Autres Textes et Poèmes choisis

  • Vasyl Stus : Palimpsestes, Poésie et lettres du Goulag (1986)

    Monde bleu pâle comme jusquiame,
    Monde bleu pâle dans le soir entré.
    Avec toi rien que celui et celle,
    Et rien que ceux qui sont fidèles.
    Crois ou ne crois pas en eux – 
    Ils vivent comme ils boivent,
    Vivent et attendent tout seuls,
    Eux-mêmes forgent eux-mêmes.
    Et puis – qui es-tu, tu es quoi ? – 
    Et puis – qui vas-tu devenir ? –
    C’est bien égal : philosophe
    Ou le berger d’un troupeau.
    C’est égal. Sans importance.
    Tu vis – eh bien vis ! ça suffit.
    Car il y a les étoiles en haut,
    Il y a le ciel entré dans le soir
    Il y a le seuil, bas comme le péché,
    Et toi, fidèle à toi seulement.

    Vasyl Stus – Palimpsestes. Poésie et lettres du Goulag (première édition en Allemagne en 1986, première édition française en 2026, 40 ans après, bravo les éditeurs français!)

  • Ovide : Les Métamorphoses, extrait (an 8 ap. J.C.)

    Souvent il porte ses mains à son œuvre pour s’assurer si c’est une chair ou un ivoire ; il ne veut pas encore s’avouer que c’est un ivoire. Il lui donne des baisers et croit qu’ils lui sont rendus ; il lui parle, il l’embrasse. […]

    Vénus a exaucé ses vœux. Il revient, il court à l’objet de sa flamme, il se penche sur le lit et lui donne un baiser. Elle lui semble tiède ; il approche de nouveau ses lèvres, il presse son sein de sa main : l’ivoire amolli perd sa dureté, il cède aux doigts, il s’enfonce, comme la cire de l’Hymette s’amollit au soleil.

    Tandis qu’il s’étonne, qu’il hésite à se réjouir et qu’il craint de se tromper, l’amant touche et retouche de la main l’objet de ses désirs : c’est un corps, les veines battent sous la pression du pouce.

    Ovide (Publius Ovidius Naso) – Les Métamorphoses, Livre X, traduction de Désiré Nisard (1806-1888)

  • Erich Fromm : L’homme moderne a perdu contact avec lui-même

    L’homme moderne a perdu contact avec lui-même, avec autrui et avec la nature. Transformé en marchandise, il éprouve ses forces vitales comme un investissement dont il doit tirer le maximum du profit possible en rapport avec les conditions du marché. Les rapports humains sont essentiellement des rapports entre automates aliénés, chacun assurant sa sécurité en s’efforçant de rester proche de la foule et de ne pas s’en distinguer en pensée, sentiment ou action. Dès lors, chacun reste absolument seul, en proie à l’insécurité, l’angoisse et la culpabilité, tous sentiments inéluctables lorsque l’on ne parvient pas à surmonter la solitude humaine…
    …Dans la société capitaliste contemporaine, la signification de l’égalité s’est transformée. Par égalité on se réfère à une égalité d’automates ; d’hommes qui ont perdu leur individualité. Aujourd’hui, égalité signifie « similitude » plutôt que « singularité ». C’est une similitude d’abstractions, d’hommes qui exécutent les mêmes travaux, qui s’adonnent aux mêmes loisirs, qui lisent les mêmes journaux, qui nourrissent les mêmes sentiments et les mêmes idées.

    Erich Fromm – Extraits de « L’art d’aimer »

  • Emmanuel Aegerter : L’Aurore

    Éveille-toi, ma belle Amie, éveille-toi !
    Ta chair de nacre, ta chevelure flamboyante,
    Jon sourire ensoleillé et les roses délicats de tes joues,
    Le vert hésitant de tes yeux et la pâleur de ta gorge,
    Viens ! viens !… Je veux que tu les contemples toi aussi !…

    Regarde!… Voici l’aurore.

    Emmanuel Aegerter (1883.1945)

  • Antonin Artaud : Amour

    Et l’amour ? Il faut nous laver
    De cette crasse héréditaire
    Où notre vermine stellaire
    Continue à se prélasser

    L’orgue, l’orgue qui moud le vent
    Le ressac de la mer furieuse
    Sont comme la mélodie creuse
    De ce rêve déconcertant

    D’Elle, de nous, ou de cette âme
    Que nous assîmes au banquet
    Dites-nous quel est le trompé
    O inspirateur des infâmes

    Celle qui couche dans mon lit
    Et partage l’air de ma chambre
    Peut jouer aux dés sur la table
    Le ciel même de mon esprit

    Antonin Arthaud. Tric Trac du ciel