Amavero est un jardin de liberté, une passerelle, un espace vivant de poésie, d’art et de culture. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre ses univers. À lire, à regarder, à ressentir, à découvrir… pour s’y promener librement.
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Amavero est un espace vivant de poésie, d’art et de pensée. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre les deux. À lire, à regarder, à ressentir — librement.

1 556 artistes • 821 auteurs
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Citation Amavero du jour
Il est tellement facile d’écrire ses souvenirs quand on a une mauvaise mémoire.(1862-1931, auteur de « La Ronde » qui inspira un film à Max… Lire


  • ombres de plage

    Marie Deloume – Scène de plage (2017) – peinture sur zinc

    large bande de frontière
    entre terre et eau
    matière changeante
    élastique et malléable
    territoire des errances
    agité par le vent
    troublé par la brume
    filtrant les silhouettes
    lieu d’existence plurielles
    à l’écume frisée
    et de soubresauts
    du sable créateur
    qu’importe le temps
    il y a toujours une épuisette
    et des corps occupés
    dès le petit matin
    infatigable plage
    comme la vie

    Texte de Luc Fayard, inspiré par Scène de plage, de Marie Deloume – 2017 – peinture sur zinc


  • origine des mots

    rien ne peut troubler
    l’origine de mes mots
    ni le tam-tam des hommes
    ni le fracas des vagues

    ils viennent d’un lieu
    protégé de la furie
    indifférent à l’heure
    insensible à la pluie

    ce lieu mon âme 
    secrète orgueilleuse
    chercheuse de beauté
    dans l’existence

    mes mots éclosent seuls
    surnageant de la folie
    avançant chaotiques
    vers la ligne d’horizon

    rien ne peut égaler
    leur vérité ciselée
    ni le chœur des sanglots
    ni les tollés de joie

    venus d’ailleurs
    d’un autre temps
    mes mots flânent
    libres et fiers

    sans suivre de chemin
    créés par évidence
    ils sont délivrance
    ils sont le chemin

    traceur de cercles
    dans la ronde infinie
    le porteur de mots
    n’est pas un prophète

    juste une graine de plus
    dans la semence du monde
    quelques gouttes pures
    pour étancher sa soif

    à l’instant de les recueillir
    celui qui les boira
    découvrira désaltéré
    que sa nuit s’est embellie

    le jour n’aura plus
    la même lumière
    et la vie sera légère
    dans son cœur vibrant

    Isaac Grünewald – Un monde imaginaire (1915)

    Texte de Luc Fayard, illustré par Un monde imaginaire, d’Isaac Grünewald


  • rester debout

    Tadashi Kawamata – Façade de l’immeuble Galerie Liaigre à Paris (2024) – photo AFP

    un beau jour 
    vous trouvez une ruche de chaises
    ce n’est pas comme les abeilles
    vous ne pouvez rien en faire
    pas de jus pas de substance
    pas de pollen sur le bois
    juste un vieux goût de cire
    rien que le craquement du vent 
    dans les barreaux branlants
    elles sont là inertes
    brinquebalantes
    et vous vous dites
    c’est çà la vie

    un beau jour 
    il en eut assez
    trop de chaises chez lui
    il commença à les jeter 
    sans regarder par la fenêtre
    mais elles refusèrent de mourir
    et s’accrochèrent les unes aux autres
    jusqu’à former un gros nid de chaises
    les pompiers essayèrent 
    tous les produits toxiques
    mais ils n’avaient pas
    d’extincteur de chaises

    un beau jour 
    la chaise reine
    chauffée par le soleil de la terrasse
    pondit quelques œufs de chaise
    qui finirent par éclore
    dans la lumière du printemps
    mais une chaise grandit très vite
    en quelques mois ce fut une colonie
    qui déborda sur la façade
    et descendit sur le mur
    bientôt elle gagnera la rue
    et se répandra dans la ville

    un beau jour 
    il se dit penaud
    ne restons pas assis
    s’asseoir est une perte de temps
    le corps se tasse
    l’esprit aussi
    il enleva tous les meubles
    les tableaux les réveils
    et même les lits
    il passa le reste de sa vie
    debout dans l’espace nu
    mais heureux


