Auteur : Luc Fayard

  • marche et musique (rythme et souffle au pays de Bray)

    pas à pas note à note pulsions égrenées
    pentes du haut et du bas douces effrénées
    œil intérieur connecté sur le monde en soi
    et les mains qui plongent ou font la balançoire

    la marche et la musique une offrande et un cri
    ton corps appuyé sur la matière et le vide
    t’offre lentement une construction multiple
    qui se déroule devant toi comme la vie

    le cœur crescendo quand ça grimpe durement
    double croche des pulsations tambourinées
    et le soupir gai quand s’aplatit le chemin
    pour que se joue la mélodie ensorcelée

    le présent impérieux imprègne l’âme nue
    tu n’as plus en tête ni futur ni mémoire
    juste une singulière vibration qui enfle
    enlaçant à travers toi le ciel et la terre

    chaque mouvement possède sa propre note
    le tout assemblé formant un destin unique
    une harmonie assouvie rythmée par le souffle
    et ce souffle pur est un espoir un arôme

    ose l’audace de vagabonder
    sur la voie subite qui se révèle
    dans la nouvelle cadence imposée
    par le monde arbitraire que tu crées

    une voie rude et longue sinueuse
    pleine de larmes rires de sueurs
    qui découvre lentement ses richesses
    écouter la vie la divine ivresse

    et la voir naître plaisir permanent
    grâce à cet aller-retour incessant
    prendre et donner inspirer expirer
    ce que tu crées provient de ce qui est

    à chacun son pas sa note cri et bonheur
    conception pure d’un moment d’éternité
    la beauté ressemble à un puzzle dérobé
    qui se dévoile quand les mains se lient au cœur

    marcheur et musicien l’un et l’autre accompli
    l’équilibre nait de ce groupe en conjonction
    la sagesse découle de confrontations
    auxquelles se mêle un petit grain de folie

    l’amour de la vie inconnu qui t’envahit
    te prend prestement dans ses cercles dans ses bras
    pour t’emporter au-delà du bien et du mal
    vers un monde nouveau où tout se réalise

    le silence t’entourait comme le désert
    il s’emplit maintenant de pulsations intimes
    qui te relient à tous les peuples de la terre
    et tu entends ton cœur profond battre à ce rythme

    rythme et souffle plein et vide énergie
    lumière et ténèbres souffrance et joie
    effort constant âme et main pas à pas
    musique et marche symphonies de vie

  • miroir de la montagne

    ombre animée des sapins choyés par le vent
    pentes bienveillantes à la longue blancheur
    et ce silence or et bleu nappant les hauteurs
    hantées d’aigles et de gypaètes seulement

    là les couleurs et les mouvements se répondent
    et se mêlent pour créer de nouvelles vies
    de nouvelles formes et là de nouveaux cris
    la nature n’est pas un temple elle est une onde

    c’est le pays de l’âme aux deux penchants
    celui des crêtes aigües noires et hautaines
    qui défient les siècles et les vents
    et un peu plus bas celui des courbes molles
    qui sans cassure s’étendent langoureusement

    la montagne est un miroir dans le miroir
    vers le bas les lignes fusionnent et bourdonnent
    vers le haut elles s’écartent et se taisent
    la vallée absorbe tout dans son cirque

    sur la neige il ne reste que le crissement de ton pas
    rythmé par ton souffle étonné tendre
    quand tu vois les traces de l’oiseau cendre
    et que tu pleures ce qui se vit sans toi

    les faitages des chalets créent des lignes brisées
    qui se répètent comme un dessin d’enfant
    fragiles hirondelles sur un fil crispé
    vers l’adret les couleurs du bois s’avancent fièrement
    et jaillissent de la forêt tels des avant postes
    chacun niché sur son promontoire

    au village le clocher bariolé proclame sa joie
    les rues aussi ont une double nature
    elles lancent des flèches vers l’horizon butant sur un mont
    ou créent des entrelacs de mystères accolés

    la force de cette unité vient de la multiplicité des plans
    voici l’avant et l’après voici la nature et voici l’homme
    voici le combat et l’harmonie la rage et la prière
    ici on ne se perd pas on avance d’un pas ferme

    le visage est celui de la terre et des roches
    aussi tailladé aussi brun qu’elles
    le sourire ressemble à la musique des rivières
    l’éclat des yeux éclaire plus loin que toi

    ici les gestes anciens ne sont pas oubliés
    ni le passé des hommes acharnés
    ici le temps ne s’arrête pas il bat
    le tempo des pays éminents
    où la lenteur est un art de vivre
    où chaque pas compte comme une offrande
    et si le soupir vient
    un regard haut l’éteint

    ici le temps respire au rythme des couleurs
    et quand l’ancolie refleurit
    l’homme s’ébroue et revit
    la montagne est un miroir du bonheur

