Amavero est un jardin de liberté, une passerelle, un espace vivant de poésie, d’art et de culture. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre ses univers. À lire, à regarder, à ressentir, à découvrir… pour s’y promener librement.
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Amavero est un espace vivant de poésie, d’art et de pensée. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre les deux. À lire, à regarder, à ressentir — librement.

1 556 artistes • 821 auteurs
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Citation Amavero du jour
A l’époque, si on avait sondé les gens pour savoir ce qu’ils voulaient, ils nous auraient demandé des chevaux plus rapides


  • Galerie Populaire (Mucem)

    Le Mucem (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) de Marseille ayant malheureusement hérité de milliers d’objets du Musée d’Ethnographie, du Musée de l’Homme et du Musée des Arts et Traditions Populaires, a essayé d’en faire une exposition d’art. C’est raté ! Le résultat n’est pas de l’art, c’est autre chose, de pas forcément inintéressant, un fourre-tout, un bazar, où, certes, l’on peut se promener en prenant ses aises (l’aménagement intérieur du musée est très bien fait) mais, à être autant assailli de milliers d’objets mélangés, on finit par en perdre la tête. Le seul atout du Mucem, finalement, ce sont les vieux murs impeccablement restaurés du Fort Saint-Jean et ses jardins, qui trônent sur un emplacement incroyable avec une vue exceptionnelle vers la mer, Notre-Dame de la Garde et le Vieux Port. Les expositions, elles, ne sont pas à la hauteur du lieu, qu’elles soient permanentes ou temporaires. Voir une vraie guillotine à côté d’une affiche publicitaire de boucher (qui vaut le coup d’œil regardez bien les détails de l’habillement du boucher et de la charcutière), si c’était fait exprès, ce serait drôle. Mais je ne le crois pas… D’ailleurs, le musée non plus n’est pas sûr de lui : il a mis un point d’interrogation dans le titre de son expo : « Populaire? »…


  • je veux de l’amour (illustré par 16 artistes contemporains)

    Article publié en avril 2025 mis à jour aujourd’hui avec deux œuvres supplémentaires : Bleu derrière le bleu, d’Aligne Gagnaire et Feux de broussaille, de Simone Sauzereau-Guérin – Galerie Les Atamanes

    je veux de l’amour

    je veux de l’amour dans les yeux
    et des gestes pleins de tendresse
    pour que sans larme sans ivresse
    on puisse espérer sans les dieux

    je veux des dessins qui dansent
    remplis d’ailes et de fusées
    où les anges de l’enfance
    viendront nous faire rêver

    dans la plaine je veux du vent
    qui secoue l’orge et le blé graciles
    pour que leur odeur de champs
    imprègne les murs des villes

    dans les frondaisons de la terre
    je veux toutes les couleurs du vert
    pour que droits vers leurs cimes
    nos arbres reprennent racines

    je veux la fin des pensées mortifères
    l’exil de la nostalgie triste et fière
    je veux des lendemains de passion
    de sourire et de déraison

    je veux que la pluie légère
    quand elle coulera sur nos visages
    nous murmure qu’à tout âge
    les pleurs sont nécessaires

    quand la nuit redeviendra claire
    je veux un noir plein de lumière
    pour que l’âme en résilience
    renaisse aux limbes du silence

    phénix je veux que nos ailes
    s’agitent oubliant le passé
    pour voler vers le ciel
    que nous aurons tracé

    je veux mille envies
    sur le fil de la vie
    où le cœur emballé
    ne cesse de cogner

    tous les jours
    je veux de l’amour
    qui batte tambour
    pour toujours

    Artistes cités (de haut en bas) : Kevin Lucbert, Marie-Laure Vareilles, Alice Auboiron, Valentin Guillon, Julie Legrand, Aline Gagnaire, Petrit Halilaj, Simone Sauzereau-Guérin, Bruno Raharinosy, Pascale-Martine Tayou, Marion Jdanoff, Alexandra Valenti, Julien Colombier, Marine de Soos, Lise Stoufflet, Dalel Ouasli

    Texte de Luc Fayard illustré par 16 artistes contemporain


  • Jürgen Habernas : la force sans violence de l’argument (extraits)

    Le potentiel de raison réside dans la base même de la parole humaine, dans l’acte de s’entendre avec autrui. […] L’espace public est le lieu où s’exerce la force sans violence du meilleur argument.