    Texte de Luc Fayard, inspiré de la création de l’artiste Tadashi Kawamata sur la façade de l’immeuble de la Galerie Liaigre à Paris (2024) – photo AFP


  • éloge de l’ombre

    bien sûr il a fallu 
    que naisse la lumière
    mais ensuite l’oublier 
    définitivement
    ne garder que les demi-teintes
    et surtout les jeux les renvois
    les non-dits les bégaiements 
    avancer sur le côté
    balbutiant

    laisser l’âme s’émouvoir de l’obscur
    le cœur du soupçon d’un remous

    quand ils fanfaronnent
    les mots eux-mêmes sont vides
    les yeux ne parlent que dans le vague
    le sourire s’embellit de l’énigmatique

    contempler les aspérités
    pour ne pas s’en blesser
    lancer les perspectives en flèches
    vers les frondaisons dansantes
    ne rien croire d’abord 
    tout imaginer
    écouter le vent
    quand il trouble la pluie
    profiter de la fraîcheur
    entre jour et nuit
    quand la vie prend le goût
    d’un grain de sel glissant
    lentement sur la peau

    de l’amour 
    ne retenir que ses frôlements
    les débuts les bruissements
    les senteurs de jeunesse
    les longs silences rapprochés
    l’attente poignante de la rencontre
    l’éternité de l’instant

    dans la nature 
    et dans l’homme
    étudier sans cesse 
    le meilleur contraste
    la ligne de fuite
    évasive et décidée
    qui dessine l’arrière-plan

    dans les mystères brumeux
    déformer la silhouette du temps 
    celle des passants
    et de l’espace
    suivre les traces
    des fantômes blancs

    et sentir la liberté t’envahir
    à pas de géant

    Hommage à Junichiro Tanizaki

    James Abbott McNeill Whistler -Nocturne in Black and Gold – The Falling Rocket (1875)
    Giorgio di Chirico – Malinconia Torinese (1965)


    Texte de Luc Fayard, illustré par Nocturne in Black and Gold – The Falling Rocket, de James Abbott McNeill Whistler et par Mystère et mélancolie d’une rue , de Giorgio di Chirico : à vous de choisir !


  • ronde des si

    si le cercle est brisé
    vais-je retourner sur mes pas
    ou bien bâtir une passerelle

    si les bouts scindés se relient
    atteindrai-je mon départ
    ou bien les traces d’un nouvel envol

    si je franchis les traits de couleurs
    verrai-je le ciel s’éclaircir
    ou bien la terre sombrer

    si la foule se presse en chemin
    se tiendra-t-on vraiment la main
    ou bien marcherai-je isolé

    si trois notes franchissent la mer
    entendrai-je une symphonie
    ou bien le solo du désespoir

    si je respire longtemps
    sentirai-je une forme d’énergie
    ou bien l’impermanence

    dans l’infini du vide
    le cercle ne dit rien me dit tout
    je ne suis rien je suis tout

    August Macke – Colored Composition -Hommage to Johann-Sebastian Bach (1912)


    Texte de Luc Fayard, inspiré par
    Cercle – Ascèse VIII, 2007- Série: « Silencieuse Coïncidence« , de Fabienne Verdier, à qui j’ai demandé une autorisation de reproduction mais qui ne m’a pas répondu; en attendant , je l’illustre avec Disques de Newton, de Frantisek Kupka (que j’aime aussi beaucoup !).  Et puis finalement non! Kupka n’est mort qu’en 1957 si je puis dire (donc moins de 70 ans qui est la durée de prescription en France pour avoir le droit de reproduction). En finale, j’ai choisi Auguste Macke et son tableau de 1912. Ouf Mais si vous connaissez Fabienne Verdier, transmettez-lui ma supplique !

    Voir et entendre la version poésique (récitation musicale)



Art et Poésie : dernières publications

  • Yan Bernard Dyl : La Duchesse de Bruxelles (1927)

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  • Gabriele Münter : Dame im Sessel, schreibend. Stenographie, Schweizerin in Pyjama (1929)

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  • Alix-Cléo Roubaud : Journal (1979-1983) – extraits

    12.ΧΙΙ.82

    vivre

    vivre en dépit des nuits.

