InfoTekArt : Archives des articles (2004-2024)

  • Brives (Martial de) : Les soupirs d'une âme exilée

    Je vis, mais c’est hors de moi-même ;
    Je vis, mais c’est sans vivre en moi ;
    Je vis dans l’objet de ma foi
    Que je ne vois pas et que j’aime ;
    Triste nuit des longs embarras
    Où mon âme est enveloppée,
    Si tu n’es bientôt dissipée,
    Je me meurs de ne mourir pas.

    Le poète religieux et capucin français Martial de Brives (1600-1653). Sur ces paroles de Saint Paul : Cupio dissolvi et esse cum Christo

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  • Char (René) : Post-scriptum

    Évadez-vous de moi qui patiente sans bouche;
    A vos pieds je suis né, mais vous m’avez perdu;
    Mes feux ont trop précisé leur royaume;
    Mon trésor a coulé contre votre billot.

    Le désert comme asile au seul tison suave
    Jamais ne m’a nommé, jamais ne m’a rendu.

    Écartez-vous de moi qui patiente sans bouche :
    Le trèfle de la passion est de fer dans ma main.

    Dans la stupeur de l’air où s’ouvrent mes allées,
    Le temps émondera peu à peu mon visage,
    Comme un cheval sans fin dans un labour aigri.


    Fureur et mystère. Seuls demeurent. 1938-1944. C’est l’un des poèmes de René Char mis en musique (choral) par Pierre Boulez.

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  • Char (René) : Dehors la nuit est gouvernée

    Peuple de roseaux bruns lèvres de pauvreté dentelles haletantes au levant de son sillage gravi entée en flamme
    Je baise l’emplacement de sa chair fondée
    Derrière la vitre toutes les fièvres écrasées bourdonnent se raffinent
    Lauréat des yeux transportés
    Jusqu’au torrent pour la lécher au fond de sa faille
    Secoue-toi infirme vent de portefaix
    Tu pèses nuisible sur le commerces des grades
    Son encolure n’a pas renoncé au feuillage de la lampe
    Les liens cèdent L’île de son ventre marche de passion et de couleurs s’en va
    La hampe du coquelicot révolte et fleur meurt dans la grâce
    Tout calme est une plainte une fin une joie

    Monstre qui projetez votre humus tiède dans le printemps de sa ville
    Ventouse renversée au flanc de l’agrément du ciel
    Souffrez que nous soyons vos pèlerins extrêmes
    Semeurs ensevelis dans le labyrinthe de votre pied.

    Dehors la  nuit est gouvernée. 1937-1938

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  • Char (René) : Mon amour est triste

    Mon amour est triste
    Parce qu’il est fidèle
    Il n’interpelle pas l’oubli des autres
    Il ne tombe pas de la bouche comme un journal de la poche
    Il n’est pas liant parmi l’angoisse qui tourbillonne en commun
    Il ne s’isole pas sur les brisants de la presqu’île pour simuler le pessimisme
    Mon amour est triste
    Parce qu’il est dans la nature troublée de l’amour d’être triste
    Comme la lumière est triste
    Le bonheur triste

    Tu nous as passé liberté tes courroies de sable.

    Quatre âges. IV. Placard pour un chemin des écoliers. 1936-1937

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  • Rilke (Rainer Maria) : Qui nous dit que tout disparaisse?

    Qui nous dit que tout disparaisse?
    de l’Oiseau que tu blesses,
    qui sait, s’il ne reste le vol,
    et peut-être les fleurs des caresses
    survivent à nous, à leur sol.

    Ce n’est pas le geste qui dure
    mais il vous revêt de l’armure
    d’or – des seins jusqu’aux genoux -,
    et tant la bataille fut pure
    qu’un Ange la porte après vous.

    Poèmes français (écrits en français) 1919

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  • Rilke (Rainer Maria) : Mein Leben is nicht diese steile Stunde. Ma vie n'est pas cette heure abrupte

    Mein Leben ist nicht diese steile Stunde,
    darin du mich so eilen siehst.
    Ich bin ein Baum vor meinem Hintergrunde,
    ich bin nur einer meiner vielen Munde
    und jener, welcher sich am frühsten schließt.

