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Jean Orizet : Chora (1980)
I Géométrie sereine à l'espace du vent. L'ordre des cubes vient des courbes, terrasses, failles du basalte. Leur blancheur est celle de la fusion mer/ciel à l'horizon absent. Entre ces cubes, oliviers, figuiers, pins, cyprès, grenadiers aèrent un ordre heurté par le soleil sur des toits où la terre est cuite. Quelques sons rythment cette harmonie: tintements doublés ou triplés des cloches de chapelles byzantines - mémoire battante du dieu - et ceux, plus grêles et comme prolongés par un écho qui rêve, des clochettes de chèvres qu'éparpille leur curiosité. Coqs et cigales, enfin, chantent pour mieux scander le sommeil et la veille des hommes, restés jusqu'ici invisibles, sur cette colère de lave à peine refroidie. II Murs parfaitement nets, tendus à se toucher. Venelles où ne passe, de front, qu'un guerrier en cuirasse - le turc et le vénitien pourraient encore jaillir des porches - Pierres entassées derrière les grilles : avant-postes sacrifiés. Ni les panneaux massifs des portes, ni la mémoire, n'ont cédé. La haute ville est toujours sous le siège. Mais cet autre combat, où les armes n'ont plus leur place, offre le visage rassurant d'une déjà ancienne et familière mort - acceptée de chacun, avec ses redevances. III Perfection des teintes à midi. Pas un éclat d'écume sur la mer, pas un lambeau de nuage au ciel: ces deux bleus ont leur style et leur exactitude. Le blanc, donc, est ailleurs : murs des maisons, sol des ruelles que le pied semble profaner. Ce blanc restera le même tant que les rayons seront droits. En cachette ainsi, de la bise à venir, les trois couleurs, parfois si proches, inscrivent à cet instant du jour qui se partage, le blason de leur pureté. IV A l'heure où tout s'immobilise et tend vers un silence neuf, montent, simultanés, le braiment d'un âne, au loin, et les trilles du rossignol campé sous la citadelle. Contraste de ces deux sons : l'un, tout de rauque simplicité, l'autre, que la finesse module. Ils se heurtent, mais en se complétant : la parole de l'âne, celle du rossignol, s'inscrivent également dans la nuit qui les porte. Synthèse et symbole d'un pays où le vulgaire est inconnu.
Le Regard et la voix, 11980.
Jean Orizet, né le 5 mars 1937 à Marseille et mort le 16 septembre 2026[1], est un poète et un prosateur français dont l’œuvre s’inscrit dans la lignée des écrivains voyageurs et humanistes (wikipedia)
source du texte : poemes.co -
Henri Michaux : Emportez-moi (1935)
Emportez-moi dans une caravelle,
Dans une vieille et douce caravelle,
Dans l'étrave, ou si l'on veut, dans l'écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin.
Dans l'attelage d'un autre âge.
Dans le velours trompeur de la neige.
Dans l'haleine de quelques chiens réunis.
Dans la troupe exténuée des feuilles mortes
Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,
Sur les tapis des paumes et leur sourire,
Dans les corridors des os longs, et des articulations.
Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.La nuit remue, Gallimard, 1935
source du texte : Marie-Colette Archambeau dans Ferré, Baudelaire, Verlaine et autres poètes …, sur fb
Henri Michaux, né le 24 mai 1899 à Namur (Belgique) et mort le 19 octobre 1984 à Paris, est un écrivain, poète et peintre belge d’expression française naturalisé français en 1955 (wikipedia) -
Jacques Lacan : L’inconscient est le discours de l’autre (1955)
L’inconscient est le discours de l’autre. Ce discours de l’autre, ce n’est pas le discours de l’autre abstrait, de l’autre dans la dyade, de mon correspondant, ni même simplement de mon esclave, c’est le discours du circuit dans lequel je suis intégré. J’en suis un des chaînons. C’est le discours de mon père par exemple, en tant que mon père a fait des fautes que je suis absolument condamné à reproduire […].