    10.I.83

    Retournant les phrases dans la bouche, l’une après l’autre avant de confier quoi que ce soir au papier.

    – peur de la folie de l’égocentrisme. de tout.

    -vient le moment de mettre de la crème sur les mains. je souhaite.intensement que ne meure pas le parfum de mimosa

    puis, me couche.

    et souhaite continuer à tenir ce journal pour y confier de pareilles choses irrépétables, incompréhensibles: simples.

    légère mais réelle folie, cependant peu dangereuse (pour la vie civile); mais réelle.

    était-ce la peine de faire toute cette psychanalyse pour me voir fondre comme du beurre au soleil et mourir de peur

    (non)

    11.I.83

    assister, incrédule au temps.

    Alix-Cléo Roubaud : Journal (1979-1983) – extraits

  • Joy Harjo : Weapons (Armes)

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  • La Gazette d’Amavero n°26 – juin 2026

    La Gazette d’Amavero n°26 – juin 2026

  • Gaston Miron : La marche d’amour (1970)

    Tu as les yeux pers des champs de rosées
    tu as des yeux d’aventure et d’années-lumière
    la douceur du fond des brises au mois de mai
    dans les accompagnements de ma vie en friche
    avec cette chaleur d’oiseau à ton corps craintif
    moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches (1)
    moi je fonce à vive allure et entêté d’avenir
    la tête en bas comme un bison dans son destin
    la blancheur des nénuphars s’élève jusqu’à ton cou
    pour la conjuration de mes manitous maléfiques
    moi qui ai des yeux où ciel et mer s’influencent
    pour la réverbération de ta mort lointaine
    avec cette tache errante de chevreuil que tu as

    tu viendras tout ensoleillée d’existence
    la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
    le corps mûri par les jardins oubliés
    où tes seins sont devenus des envoûtements
    tu te lèves, tu es l’aube dans mes bras
    où tu changes comme les saisons
    je te prendrai marcheur d’un pays d’haleine
    à bout de misères et à bout de démesures
    je veux te faire aimer la vie notre vie
    t’aimer fou de racines à feuilles et grave
    de jour en jour à travers nuits et gués
    de moellons nos vertus silencieuses

    je finirai bien par te rencontrer quelque part
    bon dieu!
    et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
    par le mince regard qui me reste au fond du froid
    j’affirme ô mon amour que tu existes
    je corrige notre vie

    nous n’irons plus mourir de langueur
    à des milles de distance dans nos rêves bourrasques
    des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres
    les épaules baignées de vols de mouettes
    non
    j’irai te chercher nous vivrons sur la terre
    la détresse n’est pas incurable qui fait de moi
    une épave de dérision, un ballon d’indécence
    un pitre aux larmes d’étincelles et de lésions
    profondes
    frappe l’air et le feu de mes soifs
    coule-moi dans tes mains de ciel de soie
    la tête la première pour ne plus revenir
    si ce n’est pour remonter debout à ton flanc
    nouveau venu de l’amour du monde
    constelle-moi de ton corps de voie lactée
    même si j’ai fait de ma vie dans un plongeon
    une sorte de marais, une espèce de rage noire
    si je fus cabotin, concasseur de désespoir
    j’ai quand même idée farouche
    de t’aimer pour une tendresse que je n’ai pas connue
    dans les giboulées d’étoiles de mon ciel
    je passe les poings durs au vent
    j’ai un cœur de mille chevaux-vapeur
    j’ai un cœur comme la flamme d’une chandelle
    toi tu as la la tête d’abîme douce n’est-ce-pas
    la nuit de saule dans tes cheveux
    un visage enneigé de hasards et de fruits
    un regard entretenu de sources cachées
    et mille chants d’insectes dans tes veines
    et mille pluies de pétales dans tes caresses