    Ich bin die Ruhe zwischen zweien Tönen,
    die sich nur schlecht aneinander gewöhnen:
    denn der Ton Tod will sich erhöhn—

    Aber im dunklen Intervall versöhnen
    sich beide zitternd. Und das Lied bleibt schön.

    Ma vie n’est pas cette heure abrupte
    vers quoi tu me vois me hâter.
    Je suis un arbre devant mon décor,
    je ne suis que l’une de mes nombreuses bouches,
    et celle qui se clôt la première.

    Je suis la pause entre deux notes
    qui s’harmonisent mal :
    la note de la mort veut monter à l’aigu.

    Mais dans la nuit de l’intervalle elles s’accordent
    toutes deux frémissantes. Et le chant reste beau.

    Das Stundenbuch, Le Livre d’heures (1899)

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  • Rilke (Rainer Maria) : Lettre à un jeune Poète (préface)

    Une seule chose est nécessaire: la solitude.
    La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer, des heures durant, personne – c’est à cela qu’il faut parvenir.
    Être seul comme l’enfant est seul quand les grandes personnes vont et viennent, mêlées à des choses qui semblent grandes à l’enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s’en affairent et que l’enfant ne comprend rien à ce qu’elles font.
    S’il n’est pas de communion entre les hommes et vous, essayez d’être près des choses: elles ne vous abandonneront pas. Il y a encore des nuits, il y a encore des vents qui agitent les arbres et courent sur les pays.
    Dans le monde des choses et celui des bêtes, tout est plein d’événements auxquels vous pouvez prendre part.
    Les enfants sont toujours comme l’enfant que vous fûtes: tristes et heureux; et si vous pensez à votre enfance, vous revivez parmi eux, parmi les enfants secrets. Les grandes personnes ne sont rien, leur dignité ne répond à rien.

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  • Purana (Markandaya) : Mon enfant tu n'as ni nom ni forme

    Madasela, parlant à son nouveau-né:
    – Mon enfant, tu n’as ni nom ni forme. Et c’est pure fantaisie que de t’avoir donné un nom.
    Ton corps que voilà, formé des cinq éléments, n’est en vérité pas tien, et tu ne lui appartiens pas…
    Pourquoi pleures-tu? Mais peut-être ne pleures-tu pas, et ce qui sort de toi n’est q’un bruit sans signification, fils de Roi.
    Dans ton corps résiste un autre toi.
    Donc, repoussons la pensée: « Cet enfant est à moi », car elle n’appartient qu’à la chair.
    Honte à ceux qui se laissent abuser ainsi!

    Tiré de La Voix des Choses, textes recueillis par Marguerite Yourcenar, citant A. Coomarasani.

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  • Les Quatre Voeux bouddhiques

    Si nombreux que soient mes défauts,
    Je m’efforcerai d’en triompher.

    Si difficile que soit l’étude,
    je m’appliquerai à l’étude.

    Si ardu que soit le chemin de la Perfection,
    je ferai de mon mieux pour y avancer.

    Si innombrables que soient les créatures errantes dans l’étendue des trois mondes,
    je travaillerai à les sauver.

    Les Quatre Voeux bouddhiques. Tiré de La Voix des Choses, textes recueillis par Marguerite Yourcenar.

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  • Char (René) : Commune présence (partie II)

    Tu es pressé d’écrire

    Comme si tu étais en retard sur la vie
    S’il en est ainsi fais cortège à tes sources
    Hâte-toi
    Hâte toi de transmettre
    Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
    Effectivement tu es en retard sur la vie
    La vie inexprimable
    La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir
    Celle qui t’est refusée chaque jour par les êtres et par les choses
    Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
    Au bout de combats sans merci
    Hors d’elle tout n’est qu’agonie soumise fin grossière
    Si tu rencontres la mort durant ton labeur
    Reçois-là comme la nuque trouve bon le mouchoir aride
    En t’inclinant
    Si tu veux rire
    Offre sa soumission
    Jamais tes armes
    Tu as été créé pour des moments peu communs
    Modifie-toi disparais sans regret
    Au gré de la rigueur suave
    Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
    Sans interruption
    Sans égarement
    Essaime la poussière
    Nul ne décelera votre union.
    Commune présence (Marteau sans maître, Moulin premier)

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