Autres Textes et Poèmes choisis

  • Skif (Hamid) : Me voici

    Me voici étrange et revenu 
    aux sources du cuivre et des versets 
    je m’habille de ronces, d’éclairs, d’une froide lumière 
    jaillie de l’épée

    Les mots ceints m’assurent la fragile mesure de mes propos
    la chamelle blanche s’abreuve à l’ombre oblique du palmier
    me guide sur l’énigme voluptueuse de sa marche

    Je cherche
    la colline d’ocre et d’or 
    l’œil du faucon 
    un reste de tison 
    le lit du vent 
    les voix de l’homme déserté

    Aux portes du ciel je frappe
     et le bâton se rompt pour ne pas entendre 
    le bruit qu’il fait

    À Tipaza c’est l’heure des oliviers 
    leurs feuilles chantent les psaumes et 
    drapent les sépultures ouvertes

    Je marche vêtu de souffles volés aux tombes 
    de fragments d’étoiles 
    perdues
    de pétales trouvés sur les murailles du temps 
    je chante des cantilenes suaves de liberté 
    je suis les traces des chevaliers de sable 
    le hennissement de leurs montures 
    l’odeur de leur sang figé
    Toute halte est ma demeure

    Je cherche l’encrier des siècles 
    la rose noire du sel 
    un cri de feu 
    une larme de pierre 
    laver ta présence de ses plaies.

    Hamid Skif. Poèmes d’El Asnam et d’autres lieux, ENAL, Alger, 1986.
  • Gougaud (Henri): À peine a-t-on le temps de vivre

    A peine a-t-on le temps de vivre
    qu’on se retrouve cendre et givre
    Adieu
    Et pourtant j’aurais tant à faire
    avant que les mains de la terre
    me ferment à jamais les yeux

    Je voudrais faire un jour de gloire
    d’une femme et d’une guitare
    d’un arbre et d’un soleil d’été
    Je voudrais faire une aube claire
    pour voir jusqu’au bout de la terre
    des hommes vivre en liberté
    Assis entre deux équilibres
    dans ce monde qui se croit libre
    et qui bâtit des miradors
    je voudrais bien que nul ne meure
    avant d’avoir un jour une heure
    aimé toutes voiles dehors

    A peine a-t-on le temps de vivre
    qu’on se retrouve cendre et givre
    Adieu
    Et pourtant j’aurais tant à faire
    avant que les mains de la terre
    me ferment à jamais les yeux

    De mes deux mains couleur d’argile
    je voudrais bâtir une ville
    blanche jusqu’au-dessus des toits
    Elle serait belle comme une
    chanson du temps de la Commune
    pétrie de bonheur hors-la-loi
    Et puis que le printemps revienne
    pour revoir à Paris sur peine
    des enfants riant aux éclats
    Lorca errant dans Barcelone
    tandis que l’abeille bourdonne
    dans la fraîche odeur des lilas

    A peine a-t-on le temps de vivre
    qu’on se retrouve cendre et givre
    Adieu
    Et pourtant j’aurais tant à faire
    avant que les mains de la terre
    me ferment à jamais les yeux.

    Henri Gougaud – 7 Juillet 1936 – 6 mai 2024. Cité par Jacques B. Sur fb

  • Dor (Jacques) : On devrait barbouiller d'enfance sa vie entière

    On devrait barbouiller d’enfance sa vie entière, la garder dans cette belle lumière, l’éclabousser encore des années après avec cette lampe magique. Conserver l’éclat des émotions, des émerveillements aux genoux écorchés vifs, le goût du caillou porté à sa bouche, le goût des étoiles portées à ses rêves. Nous avons tant à perdre en perdant l’enfance. Et tant l’ont déjà perdue ». 

    Jacques Dor, cité sur fb par Kris d.K.

  • Prévert (Jacques): Il Pleut

    Il pleut Il pleut
    Il fait beau
    Il fait du soleil
    Il est tôt
    Il se fait tard
    Il
    Il
    11
    Toujours Il
    Toujours Il qui pleut et qui neige
    Toujours Il qui fait du soleil
    Toujours Il
    Pourquoi pas Elle
    Jamais Elle
    Pourtant Elle aussi
    Souvent se fait belle !


    Jacques Prévert
  • Rimbaud (Arthur) : Mes petites amoureuses

    Un hydrolat lacrymal lave
    Les cieux vert-chou :
    Sous l’arbre tendronnier qui bave,
    Vos caoutchoucs

    Blancs de lunes particulières
    Aux pialats ronds,
    Entrechoquez vos genouillères
    Mes laiderons !

    Nous nous aimions à cette époque,
    Bleu laideron !
    On mangeait des oeufs à la coque
    Et du mouron !

    Un soir, tu me sacras poète
    Blond laideron :
    Descends ici, que je te fouette
    En mon giron ;

    J’ai dégueulé ta bandoline,
    Noir laideron ;
    Tu couperais ma mandoline
    Au fil du front.

    Pouah ! Mes salives desséchées,
    Roux laideron
    Infectent encor les tranchées
    De ton sein rond !

    Ô mes petites amoureuses,
    Que je vous hais !
    Plaquez de fouffes douloureuses
    Vos tétons laids !

    Piétinez mes vieilles terrines
    De sentiments ;
    Hop donc ! Soyez-moi ballerines
    Pour un moment !

    Vos omoplates se déboîtent,
    Ô mes amours !
    Une étoile à vos reins qui boitent,
    Tournez vos tours !

    Et c’est pourtant pour ces éclanches
    Que j’ai rimé !
    Je voudrais vous casser les hanches
    D’avoir aimé !

    Fade amas d’étoiles ratées,
    Comblez les coins !
    – Vous crèverez en Dieu, bâtées
    D’ignobles soins !

    Sous les lunes particulières
    Aux pialats ronds,
    Entrechoquez vos genouillères,
    Mes laiderons.

    Arthur Rimbaud, la lettre du voyant, 15 mai 1871

    Commentaire de Marcel Michel sur fb : Je partage avec vous, un poème qui n’est pas extrait d’un recueil mais est inséré dans la « lettre du voyant » que Arthur Rimbaud adresse à Paul Demeny le 15 mai 1871. Le titre du poème reprend un poème de Albert Glatigny extrait du recueil « Les flèches d’or » paru en 1864. Le poème est construit sur douze quatrains de rimes croisées féminines, masculines, en alternance d’octosyllabes/quadrisyllabes.
    « Ici, j’intercale un second psaume, hors du texte : veuillez tendre une oreille complaisante, – et tout le monde sera charmé – J’ai l’archet en main, je commence », Arthur Rimbaud 
    NDLR: aujourd’hui on dirait que c’est un texte mysogyne et sadique….