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Sully Prudhomme : Les Danaïdes (1866)
Toutes, portant l'amphore, une main sur la hanche, Théano, Callidie, Amymone, Agavé, Esclaves d'un labeur sans cesse inachevé, Courent du puits à l'urne où l'eau vaine s'épanche. Hélas ! le grès rugueux meurtrit l'épaule blanche, Et le bras faible est las du fardeau soulevé : « Monstre, que nous avons nuit et jour abreuvé, Ô gouffre, que nous veut ta soif que rien n'étanche ? » Elles tombent, le vide épouvante leurs cœurs ; Mais la plus jeune alors, moins triste que ses sœurs, Chante, et leur rend la force et la persévérance. Tels sont l'œuvre et le sort de nos illusions : Elles tombent toujours, et la jeune Espérance Leur dit toujours : « Mes sœurs, si nous recommencions ! »
Les Épreuves, éditions Alphonse Lemerre, 1866
source du texte : Tanguy Logé, Pages oubliées, sur fb
René Armand François Prudhomme, dit Sully Prudhomme (orthographié également parfois Sully-Prudhomme), poète français, premier lauréat du prix Nobel de littérature, en 1901 -
Joris-Karl Huysmans : Du dilettantisme (1889)
L’un des symptômes les plus déconcertants de cette époque, c’est la promiscuité dans l’admiration. L’art étant devenu, comme le sport, une des occupations recherchées des gens riches, les expositions se suivent avec un égal succès, quelles que soient les œuvres qu’on exhibe, pourvu toutefois que les négociants de la presse s’en mêlent et que les étalages aient lieu dans une galerie connue, dans une salle réputée de bon ton par tous.
(suite…) -
Jacques Higelin : Criez, priez (1990)
On pleure de n’être pas
Celui que l’on croyait
On pleure de n’être plus
Celui que l’on était
On rit face au miroir
De se voir tel qu’on est
On flirte avec le diable
Ou l’idée qu’on s’en fait
On injurie le ciel…
Mais comment s’oublier
Quand chacun vous rappelle
Qui vous avez été
Mais comment s’oublier
Alors qu’à chaque instant
Le temps vient maquiller
D’une ride nouvelle
Cette paupière usée
De s’être trop frottée
Aux vérités cruelles
Ca fait chier de vieillir
Après avoir été
Les baisers d’un amour
Le sourire d’un bébé
Enfant,
J’étourdissais le vent
Du chant gracieux de mes paroles
Aujourd’hui la neige auréole
De ses flocons les herbes folles
De mes cheveux
Ce soir mon cœur est froid
Et le doute en mon âme
A chassé tous les rires
Et comme je tends l’oreille
Sous l’auvent de mon aile
J’entends tomber du ciel
Le chuchotement des dieux.Album Illicite, 1990
source du texte : Stephanie Bokobza, sur fb
Jacques Higelin (1940, 2018), auteur-compositeur et comédien français -
Philippe Martineau : Uranus (2020)
C’est quand je ferme l’œil que je te vois de près, toi qui vogues sans lune au-delà de l’Espace. Ton champ de gravité métamorphose en grès tout rayon lumineux et l'agrège à ta face. Chaque deuil épaissit ton gisement d'engrais, car ce qui gît en toi n'est autre que la masse des âmes que je pleure et qui n'ont plus de traits. Chaque larme épaissit ta calotte de glace. Celui qui, cendre au pied, s'immole pour de vrai augmentera d'un cran le fond de tes crevasses et la teneur en âme de ton minerai. Car nul ne peut mourir sans te laisser de traces. Ton corps s'appesantit de ce qui disparaît et chacun de mes deuils décuple ta surface, Le songe aussi, parfois, succombe à ton attrait : ainsi mon propre rêve en fin de nuit s'efface. Souviens-toi du lépreux dont la vie empirait et qui m'a demandé que je l'en délivrasse. J'ai depuis secoué sa cendre et son portrait, mais en vain, tant son âme est prise dans ta glace. Quant à tous les vivants, dois-je les tenir prêts à craindre le milieu de ta ronde vorace ? D'autant qu'à chaque tour tu gravites plus près et projettes sur eux une ombre de rapace. Où que frappe ta proue un abîme paraît, alors que pour autrui tu