InfoTekArt : Archives des articles (2004-2024)

  • Char (René) : J'habite une douleur

    Ne laisse pas le soin de gouverner ton cœur à ces tendresses parentes de l’automne auquel elles empruntent sa placide allure et son affable agonie. L’œil est précoce à se plisser. La souffrance connaît peu de mots. Préfère te coucher sans fardeau ; tu rêveras du lendemain et ton lit te sera léger. Tu rêveras que ta maison n’a plus de vitres. Tu es impatient de t’unir au vent, au vent qui parcourt une année en une nuit. D’autres chanteront l’incorporation mélodieuse, les chairs qui ne personnifient plus que la sorcellerie du sablier. Tu condamneras la gratitude qui se répète. Plus tard, on t’identifiera à quelque géant désagrégé, seigneur de l’impossible.
    Pourtant.
    Tu n’as fait qu’augmenter le poids de ta nuit. Tu es retourné à la pêche aux murailles, à la canicule sans été. Tu es furieux contre ton amour au centre d’une entente qui s’affole. Songe à la maison parfaite que tu ne verras jamais monter. À quand la récolte de l’abîme ? Mais tu as crevé les yeux du lion. Tu crois voir passer la beauté au-dessus des lavandes noires…
    Qu’est-ce qui t’a hissé une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre ?
    Il n’y a pas de siège pur.

    Fureur et Mystère. Le poème pulvérisé (1945-1947)

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  • Céline (Louis-Ferdinand ) : Voyage au bout de la nuit (préface et extrait)

    Préface
    Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force.
    Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et choses, tout est imaginé. C’est un roman, rien qu’une histoire active. Littré le dit, qui ne se trompe jamais.
    Et puis d’abord tout le monde peut en faire autant. Il suffit de fermer les yeux.
    C’est de l’autre côté de la vie.

    Extrait
    Nous longions les berges vers Saint-Cloud, voilées du halo dansant des brumes qui montent de l’automne. Près du pont, quelques péniches touchaient du nez les arches, durement enfoncées dans l’eau par le charbon jusqu’au plat- bord.
    L’immense éventail de verdure du parc se déploie au-dessus des grilles. Ces arbres ont la douce ampleur et la force des grands rêves. Seulement des arbres, je m’en méfiais aussi depuis que j’étais passé par leurs embuscades. Un mort derrière chaque arbre. La grande allée montait entre deux rangées roses vers les fontaines.
    À côté du kiosque la vieille dame aux sodas semblait lentement rassembler toutes les ombres du soir autour de sa jupe. Plus loin dans les chemins de côté flottaient les grands cubes et rectangles tendus de toiles sombres, les baraques d’une fête que la guerre avait surprise là, et comblée soudain de silence.

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  • Breton (André) : L'Union libre

    Ma femme à la chevelure de feu de bois
    Aux pensées d’éclairs de chaleur
    A la taille de sablier
    Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
    Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d’étoiles de dernière grandeur
    Aux dents d’empreintes de souris blanche sur la terre blanche
    A la langue d’ambre et de verre frottés
    Ma femme à la langue d’hostie poignardée
    A la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux
    A la langue de pierre incroyable
    Ma femme aux cils de bâtons d’écriture d’enfant
    Aux sourcils de bord de nid d’hirondelle
    Ma femme aux tempes d’ardoise de toit de serre
    Et de buée aux vitres
    Ma femme aux épaules de champagne
    Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace
    Ma femme aux poignets d’allumettes
    Ma femme aux doigts de hasard et d’as de coeur
    Aux doigts de foin coupé
    Ma femme aux aisselles de martre et de fênes
    De nuit de la Saint-Jean
    De troène et de nid de scalares
    Aux bras d’écume de mer et d’écluse
    Et de mélange du blé et du moulin
    Ma femme aux jambes de fusée
    Aux mouvements d’horlogerie et de désespoir
    Ma femme aux mollets de moelle de sureau
    Ma femme aux pieds d’initiales
    Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent
    Ma femme au cou d’orge imperlé
    Ma femme à la gorge de Val d’or
    De rendez-vous dans le lit même du torrent
    Aux seins de nuit
    Ma femme aux seins de taupinière marine
    Ma femme aux seins de creuset du rubis
    Aux seins de spectre de la rose sous la rosée
    Ma femme au ventre de dépliement d’éventail des jours
    Au ventre de griffe géante
    Ma femme au dos d’oiseau qui fuit vertical
    Au dos de vif-argent
    Au dos de lumière
    A la nuque de pierre roulée et de craie mouillée
    Et de chute d’un verre dans lequel on vient de boire
    Ma femme aux hanches de nacelle
    Aux hanches de lustre et de pennes de flèche
    Et de tiges de plumes de paon blanc
    De balance insensible
    Ma femme aux fesses de grès et d’amiante
    Ma femme aux fesses de dos de cygne
    Ma femme aux fesses de printemps
    Au sexe de glaïeul
    Ma femme au sexe de placer et d’ornithorynque
    Ma femme au sexe d’algue et de bonbons anciens
    Ma femme au sexe de miroir
    Ma femme aux yeux pleins de larmes
    Aux yeux de panoplie violette et d’aiguille aimantée
    Ma femme aux yeux de savane
    Ma femme aux yeux d’eau pour boire en prison
    Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
    Aux yeux de niveau d’eau de niveau d’air de terre et de feu