Je suis condamné à les reproduire parce qu’il faut que je reprenne le discours qu’il m’a légué, non pas simplement parce que je suis son fils mais parce qu’on n’arrête pas la chaîne du discours, et que je suis justement chargé de le transmettre dans sa forme aberrante à quelqu’un d’autre. J’ai à poser à quelqu’un d’autre le problème d’une situation vitale où il y a toutes les chances qu’il achoppe également, de telle sorte que ce discours fait un petit circuit où se trouvent pris toute une famille, toute une coterie, tout un camp, toute une nation ou la moitié du globe. Forme circulaire d’une parole qui est juste à la limite du sens et du non-sens, qui est problématique.Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique psychanalytique, 19 janvier 1955.
source : Association Lacanienne Internationale, sur fb
Jacques Lacan, (1901-1981), psychiatre et psychanalyste français -
Johann Wolfgang von Goethe : Der König in Thule / Le Roi de Thulé (1774)
Es war ein König in Thule, Gar treu bis an das Grab, Dem sterbend seine Buhle Einen goldnen Becher gab. Es ging ihm nichts darüber, Er leert’ ihn jeden Schmaus; Die Augen gingen ihm über, Sooft er trank daraus. Und als er kam zu sterben, Zählt’ er seine Städt’ im Reich, Gönnt’ alles seinen Erben, Den Becher nicht zugleich. Er saß beim Königsmahle, Die Ritter um ihn her, Auf hohem Vätersaale, Dort auf dem Schloß am Meer. Dort stand der alte Zecher, Trank letzte Lebensglut, Und warf den heil’gen Becher Hinunter in die Flut. Er sah ihn stürzen, trinken Und sinken tief ins Meer. Die Augen täten ihm sinken; Trank nie einen Tropfen mehr.
Il était un roi de Thulé, À qui son amante fidèle Légua, comme souvenir d’elle, Une coupe d’or ciselé. C’était un trésor plein de charmes, Où son amour se conservait : À chaque fois qu’il y buvait, Ses yeux se remplissaient de larmes. Voyant ses derniers jours venir, Il divisa son héritage, Mais il excepta du partage La coupe, son cher souvenir. Il fit à la table royale Asseoir les barons, dans sa tour ; Debout et rangée alentour, Brillait sa noblesse loyale. Sous le balcon grondait la mer. Le vieux roi se lève en silence, Il boit, – frissonne, et sa main lance La coupe d’or au flot amer ! Il la vit tourner dans l’eau noire, La vague en s’ouvrant fit un pli, Le roi pencha son front pâli… Jamais on ne le vit plus boire.
Les Années d’apprentissage de Wilhem Meister, roman, 1782; traduction en français de Gérard de Nerval dans Faust, tragédie de Goethe, 1828
Johann Wolfgang von Goethe -
Sully Prudhomme : Les Danaïdes (1866)
Toutes, portant l'amphore, une main sur la hanche, Théano, Callidie, Amymone, Agavé, Esclaves d'un labeur sans cesse inachevé, Courent du puits à l'urne où l'eau vaine s'épanche. Hélas ! le grès rugueux meurtrit l'épaule blanche, Et le bras faible est las du fardeau soulevé : « Monstre, que nous avons nuit et jour abreuvé, Ô gouffre, que nous veut ta soif que rien n'étanche ? » Elles tombent, le vide épouvante leurs cœurs ; Mais la plus jeune alors, moins triste que ses sœurs, Chante, et leur rend la force et la persévérance. Tels sont l'œuvre et le sort de nos illusions : Elles tombent toujours, et la jeune Espérance Leur dit toujours : « Mes sœurs, si nous recommencions ! »
Les Épreuves, éditions Alphonse Lemerre, 1866
source du texte : Tanguy Logé, Pages oubliées, sur fb
René Armand François Prudhomme, dit Sully Prudhomme (orthographié également parfois Sully-Prudhomme), poète français, premier lauréat du prix Nobel de littérature, en 1901
