tout est flou glauque dans l’ombre hagarde grise et noire des immeubles et des arbres on a beau écarquiller les yeux rien d’autre à voir au-dessus des prisons qu’un ciel kaki aucun espoir toute une vie pour toujours enfermée dans un rectangle
Texte de Luc Fayard, inspiré par Yellow Square, de Brice Marden. Voir la version illustrée.
saisir le vent comme un peintre en dire le moins possible autrement peut-être ne parler que vibration et amour se souvenir d’hier et de ses rêves se laisser aller à l’errance désordonnée loin du flux comme la vague à contre-courant sans autre but que la beauté la vérité viendra toute seule dans la passion de l’art pur et ciselé
Texte de Luc Fayard; voir la version illustrée par 10 artistes contemporains.
je me souviens j’étais un crabe triste glissant d’une algue à l’autre et le soir aux piaillements crissants des grands oiseaux blancs j’allais me terrer dans mon antre
je me souviens j’étais une araignée maigre pendue à sa filandre aux arbres de branche en branche et dans le matin cru éblouissant je me recroquevillais en pleurant
je me souviens la vie prenait mille teintes sans frontière entre noir et blanc c’était avant l’arrivée de la couleur mais personne n’en avait besoin les enfants le savent bien
je me souviens des épaules basses des visages longs ce n’est pas grave disait-on il faut juste un peu de poussière et d’encre pour pleurer
je me souviens quand tout a changé l’horizon frondeur a voulu se teindre en bleu ce fut la bataille de la terre et du feu et le ciel a fini par gagner
je me souviens quand la tristesse s’en est allée faisant place au sourire dans les chemins moins escarpés aux pierres moins glissantes les grains de sable se sont mis à jouer
je me souviens de ton premier rire
Texte de Luc Fayard inspiré par Cartographie mentale, de Célia Ebert. Voir la version illustrée.
Frottage au fusain & lavis d’encre de Chine. Effacement, grattage – 2024.
Tirage pigmentaire signé et numéroté.
Née au contact direct de la pierre, cette œuvre explore la trace et l’empreinte.
Le fusain capte les reliefs du sol, comme une mémoire spontanée.
Le lavis d’encre de Chine habite ces formes, jusqu’à faire émerger une cartographie mentale, où l’accident dialogue avec l’aléatoire.
je me souviens j’étais un crabe triste glissant d’une algue à l’autre et le soir aux piaillements crissants des grands oiseaux blancs j’allais me terrer dans mon antre
je me souviens j’étais une araignée maigre pendue à sa filandre aux arbres de branche en branche et dans le matin cru éblouissant je me recroquevillais en pleurant
je me souviens la vie prenait mille teintes sans frontière entre noir et blanc c’était avant l’arrivée de la couleur mais personne n’en avait besoin les enfants le savent bien
je me souviens des épaules basses des visages longs ce n’est pas grave disait-on il faut juste un peu de poussière et d’encre pour pleurer
je me souviens quand tout a changé l’horizon frondeur a voulu se teindre en bleu ce fut la bataille de la terre et du feu et le ciel a fini par gagner
je me souviens quand la tristesse s’en est allée faisant place au sourire dans les chemins moins escarpés aux pierres moins glissantes les grains de sable se sont mis à jouer
je me souviens de ton premier rire
Texte de Luc Fayard inspiré par Cartographie mentale, de Célia Ebert
Natsha Krenbol – Dans un coin du tramwayElisabeth LombardKinnariAnne Grenier
Nino Ferrer
l’art pur du poète
saisir le vent comme un peintre en dire le moins possible autrement peut-être ne parler que vibration et amour se souvenir d’hier et de ses rêves se laisser aller à l’errance désordonnée loin du flux comme la vague à contre-courant sans autre but que la beauté la vérité viendra toute seule dans la passion de l’art pur et ciselé
Nathalie Camoin-Chanet
Olga SuvorovaTyson GrummAnna GüntnerLizzie Riches
Texte de Luc Fayard, illustré par 10 artistes contemporains (de gauche à droite et de haut en bas) : Natsha Krenbol, Elisabeth Lombard, Kinnari, Anne Grenier, Nino Ferrer, Nathalie Camon-Chanet, Olga Suvorova, Tyson Grumm, Anna Güntner, Lizzie Riches
Extrait de mon cours de Paris-Dauphine des années 2005 sur la partie lecture. Intéressant de connaître quelques mécanismes et quelques chiffres.
Pierre-Auguste Renoir – La Liseuse (1875)
Pour ceux que ça intéresse, voici un petit résumé de mon cours de Dauphine « Maîtriser son information » sur la partie lecture. Savoir comment on lit permet ensuite de mieux comprendre comment il faut écrire pour être lu et compris. Je reviendrai plus tard sur cette partie écriture. La plupart des informations que je traite ici viennent des enseignements des écoles de journalisme, notamment le CFPJ à Paris et l’ESJ à Lille. Le lecteur parcourt un journal selon différents niveaux de lecture. Il consacre en moyenne 15 à 20 minutes à la lecture d’un quotidien. Sachant qu’il peut lire 12 000 mots à l’heure, il va donc en lire effectivement 3 000 à 4 000 mots, soit moins de 10% de la surface du quotidien. Appliquez cette règle au contenu des blogs et vous désespérez immédiatement tous les auteurs !