  • tic-tac

    un jour le monde sera circulaire
    tendre et rose et vert
    les chemins se croisant
    on se hélera d’une route à l’autre
    en souvenir du temps
    des longs sentiers creux
    on marchera cote à cote entonnant
    des chants d’amour et d’amitié
    mais le temps ne s’arrête pas
    il faut continuer de bâtir
    pour parer les attaques
    de l’horloge de la vie
    tic-tac tic-tac tic-tac

  • karakoum

    la vie est un désert de karakoum
    un vent qui secoue les arbrisseaux malingres
    le soleil coiffant tout comme un chapeau
    et la piste qui court et s’efface

    la vie est un désert de karakoum
    avec son cratère qui fait boum
    son canal large et droit survolé de buses infidèles
    et l’éternel pêcheur venu de nulle part

    la vie est un désert de karakoum
    jaune sale et vert pâle
    avec ses couleurs pas franches
    tout est long et lent insaisissable
    comme le sable

    la vie est un désert de karakoum
    sans ombre ni relief
    le temps s’endort et rêve
    rien ne finira jamais

    la vie est un désert de karakoum
    peuplé d’histoires cruelles
    et d’espoirs sacrifiés
    et l’homme avance
    malgré tout

  • chênes verts

    chênes verts dénoués de rustres restanques
    soleil filtré créant un relief fractionné
    terre ocre et âcre aux cailloux de rochers
    grattée çà et là par quelques sangliers tenaces
    les champignons se montrent insolents
    les truffes se cachent évidemment
    ici on les entend légers
    des oiseaux sont heureux
    ils sont chez eux
    l’air possède une densité spéciale
    cristalline comme un sourire irréfléchi
    ténébreuse comme la texture des sens inspirés
    il faudra que tout reste ainsi
    l’homme ne va rien changer à cette riante gravité
    juste y ajouter le souffle de son passé
    pour qu’il se marie à ce présent mature
    juste un instrument de plus accordé
    à la symphonie ambiguë de la nature

  • routes violettes

    un jour les routes seront violettes
    les prés roses et rouges
    le soleil bleu
    jouera sur la lumière et les ombres
    on dansera sur les places
    dans les villages éclatants
    le sourire éclairera
    la figure des gens
    et les enfants riront
    de ces couleurs nouvelles 
    accolées au pays

  • port du sud

    tous les bruits sont là
    le gai klaxon des voitures
    sur les quais agités

    de mouvements variés
    le boum-boum-boum 
    des bateaux à moteur
    qui glissent sur l’eau
    le bruissement 
    des filets de pêche 
    enroulés à la poupe
    les voix riantes
    qui s’interpellent 
    en crieurs de marchés
    d’habitude un tableau 
    c’est le silence
    mais ici dans tous ses bleux
    la vie même

  • voiles du rêve

    voiles dans tous les sens
    géométries improbables
    le vent fou nous fera 
    perdre la tête
    on le sait bien
    puissance de l’allégorie
    et de la métonymie
    urgence de prendre ce voilier
    partir avec lui loin
    là-bas
    c’est toujours mieux qu’ici
    garder avec précaution
    les voiles croisées
    belle allure ce vent arrière
    les marins le savent bien
    mais difficile à tenir
    comme la vie
    et toujours
    la même question
    combien de temps
    va durer le rêve

    Texte inspiré par la sculpture Mettre les voiles, d’Emma Lisa

  • pays de l'enfance

    les roses trémières
    illuminent le sentier
    de ce pays magique
    où volètent des fées
    déguisées en fleurs 

    les lampions éclairent
    la pénombre des frondaisons
    les arbres chantent à mi-voix

    des berceuses qui parlent

    de géants aux bottes d’or
    c’est le pays de l’enfance

  • indices de table

    rouge et blanc sur noir
    prémisses de goût
    promesses de futur soyeux
    puissance de l’ingrédient
    et de la sémiologie
    dans ces fruits et légumes
    posés négligemment
    sur la table
    tout reste à faire
    et c’est tant mieux
    prenons le temps