    Clair de Terre, 1931

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  • Chant de messe : Trouver dans ma vie ta présence

    Refrain
    Trouver dans ma vie ta présence
    Tenir une lampe allumée.
    Choisir avec toi la confiance,
    Aimer et se savoir aimé.
    Couplets
    1 – Croiser ton regard dans le doute,
    Brûler à l’écho de ta voix.
    Rester pour le pain de la route,
    Savoir reconnaître ton pas.
    2 – Brûler quand le feu devient cendre,
    Partir vers celui qui attend.
    Choisir de donner sans reprendre,
    Fêter le retour d’un enfant.
    3 – Ouvrir quand tu frappes à ma porte,
    Briser les verrous de la peur.
    Savoir tout ce que tu m’apportes,
    Rester et devenir veilleur.

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  • Char (René) : Allégeance

    Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l’aima?
    Il cherche son pareil dans le vœu des regards. L’espace qu’il parcourt est ma fidélité. Il dessine l’espoir et léger l’éconduit. Il est prépondérant sans qu’il y prenne part.
    Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s’inscrit son essor, ma liberté le creuse.
    Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l’aima et l’éclaire de loin pour qu’il ne tombe pas?

    Extrait de « Eloge d’une soupçonnée », Poésie/Gallimard

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  • Goethe (Johann Wolfgang von) : Der Erlkönig (Le Roi des Aulnes)

    Wer reitet so spät durch Nacht und Wind?
    Es ist der Vater mit seinem Kind;
    Er hat den Knaben wohl in dem Arm,
    Er faßt ihn sicher, er hält ihn warm.

    Mein Sohn, was birgst du so bang dein Gesicht? –
    Siehst, Vater, du den Erlkönig nicht?
    Den Erlenkönig mit Kron und Schweif? –
    Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif. –

    « Du liebes Kind, komm, geh mit mir!
    Gar schöne Spiele spiel ich mit dir;
    Manch bunte Blumen sind an dem Strand,
    Meine Mutter hat manch gülden Gewand. »

    Mein Vater, mein Vater, und hörest du nicht,
    Was Erlenkönig mir leise verspricht?
    -Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind;
    In dürren Blättern säuselt der Wind. –

    « Willst, feiner Knabe, du mit mir gehn?
    Meine Töchter sollen dich warten schön;
    Meine Töchter führen den nächtlichen Reihn,
    Und wiegen und tanzen und singen dich ein. »

    Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort
    Erlkönigs Töchter am düstern Ort? –
    Mein Sohn, mein Sohn, ich seh es genau:
    Es scheinen die alten Weiden so grau. –

    « Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt;
    Und bist du nicht willig, so brauch ich Gewalt. »
    Mein Vater, mein Vater, jetzt faßt er mich an!
    Erlkönig hat mir ein Leids getan! –

    Dem Vater grausets, er reitet geschwind,
    Er hält in Armen das ächzende Kind,
    Erreicht den Hof mit Mühe und Not;
    In seinen Armen das Kind war tot.

    
Qui chevauche si tard dans la nuit dans le vent ?
    C’est le père avec son enfant,
    Il serre le garçon dans ses bras,
    Il le tient fermement, il le garde au chaud

    Mon fils, pourquoi caches-tu ton visage d’effroi ?
    Père, ne vois-tu pas le Roi des Aulnes ?
    Le roi des Aulnes avec couronne et traîne ?
    Mon fils, c’est une traînée de brouillard.