Si vous êtes pressé: le résumé et les chiffres-clés, c’est par ici , lire la suite
– vitesse moyenne de lecture (d’un quotidien) : 12 000 mots à l’heure ; en 15 à 20 minutes, on lit 10% d’un quotidien. – nombre de mots saisis en un coup d’œil : 7 à 10 mots – temps de fixation : ¼ seconde – temps de déplacement d’un groupe de mots à un autre : 1/40e de seconde – capacité de mémorisation immédiate: 7 items (caractères, chiffres), plus ou moins 2 – principe de pertinence : ☑️ plus l’effet cognitif produit sur le lecteur par une information est grand, plus elle est pertinente pour lui ; ☑️ plus l’information lui demande un effort de traitement, moins elle est pertinente. ☑️ la pertinence d’une information dépend de son contexte et ce contexte est fabriqué par le lecteur. – principe de lecture des « deductive satisfacers » : dès qu’on arrive à une conclusion (compréhension du texte) qui coïncide avec nos croyances, on arrête de chercher des modèles alternatifs parce qu’ils risqueraient de réfuter notre conclusion. – capacité de perception humaine : 45 bits par seconde (à comparer avec un taux de transfert de données d’un disque dur de 30 millions de bits par seconde) – capacité de mémoire à court terme : 10 à 20 mots (ce qui permet de comprendre le sens d’un paragraphe) – mémorisation d’un mot en fonction de son nombre de syllabes : * 1 syllabe = 100% * 2 syllabes = 60% * 3 syllabes = 25% * 4 syllabes = 15% * 5 syllabes = 10% => Loi de Baudot : les mots les plus utilisés (donc les mieux compris) sont les plus courts ; dans la langue française les 34 mots les plus utilisés ont une longueur moyenne de 2,8 lettres tandis que ceux aux environs de la 12 000e place ont une longueur moyenne de 8 caractères. – vocabulaire moyen : * fin d’études primaire = 700 mots * niveau bac = 1 500 mots * études supérieures = 3 500 mots => par rapport à ces quantités, nous reconnaissons 4 à 5 fois plus de mots mais avec un sens approximatif. * Petit Robert = 50 000 mots * Thésaurus de la langue française = 150 000 mots sans jargons, 250 000 mots avec jargons – mémorisation d’une phrase en fonction de son nombre de mots : * 12 mots : 100% * 13 mots : 90% * 17 mots : 70% * 24 mots : 50% * 40 mots : 30% – vocabulaire auteurs célèbres : * Charles de Gaulle 6 009 mots (ensemble de ses discours) * Jean Racine : 1 800 mots (ensemble de ses tragédies) * Charles Trénet : 1 200 mots (ensemble des chansons) * Georges Simenon : 800 mots (tous les Maigret) – la mystérieuse loide Zipf : dans un corpus de texte, le produit de la fréquence d’un mot par son rang dans le texte est constant : le 100e mot est utilisé 100 fois moins que le 1er, le 1 000e 1 000 fois etc. Sources principales et auteurs cités dans le texte complet, par ordre d’apparition : Noam Chomsky, G.A Miller, Bertrand Labasse, Barbara Minto, A.D Baddeley, W. Kintsch, Dan Sperber et Deirdre Wison, Philip N. Johnson_Laird, M.F. Ehrlich, HH. Tardieu, M . Cavazza, Robert Escarpit, Loïc Hervouët, Jean Baudot
première publication dans Infotekart : 7 avril 2005
Depuis toujours, la peinture – comme la photographie ou la sculpture – cherche à figer le temps et l’espace : les artistes expriment ce désir de capturer l’instant, ce qui ne se voit pas, ce qu’ils sont les seuls à avoir vu dans un paysage, un visage, dans leur tête… Et tout leur travail consiste à matérialiser cette fugacité. Louis Aragon disait des tableaux de Paul Klee qu’il y avait vu le vent. Claude Monet voulait peindre l’air. Leur justification est que dans leur travail pour saisir l’instant, il y a une forme d’éternité. Marc Desgranchamps, lui, fait l’inverse : il multiplie le temps et l’espace sur ces tableaux, il crée une nouvelle dimension qui est celle de sa vision. Ce n’est pas l’instant qu’il chasse, c’est la sensation qui, par définition, est multiple, part dans toutes les directions. Son objectif n’est pas l’éternité
mais au contraire le multi-temporel, dans une ambiance flottante, décentrée. Dans la lignée de Francis Bacon qui disait : « Je veux peindre la sensation de l’instant, non sa représentation. »
Les artistes cherchent à reproduire la réalité dans une forme à leur manière. Les impressionnistes ou les cubistes reconstruisent avec des points ou des formes. Les abstraits vont peut-être plus loin en tentant de montrer une autre réalité. Marc Desgrandchamps, lui, ne vise pas le réel mais le rêve ou, plutôt, il mélange le rêve et la réalité. Il est plus .proche de nous en ce sens, qui sommes en permanence partagés entre le réel qui nous contraint et le désir qui nous fait vibrer. Son rêve n’est pas surréaliste, mais inquiet, traversé de mémoire, de discontinuité.