    tu es mon amour
    ma clameur mon bramement
    tu es mon amour ma ceinture fléchée (2) d’univers
    ma danse carrée (3) des quatre coins d’horizon
    le rouet des écheveaux de mon espoir
    tu es ma réconciliation batailleuse
    mon murmure de jours à à mes cils d’abeille
    mon eau bleue de fenêtre
    dans les hauts vols de buildings
    mon amour
    de fontaines de haies de ronds-points de fleurs
    tu es ma chance ouverte et mon encerclement
    à cause de toi
    mon courage est un sapin toujours vert
    et j’ai du chiendent d’achigan (4) plein l’âme
    tu es belle de tout l’avenir épargné
    d’une frêle beauté soleilleuse contre l’ombre
    ouvre-moi tes bras que j’entre au port
    et mon corps d’amoureux viendra rouler
    sur les talus du mont Royal
    orignal, quand tu brames orignal
    coule-moi dans ta plainte osseuse
    fais-moi passer tout cabré tout empanaché
    dans ton appel et ta détermination

    Montréal est grand comme un désordre universel
    tu es assise quelque part avec l’ombre et ton cœur
    ton regard vient luire sur le sommeil des colombes
    fille dont le visage est ma route aux réverbères
    quand je plonge dans les nuits de sources
    si jamais je te rencontre fille
    après les femmes de la soif glacée
    je pleurerai te consolerai
    de tes jours sans pluies et sans quenouilles
    des circonstances de l’amour dénoué
    j’allumerai chez toi les phares de la douceur
    nous nous reposerons dans la lumière
    de toutes les mers en fleurs de manne
    puis je jetterai dans ton corps le vent de mon sang
    tu seras heureuse fille heureuse
    d’être la femme que tu es dans mes bras
    le monde entier sera changé en toi et moi

    la marche à l’amour s’ébruite en un voilier
    de pas voletant par les lacs de portage
    mes absolus poings
    ah violence de délices et d’aval
    j’aime
    que j’aime
    que tu t’avances
    frileuse aux pieds nus sur les frimas de l’aube
    par ce temps profus d’épilobes (5) en beauté
    sur ces grèves où l’été
    pleuvent en longues flammèches les cris des pluviers
    harmonica du monde lorsque tu passes et cèdes
    ton corps tiède de pruche (6) à mes bras pagayeurs
    lorsque nous gisons fleurant la lumière incendiée
    et qu’en tangage de moisson ourlée de brises
    je me déploie sur ta fraîche chaleur de cigale
    je roule en toi
    tous les saguenays (7) d’eau noire de ma vie
    je fais naître en toi
    les frénésies de frayères au fond du cœur d’outaouais (8)
    puis le cri de l’engoulevent vient s’abattre dans ta
    gorge
    terre meuble de l’amour ton corps
    se soulève en tiges pêle-mêle
    je suis au centre du monde tel qu’il gronde en moi
    avec la rumeur de mon âme dans tous les coins
    je vais jusqu’au bout des comètes de mon sang
    haletant
    harcelé de néant
    et dynamité
    de petites apocalypses
    les deux mains dans les furies dans les féeries
    ô mains
    ô poings
    comme des cogneurs de folles tendresses

    mais que tu m’aimes et si tu m’aimes
    s’exhalera le froid natal de mes poumons
    le sang tournera ô grand cirque
    je sais que tout amour
    sera retourné comme un jardin détruit
    qu’importe je serai toujours si je suis seul
    cet homme de lisière à bramer ton nom
    éperdument malheureux parmi les pluies de trèfles
    mon amour ô ma plainte
    de merle-chat (9) dans la nuit buissonneuse
    ô fou feu froid de la neige
    beau sexe léger ô ma neige
    mon amour d’éclairs lapidée
    morte
    dans le froid des plus lointaines flammes

    puis les années m’emportent sens dessus dessous
    je m’en vais en délabre au bout de mon rouleau
    des voix murmurent les récits de ton domaine
    à part moi je me parle
    que vais-je devenir dans ma force fracassée
    ma force noire du bout de mes montagnes
    pour te voir à jamais je déporte mon regard
    je me tiens aux écoutes des sirènes
    dans la longue nuit effilée du clocher de
    Saint-Jacques

