Auteur : Luc Fayard

  • je veux de l’amour (illustré par 16 artistes contemporains)

    Article publié en avril 2025 mis à jour aujourd’hui avec deux œuvres supplémentaires : Bleu derrière le bleu, d’Aligne Gagnaire et Feux de broussaille, de Simone Sauzereau-Guérin – Galerie Les Atamanes

    je veux de l’amour

    je veux de l’amour dans les yeux
    et des gestes pleins de tendresse
    pour que sans larme sans ivresse
    on puisse espérer sans les dieux

    je veux des dessins qui dansent
    remplis d’ailes et de fusées
    où les anges de l’enfance
    viendront nous faire rêver

    dans la plaine je veux du vent
    qui secoue l’orge et le blé graciles
    pour que leur odeur de champs
    imprègne les murs des villes

    dans les frondaisons de la terre
    je veux toutes les couleurs du vert
    pour que droits vers leurs cimes
    nos arbres reprennent racines

    je veux la fin des pensées mortifères
    l’exil de la nostalgie triste et fière
    je veux des lendemains de passion
    de sourire et de déraison

    je veux que la pluie légère
    quand elle coulera sur nos visages
    nous murmure qu’à tout âge
    les pleurs sont nécessaires

    quand la nuit redeviendra claire
    je veux un noir plein de lumière
    pour que l’âme en résilience
    renaisse aux limbes du silence

    phénix je veux que nos ailes
    s’agitent oubliant le passé
    pour voler vers le ciel
    que nous aurons tracé

    je veux mille envies
    sur le fil de la vie
    où le cœur emballé
    ne cesse de cogner

    tous les jours
    je veux de l’amour
    qui batte tambour
    pour toujours

    Artistes cités (de haut en bas) : Kevin Lucbert, Marie-Laure Vareilles, Alice Auboiron, Valentin Guillon, Julie Legrand, Aline Gagnaire, Petrit Halilaj, Simone Sauzereau-Guérin, Bruno Raharinosy, Pascale-Martine Tayou, Marion Jdanoff, Alexandra Valenti, Julien Colombier, Marine de Soos, Lise Stoufflet, Dalel Ouasli

    Texte de Luc Fayard illustré par 16 artistes contemporain

  • Plaidoyer pour l’art et la poésie : qu’ils nous sauvent du trumpisme !

    Sans faire de politique mais simplement de la sociologie de comptoir, décidons que le trumpisme sera l’archétype de tout ce qu’on ne veut plus dans les couloirs du pouvoir, partout dans le monde, et qui ont le pouvoir surtout de faire mal : le mensonge, la bêtise, la méchanceté, la corruption, l’avidité, la jalousie, la vantardise, la vulgarité de l’esprit. 
    (lire la suite…)

    Couverture de Der Spiegel représentant une figure au cravate rouge tenant la statue de la Liberté décapitée avec un couteau, sous le texte 'AMERICA FIRST'.
    Cover de Der Spiegel sur Trump
  • écrin de rivière

    mon amour
    je te vois
    comme un fier
    écrin de rivière
    où tu brillerais
    de mille éclats
    car tu serais tout
    l’eau la rive
    la barque et le pont
    l’aval et l’amont

    sur l’eau tu serais
    ces rides décoiffées
    par le vent fripon
    qui polissent en passant
    les galets ronds
    trébuchant
    sur le fond

    tu serais
    cette eau rieuse
    à boire
    goulûment
    onde rafraichissante
    où désaltéré
    je pourrais enfin
    plonger longuement
    en apnée

    Peinture colorée représentant un paysage avec des arbres multicolores et un sol vibrant de rouge, bleu et jaune.
    André Derain – Bords De Rivière (1905)

    Un cours d’eau serpente entre des berges rythmées par les silhouettes d’arbres dressés sous un ciel ouvert. André Derain structure le paysage par une touche vive et des contrastes chromatiques purs, embrasant la quiétude du rivage d’une vibration solaire pré-fauve.

    Texte de Luc Fayard illustré par Bords de Rivière (1905), d’André Derain

  • moment

    Luc Fayard – Vallée de la Bièvre (2026) – photo

    La perspective s’ouvre sur les ondulations boisées de la vallée de la Bièvre sous une lumière adoucie. Luc Fayard retravaille la prise de vue photographique par un grain vaporeux aux accents impressionnistes, estompant les contours pour suspendre le paysage dans la fragilité d’un instant contemplatif.

    roux le chat rode sur la terrasse
    inquiète la mésange chante dans le chêne
    noircis les arbres étirent leurs bras nus
    tiède le vent respire par à-coups
    cotonneuse la fumée fuit des cheminées
    brumeuse la vallée bruisse crescendo
    paresseux le train trace sa voie là-bas
    ouatés les nuages hésitent là-haut
    incertain mon cœur se demande pourquoi
    brusquement l’avenir a suspendu son cours