    Théorie de l’agir communicationnel, Tome 1 : Pour une critique de la raison fonctionnaliste, Fayard, 1981.

    Pour que la délibération démocratique soit possible, les citoyens doivent pouvoir se référer à un monde de faits qu’ils tiennent pour communs. La communication numérique actuelle menace ce socle en enfermant les individus dans des sphères de perception fragmentées, où l’émotion supplante la validité de l’argument

    Espace public et démocratie délibérative : un tournant, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2023.

    L’intelligence artificielle peut simuler le langage, mais elle n’est pas un « auteur » au sens moral. Elle ne peut répondre de ses propos. Dans une démocratie, la légitimité repose sur la responsabilité de sujets qui se reconnaissent mutuellement comme capables de justifier leurs décisions. Déléguer la délibération à l’algorithme, c’est vider la politique de sa substance humaine.

    Synthèse des interventions récentes (2023-2024), notamment dans Die Zeit et Philosophie Magazine, sur le nouveau changement de structure de l’espace public.

    Le patriotisme constitutionnel n’est pas un attachement à une terre ou à une ethnie, mais une loyauté envers des procédures et des principes qui garantissent à chacun la liberté de n’être soumis qu’à des lois dont il a pu discuter la validité.

    Écrits politiques, Flammarion, coll. « Champs », 1990.


  • Jean-Marie Gleize : Léman (extrait)

    Creux, voûté. Il te dira : je suis. Cette courbe était où je suis. Les yeux courbés et cette ligne, c’est lui (lac), et sans le voir encore (et cette ligne). Tenu comme une de ses branches. Le second, comme un arc. Ou l’un de ses doubles.
    Ou bien : creusé en avant du regard, creusé comme (un lac). C’est lui, ou l’un de ses doubles, celui qui se courbe, celui qui se creuse, où maintenant je suis.
    « Est-ce qui, donné, n’est plus. »
    Et cette ligne est creusée sous les yeux. La courbe des ciels, l’étirement des ciels.
    Je tiens une de ses branches.
    Le récit, en marche, est le récit de ces courbes, ou de ces veines, tiré longuement comme un arc, et creusé, proche :
    (il n’y a plus que le mouvement des veines, et je vois maintenant sur sa peau le dessin). La forme creuse et voûtée d’un lac. La couleur creuse et voûtée d’un lac. Il tombe, il ouvre la bouche. A l’endroit où : la poussière d’un lac. Je dis : un récit commence, et cette phrase est vraie où je suis. Présent : à la couleur creuse et voûtée, à cette forme, à l’indistinction des ciels.
    Tu es tout entière dans ma bouche.
    Ici s’achevait la lecture.

    Il y avait encore ces mots : « couché, bientôt couché où je marche ».

    Jean-Marie Gleize. Léman. Seuil. 1990 (extrait)


  • écrin de rivière

    mon amour
    je te vois
    comme un fier
    écrin de rivière
    où tu brillerais
    de mille éclats
    car tu serais tout
    l’eau la rive
    la barque et le pont
    l’aval et l’amont

    sur l’eau tu serais
    ces rides décoiffées
    par le vent fripon
    qui polissent en passant
    les galets ronds
    trébuchant
    sur le fond

    tu serais
    cette eau rieuse
    à boire
    goulûment
    onde rafraichissante
    où désaltéré
    je pourrais enfin
    plonger longuement
    en apnée

    Peinture colorée représentant un paysage avec des arbres multicolores et un sol vibrant de rouge, bleu et jaune.
    André Derain – Bords De Rivière (1905)

    Texte de Luc Fayard illustré par Bords de Rivière (1905), d’André Derain



Art et Poésie : dernières publications

  • Yan Bernard Dyl : La Duchesse de Bruxelles (1927)

    Yan Bernard Dyl : La Duchesse de Bruxelles (1927)

  • Gabriele Münter : Dame im Sessel, schreibend. Stenographie, Schweizerin in Pyjama (1929)

    Gabriele Münter : Dame im Sessel, schreibend. Stenographie, Schweizerin in Pyjama (1929)

  • Alix-Cléo Roubaud : Journal (1979-1983) – extraits

    12.ΧΙΙ.82

    vivre

    vivre en dépit des nuits.