    Toi cher enfant, viens, pars avec moi !
    Je jouerai à de bien jolis jeux avec toi,
    Il y a tant de fleurs multicolores sur le rivage
    Et ma mère possède tant d’habits d’or

    Mon père, mon père, n’entends-tu pas
    Ce que le Roi des Aulnes me promet doucement ?
    Calme-toi, reste calme, mon enfant,
    Le vent murmure dans les feuilles mortes

    Veux-tu, petit garçon, venir avec moi ?
    Mes filles doivent déjà d’attendre
    Mes filles conduisent le Rhin nocturne,
    Elles te berceront de leurs chants et de leurs danses

    Mon père, mon père, ne vois-tu pas là-bas
    Les filles du Roi des Aulnes cachées dans l’ombre ?
    Mon fils, mon fils, je le vois bien,
    Les saules de la forêt semblent si gris.

    Je t’aime, ton joli visage me touche,
    Et si tu n’es pas obéissant, alors j’utiliserai la force !
    Mon père, mon père, maintenant il me saisit
    Le Roi des Aulnes me fait mal.

    Le père frissonne d’horreur, il chevauche promptement,
    Il tient dans ses bras l’enfant gémissant
    Il parvient au village à grand effort
    Dans ses bras l’enfant était mort.

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  • Fargue (Léon-Paul) : Nocturne

    Un long bras timbré d’or glisse du haut des arbres
    Et commence à descendre et tinte dans les branches.
    Les feuilles et les fleurs se pressent et s’entendent.
    J’ai vu l’orvet glisser dans la douceur du soir.
    Diane sur l’étang se penche et met son masque.
    Un soulier de satin court dans la clairière
    Comme un rappel de ciel qui rejoint l’horizon.
    Les barques de la nuit sont prêtes à partir.
    D’autres viendront s’asseoir sur la chaise de fer.
    D’autres verront cela quand je ne serai plus.
    La lumière oubliera ceux qui l’ont tant aimée.
    Nul appel ne viendra rallumer nos visages.
    Nul sanglot ne fera retentir notre amour.
    Nos fenêtres seront éteintes.
    Un couple d’étrangers longera la rue grise.
    Les voix,
    D’autres voix chanteront, d’autres yeux pleureront
    Dans une maison neuve.
    Tout sera consommé, tout sera pardonné,
    La peine sera fraîche et la forêt nouvelle,
    Et peut-être qu’un jour, pour de nouveaux amis,
    Dieu tiendra ce bonheur qu’il nous avait promis.

    (1876-1947 ; De Poèmes, NRF, Paris, 1919)

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  • Supervielle (Jules) : Nocturne en plein jour

    Quand dorment les soleils sous nos humbles manteaux
    Dans l’univers obscur qui forme notre corps,
    Les nerfs qui voient en nous ce que nos yeux ignorent
    Nous précèdent au fond de notre chair plus lente,
    Ils peuplent nos lointains de leurs herbes luisantes
    Arrachant à la chair de tremblantes aurores.
    C’est le monde où l’espace est fait de notre sang.
    Des oiseaux teints de rouge et toujours renaissants
    Ont du mal à voler près du coeur qui les mène
    Et ne peuvent s’en éloigner qu’en périssant
    Car c’est en nous que sont les plus cruelles plaines
    Où l’on périt de soif près de fausses fontaines.
    Et nous allons ainsi, parmi les autres hommes,
    Les uns parlant parfois à l’oreille des autres

    (La Fable du monde – 1938)

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  • Thuan (Trinh Xuan ) : Voir loin, c'est voir tôt

    La lumière de la Lune nous parvient après un peu plus d’une seconde, celle du Soleil après huit minutes, celle de la plus proche étoile après quatre années, celle de la plus proche galaxie semblable à la Voie lactée (Andromède) après près de deux millions d’années (en d’autres termes, la lumière est partie d’Andromède à peu près au moment où le premier homme marchait sur terre, quelque part en Afrique), celle de l’amas de galaxie le plus proche après cinquante millions d’années.

    Préface à « Notre existence a-t-elle un sens ? » de Jean Staune; auteur de La Mélodie secrète

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  • Supervielle (Jules) : L'allée

    – Ne touchez pas l’épaule
    Du cavalier qui passe,
    Il se retournerait
    Et ce serait la nuit,
    Une nuit sans étoiles,
    Sans courbe ni nuages.
    – Alors que deviendrait
    Tout ce qui fait le ciel,
    La lune et son passage,
    Et le bruit du soleil?
    – Il vous faudrait attendre
    Qu’un second cavalier
    Aussi puissant que l’autre
    Consentît à passer.

    (Montevideo, Uruguay 1884 – Paris 1960) 

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