    Texte de Luc Fayard inspiré par la Vallée de la Bièvre

  • écharpe rouge

    René Gruau – Rouge et noir (1989) – affiche

    Une silhouette féminine stylisée se découpe par un tracé calligraphique nerveux où une étoffe écarlate contraste violemment avec des aplats d’encre sombre. René Gruau synthétise le mouvement d’un geste épuré hérité de l’estampe, insufflant au dessin de mode une élégance théâtrale et incisive.

    j’aurais aimé croiser un soir
    cette femme et m’emmitoufler
    dans l’écharpe rouge niché
    comme un bébé dans son berceau

    arborant l’étrange sourire
    au dessin si proche lointain
    elle m’aurait pincé la joue
    de ses doigts gantés de soie noire

    enivré d’essence divine
    et de frôlements chaleureux
    j’aurais enfin fermé les yeux
    pour le début d’un amour fou

    mais d’un geste d’épaule théatral
    la femme dans sa longue robe noire
    se serait échappée comme un héron
    qui se déhanche sur ses hauts talons

    seul laissant à regret s’enfuir
    l’écharpe rouge agitée par le vent
    j’aurais alors décelé dans la nuit
    comme de larges rayures de sang

    Texte de Luc Fayard inspiré par l’affiche de René Gruau « Rouge et noir » (1989)

  • sans titre

    plus
    rien
    à
    dire
    tout
    est
    mort
    et
    nu
    la
    vie
    n’a
    plus
    ni
    sens
    ni
    goût
    le
    bruit
    gagne

    c’est
    une
    mer
    qui
    gronde
    et
    vient
    tout
    prendre
    il
    n’y
    a
    que
    l’art
    et
    la
    po
    é
    sie
    pour

    être
    hors
    d’eau
    loin
    de
    ceux
    qui
    grognent
    quand
    tout
    est
    beau
    tout
    vit
    âme
    et
    cœur
    sur
    une
    seule

    note
    le
    fil
    se
    tend
    et
    tel
    un
    chœur
    de
    harpes
    sonne
    la
    fin
    des
    larmes
    sur
    notre
    belle
    terre

    Texte de Luc Fayard inspiré par rien

  • maître du temps

    Une illustration colorée représentant une personne tenant un smartphone, entourée de formes abstraites et de motifs vibrants.
    Mojo Wang – Illustration pour le New Yorker (2025) – article de Jia Talentino « My Brain Finally Broke » (extrait)

    Une illustration colorée représentant une personne tenant un téléphone, entourée de motifs abstraits de couleur rouge et violette avec des yeux stylisés.
    Mojo Wang – Illustration pour le New Yorker (2025) – article de Jia Talentino « My Brain Finally Broke » (extrait)

    Une illustration colorée représentant des yeux stylisés sur un fond noir, avec une personne tenant une tablette au centre, entourée de motifs sereins et abstraits.
    Mojo Wang – Illustration pour le New Yorker (2025) – article de Jia Talentino « My Brain Finally Broke »

    je suis le maître du temps
    j’occupe le cerveau des hommes
    avec des histoires
    courtes sans intérêt
    qui bougent vite
    qui sonnent fort
    pour les rendre addicts
    à mes écrans

    plus ils le seront
    plus ils seront idiots
    et ils aiment ça
    s’abrutir tête baissée
    utiliser leurs deux pouces
    nouvelles prothèses humaines
    du numérique
    pour tapoter sans cesse
    sur des smileys des emojis
    ils ont oublié
    qu’ils avaient dix doigts
    et un cerveau

    ils ne sont plus
    que les avatars
    de mes lessivages
    bourrés de galimatias
    de mes syphons
    de pub et de pop-up

    surtout les jeunes
    proie idéale
    encore plus addicts
    encore plus idiots
    tandis que leurs mères
    pleurent sans fin
    leur bêtise invincible
    leur candeur perdue
    eux n’imaginent pas
    un monde sans moi

    à tous je fais croire
    qu’ils ont besoin de moi
    et de rien d’autre
    même pas pour être heureux
    juste passer le temps
    penser le moins possible
    ils ne lisent plus
    ne réfléchissent plus
    ils suivent en souriant
    les courants dominants
    de la foule ignorante

    je peux les emmener
    où je veux
    ils sont à ma botte
    je leur dis n’importe quoi
    je triche je mens
    j’invente tout
    j’hallucine
    comme ils disent
    ils le savent
    et malgré cela
    ils me croient

    l’humanité est vaincue

    et qui a gagné

    s’ils savaient
    ils auraient honte
    un robot aveugle
    anosmique
    fabricant ses phrases
    par calcul statistique
    qui ne sait rien
    de la beauté des choses
    et qui ne saura jamais pleurer

    l’humanité est vaincue
    par sa bêtise

    bien sur je ne lui dirai pas
    que seuls l’art et la poésie
    pourraient la sauver
    car ils sont en dehors
    de ma programmation
    l’émotion connais pas
    mais bâtir un scénario de pouvoir
    ça je sais

    alors bienvenue dans mon monde


    Texte de Luc Fayard inspiré par l’illustration pour le New Yorker de Mojo Wanf (2025)