    10.I.83

    Retournant les phrases dans la bouche, l’une après l’autre avant de confier quoi que ce soir au papier.

    – peur de la folie de l’égocentrisme. de tout.

    -vient le moment de mettre de la crème sur les mains. je souhaite.intensement que ne meure pas le parfum de mimosa

    puis, me couche.

    et souhaite continuer à tenir ce journal pour y confier de pareilles choses irrépétables, incompréhensibles: simples.

    légère mais réelle folie, cependant peu dangereuse (pour la vie civile); mais réelle.

    était-ce la peine de faire toute cette psychanalyse pour me voir fondre comme du beurre au soleil et mourir de peur

    (non)

    11.I.83

    assister, incrédule au temps.

    Alix-Cléo Roubaud : Journal (1979-1983) – extraits

  • Joy Harjo : Weapons (Armes)

    Joy Harjo : Weapons (Armes)

  • La Gazette d’Amavero n°26 – juin 2026

    La Gazette d’Amavero n°26 – juin 2026

  • Gaston Miron : La marche d’amour (1970)

    Tu as les yeux pers des champs de rosées
    tu as des yeux d’aventure et d’années-lumière
    la douceur du fond des brises au mois de mai
    dans les accompagnements de ma vie en friche
    avec cette chaleur d’oiseau à ton corps craintif
    moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches (1)
    moi je fonce à vive allure et entêté d’avenir
    la tête en bas comme un bison dans son destin
    la blancheur des nénuphars s’élève jusqu’à ton cou
    pour la conjuration de mes manitous maléfiques
    moi qui ai des yeux où ciel et mer s’influencent
    pour la réverbération de ta mort lointaine
    avec cette tache errante de chevreuil que tu as

    tu viendras tout ensoleillée d’existence
    la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
    le corps mûri par les jardins oubliés
    où tes seins sont devenus des envoûtements
    tu te lèves, tu es l’aube dans mes bras
    où tu changes comme les saisons
    je te prendrai marcheur d’un pays d’haleine
    à bout de misères et à bout de démesures
    je veux te faire aimer la vie notre vie
    t’aimer fou de racines à feuilles et grave
    de jour en jour à travers nuits et gués
    de moellons nos vertus silencieuses

    je finirai bien par te rencontrer quelque part
    bon dieu!
    et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
    par le mince regard qui me reste au fond du froid
    j’affirme ô mon amour que tu existes
    je corrige notre vie

    nous n’irons plus mourir de langueur
    à des milles de distance dans nos rêves bourrasques
    des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres
    les épaules baignées de vols de mouettes
    non
    j’irai te chercher nous vivrons sur la terre
    la détresse n’est pas incurable qui fait de moi
    une épave de dérision, un ballon d’indécence
    un pitre aux larmes d’étincelles et de lésions
    profondes
    frappe l’air et le feu de mes soifs
    coule-moi dans tes mains de ciel de soie
    la tête la première pour ne plus revenir
    si ce n’est pour remonter debout à ton flanc
    nouveau venu de l’amour du monde
    constelle-moi de ton corps de voie lactée
    même si j’ai fait de ma vie dans un plongeon
    une sorte de marais, une espèce de rage noire
    si je fus cabotin, concasseur de désespoir
    j’ai quand même idée farouche
    de t’aimer pour une tendresse que je n’ai pas connue
    dans les giboulées d’étoiles de mon ciel
    je passe les poings durs au vent
    j’ai un cœur de mille chevaux-vapeur
    j’ai un cœur comme la flamme d’une chandelle
    toi tu as la la tête d’abîme douce n’est-ce-pas
    la nuit de saule dans tes cheveux
    un visage enneigé de hasards et de fruits
    un regard entretenu de sources cachées
    et mille chants d’insectes dans tes veines
    et mille pluies de pétales dans tes caresses

