dans la nuit, les mots.

    Maintenant, vient une fin, je renonce.

    II.(1986) in Quelque chose noir, nrf/Poésie/Gallimard, 2025

  • Jacques Roubaud : ce morceau de ciel (1983)

    ce morceau de ciel
    désormais
    t’est dévolu

    où la face aveugle
    de l’église
    s’incurve

    compliquée
    d’un marronnier,

    le soleil, là
    hésite
    laisse

    du rouge
    encore,

    avant que la terre
    émette

    tant d’absence

    que tes yeux
    s’approchent

    de rien

    Alix Cléo Roubaud — Le Baiser (1980) – estampe et photographie – © Jacques Roubaud, Hélène Giannecchini

    Rien (1983). in Quelque chose noir, nrf/Poésie/Gallimard, 2025
    Merci à la jeune agrégée de lettres, Sibylle Fouilland, de sa lecture qui m’a guidé.

  • Miguel Ángel Asturias : Autochiromancie (1958)

    Je lis dans ma main, ô Patrie,
    si douce ta géographie.
    Ma ligne de vie qui s’élève
    suit le tracé de tes volcans,
    puis redescend, ligne de cœur,
    jusqu’à la base de mes doigts.

    Mes mains sont ta superficie,
    l’image vive de ta peau.
    Carte de monts. Monts que je veux
    appeler: Coutchoumatanès¹,
    cimes qui montrent leur turquoise
    au saphir de la Mer du Sud.

    Que le Tacana², doigt géant,
    garde l’entrée de la surprise
    quand le maïs enfin se change
    en grain comestible pour l’homme,
    de ta chair céréale humaine.

    Le mont diaphane de la Lune
    est, dans ta main, un lac ancien
    avec sur ses bords douze temples.
    De là partit ton peuple enfant
    — potier, sculpteur ou tisserand —
    à la conquête de l’aurore.

    Poussière de clarté dans l’ombre,
    harmonie au creux de ma main,
    ma ligne solaire est la conque
    profonde où j’entends retentir
    des fleuves sourds, tels des atlantes,
    d’autres rapides, suicidés.

    J’écoute, l’oreille collée
    au sol de ta carte vivante
    que je porte ici dans mes mains,
    carillonner toutes tes cloches,
    clignoter toutes tes étoiles,

    Pour mon mariage avec ma terre,
    mes amis, je veux comme anneau
    une luciole solitaire.
    Que, l’immense nuit de ma mort,
    ma tempe dorme sur ma main
    à la luciole solitaire.

    1. Coutchoumatanès (Cuchumatanes): hautes montagnes du Guatemala. Elles servaient de point de repère aux marins dans la mer du Sud. (N. d. T.)
    2. Le Tacana (El Tacaná): volcan du Guatemala. (N. d. T.)

    Messages indiens (1958) in Poèmes indiens, nrf/Poésie/Gallimard, 2024.. Traduction de Claude Couffon et René L.-F. Durand. 1899-1974, Guatemaltèque, Prix Nobel de littérature en 1967

    Merci à la jeune agrégée de lettres Sibylle Fouilland pour sa lecture documentée du poète.