    et parmi ces bouts de temps qui halètent
    me voici de nouveau campé dans ta légende
    tes grands yeux qui voient beaucoup de cortèges
    les chevaux de bois de tes rires
    tes yeux de paille et d’or
    seront toujours au fond de mon cœur
    et ils traverseront les siècles

    je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
    lentement je m’affale de tout mon long dans l’âme
    je marche à toi, je titube à toi, je bois
    à la gourde vide du sens de la vie
    à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
    à ces taloches de vent sans queue et sans tête
    je n’ai plus de visage pour l’amour
    je n’ai plus de visage pour rien de rien
    parfois je m’assois par pitié de moi
    j’ouvre mes bras à la croix des sommeils
    mon corps est un dernier réseau de tics amoureux
    avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus
    je n’attends pas à demain je t’attends
    je n’attends pas la fin du monde je t’attends
    dégagé de la fausse auréole de ma vie

    L’homme rapaillé. nrf/Poésie/Gallimard, 1970
    Grande figure de la poésie contemporaine québécoise. (1928-1996) En québécois « rapailler » veut dire ramasser des choses dispersées. L’homme rapaillé c’est )à la fois le poète et sa mémoire et le peuple québécois et son identité.

    Explications des québécismes
    1. fardoche : broussaille
    2. ceinture fléchée : ceinture de laine tressée à la main avec des motifs en pointe de flèche portée traditionnellement au 19e siècle au Québec
    3. danse carrée : danse traditionnelle
    4. achigan : poisson d’eau douce combatif
    5. épilobe : plante sauvage aux fleurs à couleurs vives
    6. pruche : grand arbre résineux
    7. saguenay : nom d’une rivière`
    8. outaouais : nom d’une rivière
    9. merle-chat : oiseau au cri ressemblant à celui du chat

    Merci à la jeune agrégée de lettres Sibylle Fouilland qui nous a fait découvrir ce très grand poète québécois !

    Gaston Miron : La marche d’amour (1970)

  • Henri Michaux : La Lettre (1943)

    Henri Michaux : La Lettre (1943)

  • Jules Laforgue : Les après-midi d’automne

    Oh ! les après-midi solitaires d’automne!
    Il neige à tout jamais. On tousse. On n’a personne.
    Un piano voisin joue un air monotone;
    Et, songeant au passé béni, triste, on tisonne.

    Comme la vie est triste! Et triste aussi mon sort.
    Seul, sans amour, sans gloire! et la peur de la mort!
    Et la peur de la vie, aussi! Suis-je assez fort ?
    Je voudrais être enfant, avoir ma mère encor.

    Oui, celle dont on est le pauvre aimé, l’idole,
    Celle qui, toujours prête, ici-bas nous console !…
    Maman! Maman! oh! comme à présent, loin de tous,

    Je mettrais follement mon front dans ses genoux,
    Et je resterais là, sans dire une parole,
    À pleurer jusqu’au soir, tant ce serait trop doux.

    Poésies de jeunesse ou Le Sanglot de la Terre. Publication posthume en 1903 in Œuvres complètes, Mercure de France. Jules Laforgue est mort à 27 ans en 1887.

    Jules Laforgue : Les après-midi d’automne

  • Charles Fourier : Hiérarchie du cocuage (1808)

    Charles Fourier : Hiérarchie du cocuage (1808)

  • Miguel Ángel Asturias : Autochiromancie (1958)

    Je lis dans ma main, ô Patrie,
    si douce ta géographie.
    Ma ligne de vie qui s’élève
    suit le tracé de tes volcans,
    puis redescend, ligne de cœur,
    jusqu’à la base de mes doigts.

    Mes mains sont ta superficie,
    l’image vive de ta peau.
    Carte de monts. Monts que je veux
    appeler: Coutchoumatanès¹,
    cimes qui montrent leur turquoise
    au saphir de la Mer du Sud.

    Que le Tacana², doigt géant,
    garde l’entrée de la surprise
    quand le maïs enfin se change
    en grain comestible pour l’homme,
    de ta chair céréale humaine.