    tu es mon amour
    ma clameur mon bramement
    tu es mon amour ma ceinture fléchée (2) d’univers
    ma danse carrée (3) des quatre coins d’horizon
    le rouet des écheveaux de mon espoir
    tu es ma réconciliation batailleuse
    mon murmure de jours à à mes cils d’abeille
    mon eau bleue de fenêtre
    dans les hauts vols de buildings
    mon amour
    de fontaines de haies de ronds-points de fleurs
    tu es ma chance ouverte et mon encerclement
    à cause de toi
    mon courage est un sapin toujours vert
    et j’ai du chiendent d’achigan (4) plein l’âme
    tu es belle de tout l’avenir épargné
    d’une frêle beauté soleilleuse contre l’ombre
    ouvre-moi tes bras que j’entre au port
    et mon corps d’amoureux viendra rouler
    sur les talus du mont Royal
    orignal, quand tu brames orignal
    coule-moi dans ta plainte osseuse
    fais-moi passer tout cabré tout empanaché
    dans ton appel et ta détermination

    Montréal est grand comme un désordre universel
    tu es assise quelque part avec l’ombre et ton cœur
    ton regard vient luire sur le sommeil des colombes
    fille dont le visage est ma route aux réverbères
    quand je plonge dans les nuits de sources
    si jamais je te rencontre fille
    après les femmes de la soif glacée
    je pleurerai te consolerai
    de tes jours sans pluies et sans quenouilles
    des circonstances de l’amour dénoué
    j’allumerai chez toi les phares de la douceur
    nous nous reposerons dans la lumière
    de toutes les mers en fleurs de manne
    puis je jetterai dans ton corps le vent de mon sang
    tu seras heureuse fille heureuse
    d’être la femme que tu es dans mes bras
    le monde entier sera changé en toi et moi

    la marche à l’amour s’ébruite en un voilier
    de pas voletant par les lacs de portage
    mes absolus poings
    ah violence de délices et d’aval
    j’aime
    que j’aime
    que tu t’avances
    frileuse aux pieds nus sur les frimas de l’aube
    par ce temps profus d’épilobes (5) en beauté
    sur ces grèves où l’été
    pleuvent en longues flammèches les cris des pluviers
    harmonica du monde lorsque tu passes et cèdes
    ton corps tiède de pruche (6) à mes bras pagayeurs
    lorsque nous gisons fleurant la lumière incendiée
    et qu’en tangage de moisson ourlée de brises
    je me déploie sur ta fraîche chaleur de cigale
    je roule en toi
    tous les saguenays (7) d’eau noire de ma vie
    je fais naître en toi
    les frénésies de frayères au fond du cœur d’outaouais (8)
    puis le cri de l’engoulevent vient s’abattre dans ta
    gorge
    terre meuble de l’amour ton corps
    se soulève en tiges pêle-mêle
    je suis au centre du monde tel qu’il gronde en moi
    avec la rumeur de mon âme dans tous les coins
    je vais jusqu’au bout des comètes de mon sang
    haletant
    harcelé de néant
    et dynamité
    de petites apocalypses
    les deux mains dans les furies dans les féeries
    ô mains
    ô poings
    comme des cogneurs de folles tendresses

    mais que tu m’aimes et si tu m’aimes
    s’exhalera le froid natal de mes poumons
    le sang tournera ô grand cirque
    je sais que tout amour
    sera retourné comme un jardin détruit
    qu’importe je serai toujours si je suis seul
    cet homme de lisière à bramer ton nom
    éperdument malheureux parmi les pluies de trèfles
    mon amour ô ma plainte
    de merle-chat (9) dans la nuit buissonneuse
    ô fou feu froid de la neige
    beau sexe léger ô ma neige
    mon amour d’éclairs lapidée
    morte
    dans le froid des plus lointaines flammes

    puis les années m’emportent sens dessus dessous
    je m’en vais en délabre au bout de mon rouleau
    des voix murmurent les récits de ton domaine
    à part moi je me parle
    que vais-je devenir dans ma force fracassée
    ma force noire du bout de mes montagnes
    pour te voir à jamais je déporte mon regard
    je me tiens aux écoutes des sirènes
    dans la longue nuit effilée du clocher de
    Saint-Jacques

    et parmi ces bouts de temps qui halètent
    me voici de nouveau campé dans ta légende
    tes grands yeux qui voient beaucoup de cortèges
    les chevaux de bois de tes rires
    tes yeux de paille et d’or
    seront toujours au fond de mon cœur
    et ils traverseront les siècles

    je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
    lentement je m’affale de tout mon long dans l’âme
    je marche à toi, je titube à toi, je bois
    à la gourde vide du sens de la vie
    à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
    à ces taloches de vent sans queue et sans tête
    je n’ai plus de visage pour l’amour
    je n’ai plus de visage pour rien de rien
    parfois je m’assois par pitié de moi
    j’ouvre mes bras à la croix des sommeils
    mon corps est un dernier réseau de tics amoureux
    avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus
    je n’attends pas à demain je t’attends
    je n’attends pas la fin du monde je t’attends
    dégagé de la fausse auréole de ma vie