n'es qu'un point qui passe. Quand le vent qui te meut tout à coup disparaît et te laisse au début d'une orbite plus basse. Ta voilure se penche au moment de l'arrêt, comme si tu voulais que ce linceul enlace et prenne pour époux les mâts de ma forêt... Est-ce moi qui délire ou toi qui me fais face ? Quand un archet te fend de l'ubac à l'adret et révèle au silence un ré de contrebasse, quand l'unique horizon ressemble au couperet et tranche autour de moi chaque épi qui dépasse, Quand l'unique horizon devient l'un de tes traits et que la Lune enceinte attend que tu la casses, est-ce moi qui délire ou toi qui fais exprès ? Mais à quoi bon crier du haut de mes échasses ? Sans doute que le ciel, qu'il soit ou non concret, devra céder sa foudre à ta grande Jorasse, ses parfums de printemps à ton flair indiscret et ses teintes d'automne à ton tableau de chasse. Quant à tous les oiseaux que l'azur attirait, tu les rends si pesants et leur aile, si lasse, qu'ils perdent tout espoir de vaincre ton attrait et s'ajoutent aux clous qui ferment ta cuirasse. Tu viens de dérober à l'onde mon portrait tandis que le miroir vient de perdre ma face. Tu viens de dérober tout ce que j'ai d'abstrait et, sous l'onde ou le tain, ton double me remplace.. Que ne rends-tu leurs sens à ceux que j'adorais et comment ne plus rien te céder de ma race ? Mais quoique je t'implore en pliant les jarrets, ton unique réponse est l'écho d'une impasse. Le lac et les roseaux désertent le marais et la source à présent pleure au fond de ta nasse. Le vent de mes moulins s'éprend de tes agrès et la pluie elle-aussi m'abandonne et t'embrasse.
Je vois que tout autour le Monde disparaît
et que je reste seul au milieu de la place.
Suis-je déjà l'enfant de ton ventre secret,
moi qui n'existe plus hors de ta carapace ?Uranus, édition 2022
source : enmotdiese.free -
Emily Dickinson : Because I could not stop for Death / Comme je ne pouvais m’arrêter pour la Mort (1890)
Because I could not stop for Death -
He kindly stopped for me -
The Carriage held but just Ourselves -
And Immortality.
We slowly drove - He knew no haste,
And I had put away
My labor and my leisure too,
For His Civility -
We passed the School, where Children strove
At Recess - in the Ring -
We passed the Fields of Gazing Grain -
We passed the Setting Sun -
Or rather - He passed Us -
The Dews drew quivering and chill -
For only Gossamer, my Gown -
We paused before a House that seemed
A Swelling of the Ground -
The Roof was sacrely visible -
The Cornice - in the Ground -
Since then - 'tis Centuries - and yet
Feels shorter than the Day
I first surmised the Horses' Heads
Were toward Eternity -Comme je ne pouvais m'arrêter pour la Mort -
Elle s'arrêta pour moi, avec bienveillance -
La calèche ne contenait que nous deux -
Et l'Immortalité.
Nous roulions lentement - Elle ne connaissait nulle hâte,
Et j'avais mis de côté
Mon labeur comme mes loisirs,
En hommage à sa courtoisie -
Nous passâmes devant l'école, où des enfants s'ébattaient
À la récréation - en rond -
Nous passâmes devant les champs de blé -
Nous passâmes devant le soleil couchant -
Ou plutôt - C'est lui qui passa devant nous -
La rosée tombait frissonnante et glacée -
Je n'avais qu'une robe en gaze légère -
Nous fîmes halte devant une demeure qui semblait
Une boursouflure de la terre -
Le toit était à peine visible -
La corniche - dans le sol -
Depuis lors — des siècles ont passé — et pourtant
Cela semble plus court que le jour
Où pour la première fois je devinai que les têtes des chevaux
Étaient tournées vers l'Éternité —Traduction littérale Google traduction et Gemini, arrangée par Luc Fayard
Poems, 1890 (posthume).
Emily Elizabeth Dickinson, (1830,1866), poétesse américaine.
source du texte : American Literature, sur fb.