La peinture classique s’est construite sur la perspective. Les cubistes ont essayé de la déconstruire mais elle était toujours là. Marc Desgrandchamps, lui, se moque des perspectives ou plutôt il joue habilement avec elles comme dans « Les Lettres » (2021), ses lignes partent vers le haut, vers le bas, la statue qui n’est pas une statue mais une silhouette regarde à gauche tandis qu’un trait noir s’échappe à droite, des arbres montent à la verticale tandis que le sommet des montagnes crée une ligne horizontale brisée. Pour lui le repère n’est pas dans la géométrie euclidienne mais dans la construction personnelle que le spectateur se fait de tous les éléments qu’il lui offre.
Enfin, la forme a toujours eu un contenu dans l’art, du figuratif à l’abstrait. Chez Marc Desgranchamps, elle est fragmentaire, comme s’il superposait des strates de mémoire, elle est fantomatique, spectrale. Le corps est à la fois présent et absent, inachevé, transparent. Le spectateur pourrait y voir une métaphore de son identité mouvante. Et cette originalité de la forme va de pair chez Marc Desgrandchamps avec celle des médias utilisés, originaux, des lavis, des transparences, des superpositions.
Dans son étrangeté de la stratification et du multi-temporel, le peintre atteint une forme rare d’universalité, celle de l’incertain.
Brice Marden – Yellow Square (2015) – Matthew Marks Gallery
tout est flou glauque dans l’ombre hagarde grise et noire des immeubles et des arbres on a beau écarquiller les yeux rien d’autre à voir au-dessus des prisons qu’un ciel kaki aucun espoir toute une vie pour toujours enfermée dans un rectangle
Texte de Luc Fayard, inspiré par Yellow Square, de Brice Marden
Si tu lèves la tête vers un tableau qui t’emporte dans ses rêves, tu oublies soudain le reste et, pendant des heures, tu te perds dans sa contemplation qui aura duré en réalité une minute ou deux. C’est ainsi que tu réalises la relativité du temps. Si, en plongeant dans un poème, ses vers composent une musique douce à ton âme, c’est que tu es sorti du temps linéaire pour entrer dans l’espace multidimensionnel des émotions. Quand tu contemples une mer de nuages reliant la terre au ciel, tel le voyageur de Caspar David Friedrich en haut de sa montagne, c’est dans la beauté du paysage que tu visualises l’infini de l’espace et du temps. Quand les yeux, le visage, la lumière et les courbes d’un corps te donnent un coup de poing, c’est que la beauté est entrée dans ta mémoire en remontant ton passé jusqu’à l’enfance comme les madeleines de Proust. Ce que fait la beauté à l’homme, c’est qu’elle s’impose à lui sans sa volonté. Il ne consomme plus, il s’oublie face à l’impermanence. Ce que la beauté crée de différent dans l’homme, c’est qu’elle modifie sa relation au monde en le sortant de la raison et de l’histoire, car elle n’est plus faite d’objets temporels mais de liens. La beauté est résonance. La beauté est l’antidote du zapping. Voilà pourquoi elle est résolument moderne. En reliant tous les arts, Amavero se consacre à la beauté.
Peter Paul Rubens – Portrait de Nikolas (1619) – crayon noir et rouge sur papierAlbrecht Dürer – Portait de Barbara Dürer (1514) – crayon sur papier
PS: Je me souviens qu’Ernst Hans Gombrich, dans son inégalable et intemporelle Histoire de l’art, pour illustrer le questionnement de la beauté, comparait le portrait par Rubens de son fils Nikolas avec celui par Dürer de sa vieille mère Barbara : qui est le plus beau ?
« Le beau est toujours bizarre. »
Charles Baudelaire. Article « Salon de 1859 », publié dans la revue L’Artiste.
« La beauté, c’est l’éternité qui se regarde dans un miroir. Mais vous êtes l’éternité et vous êtes le miroir. »
Khalil Gibran. Le Prophète (1923)
« N’est-il pas aussi impossible de raisonner avec la mort que de peser la terre ou l’âme de la beauté? »
Jim Harrison. Légendes d’automne (1979)
« Ce qui fait la beauté, ce n’est pas la forme parfaite, mais le surgissement fragile. »
Georges Didi-Huberman. La survivance des lucioles (2009)