    L’homme rapaillé. nrf/Poésie/Gallimard, 1970
    Grande figure de la poésie contemporaine québécoise. (1928-1996) En québécois « rapailler » veut dire ramasser des choses dispersées. L’homme rapaillé c’est )à la fois le poète et sa mémoire et le peuple québécois et son identité.

    Explications des québécismes
    1. fardoche : broussaille
    2. ceinture fléchée : ceinture de laine tressée à la main avec des motifs en pointe de flèche portée traditionnellement au 19e siècle au Québec
    3. danse carrée : danse traditionnelle
    4. achigan : poisson d’eau douce combatif
    5. épilobe : plante sauvage aux fleurs à couleurs vives
    6. pruche : grand arbre résineux
    7. saguenay : nom d’une rivière`
    8. outaouais : nom d’une rivière
    9. merle-chat : oiseau au cri ressemblant à celui du chat

    Merci à la jeune agrégée de lettres Sibylle Fouilland qui nous a fait découvrir ce très grand poète québécois !

    Gaston Miron : La marche d’amour (1970)

  • Henri Michaux : La Lettre (1943)

    Henri Michaux : La Lettre (1943)

  • Jules Laforgue : Les après-midi d’automne

    Oh ! les après-midi solitaires d’automne!
    Il neige à tout jamais. On tousse. On n’a personne.
    Un piano voisin joue un air monotone;
    Et, songeant au passé béni, triste, on tisonne.

    Comme la vie est triste! Et triste aussi mon sort.
    Seul, sans amour, sans gloire! et la peur de la mort!
    Et la peur de la vie, aussi! Suis-je assez fort ?
    Je voudrais être enfant, avoir ma mère encor.

    Oui, celle dont on est le pauvre aimé, l’idole,
    Celle qui, toujours prête, ici-bas nous console !…
    Maman! Maman! oh! comme à présent, loin de tous,

    Je mettrais follement mon front dans ses genoux,
    Et je resterais là, sans dire une parole,
    À pleurer jusqu’au soir, tant ce serait trop doux.

    Poésies de jeunesse ou Le Sanglot de la Terre. Publication posthume en 1903 in Œuvres complètes, Mercure de France. Jules Laforgue est mort à 27 ans en 1887.

    Jules Laforgue : Les après-midi d’automne

  • Charles Fourier : Hiérarchie du cocuage (1808)

    Charles Fourier : Hiérarchie du cocuage (1808)

  • Miguel Ángel Asturias : Autochiromancie (1958)

    Je lis dans ma main, ô Patrie,
    si douce ta géographie.
    Ma ligne de vie qui s’élève
    suit le tracé de tes volcans,
    puis redescend, ligne de cœur,
    jusqu’à la base de mes doigts.

    Mes mains sont ta superficie,
    l’image vive de ta peau.
    Carte de monts. Monts que je veux
    appeler: Coutchoumatanès¹,
    cimes qui montrent leur turquoise
    au saphir de la Mer du Sud.

    Que le Tacana², doigt géant,
    garde l’entrée de la surprise
    quand le maïs enfin se change
    en grain comestible pour l’homme,
    de ta chair céréale humaine.

    Le mont diaphane de la Lune
    est, dans ta main, un lac ancien
    avec sur ses bords douze temples.
    De là partit ton peuple enfant
    — potier, sculpteur ou tisserand —
    à la conquête de l’aurore.

    Poussière de clarté dans l’ombre,
    harmonie au creux de ma main,
    ma ligne solaire est la conque
    profonde où j’entends retentir
    des fleuves sourds, tels des atlantes,
    d’autres rapides, suicidés.