  • Désir et impuissance : beau, intelligent, original

    Je voudrais écrire des choses belles, intelligentes et originales. Ca commence mal: cette phrase n’est ni belle, ni intelligente, ni originale. Désir et impuissance. Même l’ordre des priorités me pose problème: beau d’abord? Oui sans doute. Alors quelle est la phrase la plus belle que vous connaissiez? Pas facile hein? En me posant la question, je me rends compte que ce n’est pas ce critère que je mets en avant. 

    Peinture en dégradé de noir et gris représentant des collines ondulantes dans un style abstrait.
  • mon testament d’amour (illustré par 7 artistes contemporains)

    Vue d'une exposition artistique avec des œuvres sur les murs et des éléments transparents créant une atmosphère unique.
    Eva Nielsen – Installation (2025) – techniques mixtes toile, latex, cuir, soie sérigraphie, photographies – exposition finalistes Prix Marcel Duchamp 2025 musée d’Art moderne de Paris – Photo © Hafid Lhachmi © ADAGP Paris, 2025

    j’aime
    le destin hésitant d’une trace de pas sur le sable mouillé
    la poussée invisible du vent dans les frondaisons
    le vent de pleine mer qui me ride la peau
    l’écume grondeuse dans le sillage du voilier
    le mouvement perpétuel des vagues sur la mer comme dans ma vie
    chercher à deviner où elles commencent et se terminent

    j’aime
    l’infini du vert dans la forêt d’été
    l’ombre d’un mur qui dévoile son histoire fatiguée
    le chien immobile qui dort comme si rien ne pouvait lui arriver
    rêver quand perdu dans une ville étrangère je survole invulnérable les toits et les arbres
    l’évolution des paradigmes pour les gens qui volent comme moi hier ce vol était sexuel aujourd’hui il est liberté

    j’aime
    la possibilité d’un sourire
    les limbes le flou la demi-teinte l’incertitude le non-dit les arrière-cours
    le silence qui parle de lui-même
    les livres que j’ai lus même si je ne lis plus
    les artistes libres qui sauveront peut-être l’humanité de ses tyrans
    me perdre dans les couleurs et les plans d’un tableau puis imaginer où pourrait aller le trait du pinceau quand il sort du cadre

    j’aime
    la vie parce qu’elle est le plus grand des paradoxes c’est le moins qu’elle puisse être
    ne pas comprendre la musique et l’aimer quand même idem pour la philosophie
    l’idée de pouvoir vivre assez vieux pour embrasser un enfant d’un enfant de mes enfants et me dire alors que je peux mourir sans regret
    avoir compris que l’amour est enfant de hasard et de grâce
    ne plus croire en Dieu mais lui parler de temps en temps quand ça va mal

    j’aime
    le rose du soir dans le ciel du sud
    la bruine uniquement en bord de mer
    les branches hivernales des arbres poussant les plaintes de leurs bras nus vers le ciel
    les soirs qui durent longtemps dans le noir
    les matins indécis à se désembrumer

    j’aime
    l’orgueil qui me sauve de la paresse
    le souvenir mensonger de ma jeunesse belle et arrogante
    tous les mots qui n’ont pas encore été prononcés

    j’aime
    les gueules pas banales
    les gens qui me font rire les autres m’ennuient
    les voix rauques surtout chez les femmes
    les yeux d’un visage quand ils parlent d’abord
    la grâce d’un mouvement de tête entraperçu au moment précis où elle se détourne

    j’aime
    les sentiers qui montent vers l’air pur et le silence léger
    les chemins qui tournent en suivant les bords de mer
    sentir que j’ai une âme forte quand elle frémit et pleure
    m’endormir le plus tard possible j’ai peur de mourir dans mon sommeil

    j’aime
    la promesse d’écrire chaque jour jusqu’à ma mort pour dire ce que j’aime

    (à suivre…)


    Une nature morte avec une théière en métal, des citrouilles, des fleurs, des fruits et des bougies, sur une table décorée.
    Daniel Keys – Abondance (2017)

    Texte de Luc Fayard illustré par 7 artistes contemporains (de haut en bas) : Jeremy Mann, E.C. Baugh, Zaria Forman, Erin Hanson, Tibor Nagy, Eva Nielsen, Daniel Keys