-
Matsuo Bashô : Haïkus (1681)
Sur le chemin de montagne
le soleil surgit —
parfum de la prune sauvage.Sur la branche morte
Un corbeau s’est posé
Soir d’automne.Fuyu no hi (Jours d’hiver), 1684, anthologie collective.
M.B. 1644-1694. Époque Edo au Japon. Considéré comme le maître du haïku. -
Jacqes Roubaud : Fins (1986)
Le soleil couche sous la porte.
De toute évidence quelque chose s’achève mais comment savoir quoi? si c’était le jour ce serait simple, mais d’une simplicité extérieure, n’impliquant que des gestes : la lampe, la fermeture des portes, le lit.
Ce ne peut pas être cela.
Je cherche un indice dans le soleil, dans la flaque de soleil couché devant la porte, qui déjà se remue, se retire.
Mourir? je ne crois pas. mourir d’ailleurs ne serait pas un achèvement, du moins par pour moi.
Quelque chose qui est à sa fin, toute proche, au soleil couché sous la porte, je ne parviendrai pas à savoir quoi.
Je n’essayerai pas de le savoir. le soleil effacé, la nuit avertie de sa fin, je me lèverai, je fermerai les portes, les lampes, le lit.
Il y eut un temps où je n’aurais laissé se perdre le sens d’aucune fin intérieure. je serais resté dans la nuit, les mains dans la nuit, les mots.
Maintenant, vient une fin, je renonce.
II.(1986) in Quelque chose noir, nrf/Poésie/Gallimard, 2025
-
Jacques Roubaud : ce morceau de ciel (1983)
ce morceau de ciel
désormais
t’est dévoluoù la face aveugle
de l’église
s’incurvecompliquée
d’un marronnier,le soleil, là
hésite
laissedu rouge
encore,avant que la terre
émettetant d’absence
que tes yeux
s’approchentde rien

Alix Cléo Roubaud — Le Baiser (1980) – estampe et photographie – © Jacques Roubaud, Hélène Giannecchini Rien (1983). in Quelque chose noir, nrf/Poésie/Gallimard, 2025
Merci à la jeune agrégée de lettres, Sibylle Fouilland, de sa lecture qui m’a guidé. -
Miguel Ángel Asturias : Autochiromancie (1958)
Je lis dans ma main, ô Patrie,
si douce ta géographie.
Ma ligne de vie qui s’élève
suit le tracé de tes volcans,
puis redescend, ligne de cœur,
jusqu’à la base de mes doigts.Mes mains sont ta superficie,
l’image vive de ta peau.
Carte de monts. Monts que je veux
appeler: Coutchoumatanès¹,
cimes qui montrent leur turquoise
au saphir de la Mer du Sud.Que le Tacana², doigt géant,
garde l’entrée de la surprise
quand le maïs enfin se change
en grain comestible pour l’homme,
de ta chair céréale humaine.Le mont diaphane de la Lune
est, dans ta main, un lac ancien
avec sur ses bords douze temples.
De là partit ton peuple enfant
— potier, sculpteur ou tisserand —
à la conquête de l’aurore.
Poussière de clarté dans l’ombre,
harmonie au creux de ma main,
ma ligne solaire est la conque
profonde où j’entends retentir
des fleuves sourds, tels des atlantes,
d’autres rapides, suicidés.J’écoute, l’oreille collée
au sol de ta carte vivante
que je porte ici dans mes mains,
carillonner toutes tes cloches,
clignoter toutes tes étoiles,
Pour mon mariage avec ma terre,
mes amis, je veux comme anneau
une luciole solitaire.
Que, l’immense nuit de ma mort,
ma tempe dorme sur ma main
à la luciole solitaire.1. Coutchoumatanès (Cuchumatanes): hautes montagnes du Guatemala. Elles servaient de point de repère aux marins dans la mer du Sud. (N. d. T.)
2. Le Tacana (El Tacaná): volcan du Guatemala. (N. d. T.)Messages indiens (1958) in Poèmes indiens, nrf/Poésie/Gallimard, 2024.. Traduction de Claude Couffon et René L.-F. Durand. 1899-1974, Guatemaltèque, Prix Nobel de littérature en 1967
Merci à la jeune agrégée de lettres Sibylle Fouilland pour sa lecture documentée du poète.