    J’écoute, l’oreille collée
    au sol de ta carte vivante
    que je porte ici dans mes mains,
    carillonner toutes tes cloches,
    clignoter toutes tes étoiles,

    Pour mon mariage avec ma terre,
    mes amis, je veux comme anneau
    une luciole solitaire.
    Que, l’immense nuit de ma mort,
    ma tempe dorme sur ma main
    à la luciole solitaire.

    1. Coutchoumatanès (Cuchumatanes): hautes montagnes du Guatemala. Elles servaient de point de repère aux marins dans la mer du Sud. (N. d. T.)
    2. Le Tacana (El Tacaná): volcan du Guatemala. (N. d. T.)

    Messages indiens (1958) in Poèmes indiens, nrf/Poésie/Gallimard, 2024.. Traduction de Claude Couffon et René L.-F. Durand. 1899-1974, Guatemaltèque, Prix Nobel de littérature en 1967

    Merci à la jeune agrégée de lettres Sibylle Fouilland pour sa lecture documentée du poète.

    Miguel Ángel Asturias : Autochiromancie (1958)

  • Madame Deshoulières : Réflexions diverses (1695)

    Madame Deshoulières : Réflexions diverses (1695)

  • Antonio Porchia : Voces (Voix) (1943) – extraits

    Parfois, la nuit, j’allume une lumière, pour ne pas voir.
    A veces, de noche, enciendo una luz, para no ver.
    129

    Si je pouvais laisser tout comme c’est, sans bouger ni une étoile ni un nuage. Ah, si je pouvais!
    Si pudiera dejar todo como está, sin mover ni una estrella, ni una nube. ¡Ah, si pudiera!
    149

    Je suis un habitant, mais d’où ?
    Soy un habitante, pero ¿de dónde?
    190

    La vie paraît être deux points, sans points intermédiaires.
    La vida parece ser dos puntos, sin puntos intermedios.
    399

    Pour s’élever il faut s’élever, mais il faut aussi qu’il y ait de la hauteur.
    Para elevarse es necesario ele-varse, pero es necesario también
    que haya altura.
    542

    Quand les étoiles s’abaissent, qu’il est triste de baisser les yeux pour
    les voir !
    Cuando las estrellas bajan, ¡qué triste es bajar los ojos para verlas!
    594

    Mes mains se sont tellement raccourcies, de tellement se tendre en vain, qu’elles n’arrivent même plus jusqu’aux étoiles.
    Mis manos se han acortado tanto, de tanto alargarse en vano, que ya no alcanzan ni hasta las estrellas.
    1098

    Il regarda tout vers le bas, il regarda tout vers le haut et se dit: « tout est amour perdu ».
    Miró hacia abajo todo, miró hacia arriba todo y se dijo: « todo es amor perdido que es manos yo
    nodria ser justo con lados y con
    1103

    Être, c’est s’obliger à être. Et s’obliger à être, c’est s’obliger à
    être. Ce n’est pas être.
    Ser es obligarse a ser. Y obligarse a ser es obligarse a ser. No es ser.
    1110

    Être en compagnie, ce n’est pas être avec quelqu’un, mais être en quelqu’un.
    Estar en compañía no es estar con alguien, sino estar en alguien.
    1122

    Connaître, au début c’est connaître et souffrir; à la fin, seulement
    souffrir.
    El conocer comienza siendo conocer y padecer, y termina siendo solamente padecer.
    1145

    Voces (1943) in Voix réunies, po&psy in extenso, Éditions Érès (2010). Numérotées de 1 à 1182
    Ces petites phrases , entre poésie et aphorismes, ont été écrites au jour le jour par Antonio Porchia, italien émigré en Argentine, ouvrier typographe. La première édition de 1943 est imprimée à compte d’auteur et les exemplaires donnés à la Société argentine des écrivains qui les distribue dans les bibliothèques du pays. Les gens commencent à les lire et les recopier. Roger Caillois les découvre en 1947 puis Jorge-Luis Borges et ils les font connaître au monde
    .


    Antonio Porchia : Voces (Voix) (1943) – extraits

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Une couverture de la Gazette d'Amavero avec des portraits de Nikolaus, un enfant, et de Barbara, une femme âgée, accompagnés de descriptions artistiques.
Une de La Gazette d’Amavero n°5 du 26 mai 2025