    Le mont diaphane de la Lune
    est, dans ta main, un lac ancien
    avec sur ses bords douze temples.
    De là partit ton peuple enfant
    — potier, sculpteur ou tisserand —
    à la conquête de l’aurore.

    Poussière de clarté dans l’ombre,
    harmonie au creux de ma main,
    ma ligne solaire est la conque
    profonde où j’entends retentir
    des fleuves sourds, tels des atlantes,
    d’autres rapides, suicidés.

    J’écoute, l’oreille collée
    au sol de ta carte vivante
    que je porte ici dans mes mains,
    carillonner toutes tes cloches,
    clignoter toutes tes étoiles,

    Pour mon mariage avec ma terre,
    mes amis, je veux comme anneau
    une luciole solitaire.
    Que, l’immense nuit de ma mort,
    ma tempe dorme sur ma main
    à la luciole solitaire.

    1. Coutchoumatanès (Cuchumatanes): hautes montagnes du Guatemala. Elles servaient de point de repère aux marins dans la mer du Sud. (N. d. T.)
    2. Le Tacana (El Tacaná): volcan du Guatemala. (N. d. T.)

    Messages indiens (1958) in Poèmes indiens, nrf/Poésie/Gallimard, 2024.. Traduction de Claude Couffon et René L.-F. Durand. 1899-1974, Guatemaltèque, Prix Nobel de littérature en 1967

    Merci à la jeune agrégée de lettres Sibylle Fouilland pour sa lecture documentée du poète.

    Miguel Ángel Asturias : Autochiromancie (1958)

  • Madame Deshoulières : Réflexions diverses (1695)

    Madame Deshoulières : Réflexions diverses (1695)

  • Antonio Porchia : Voces (Voix) (1943) – extraits

    Parfois, la nuit, j’allume une lumière, pour ne pas voir.
    A veces, de noche, enciendo una luz, para no ver.
    129

    Si je pouvais laisser tout comme c’est, sans bouger ni une étoile ni un nuage. Ah, si je pouvais!
    Si pudiera dejar todo como está, sin mover ni una estrella, ni una nube. ¡Ah, si pudiera!
    149

    Je suis un habitant, mais d’où ?
    Soy un habitante, pero ¿de dónde?
    190

    La vie paraît être deux points, sans points intermédiaires.
    La vida parece ser dos puntos, sin puntos intermedios.
    399

    Pour s’élever il faut s’élever, mais il faut aussi qu’il y ait de la hauteur.
    Para elevarse es necesario ele-varse, pero es necesario también
    que haya altura.
    542

    Quand les étoiles s’abaissent, qu’il est triste de baisser les yeux pour
    les voir !
    Cuando las estrellas bajan, ¡qué triste es bajar los ojos para verlas!
    594

    Mes mains se sont tellement raccourcies, de tellement se tendre en vain, qu’elles n’arrivent même plus jusqu’aux étoiles.
    Mis manos se han acortado tanto, de tanto alargarse en vano, que ya no alcanzan ni hasta las estrellas.
    1098

    Il regarda tout vers le bas, il regarda tout vers le haut et se dit: « tout est amour perdu ».
    Miró hacia abajo todo, miró hacia arriba todo y se dijo: « todo es amor perdido que es manos yo
    nodria ser justo con lados y con
    1103

    Être, c’est s’obliger à être. Et s’obliger à être, c’est s’obliger à
    être. Ce n’est pas être.
    Ser es obligarse a ser. Y obligarse a ser es obligarse a ser. No es ser.
    1110

    Être en compagnie, ce n’est pas être avec quelqu’un, mais être en quelqu’un.
    Estar en compañía no es estar con alguien, sino estar en alguien.
    1122

    Connaître, au début c’est connaître et souffrir; à la fin, seulement
    souffrir.
    El conocer comienza siendo conocer y padecer, y termina siendo solamente padecer.
    1145

    Voces (1943) in Voix réunies, po&psy in extenso, Éditions Érès (2010). Numérotées de 1 à 1182
    Ces petites phrases , entre poésie et aphorismes, ont été écrites au jour le jour par Antonio Porchia, italien émigré en Argentine, ouvrier typographe. La première édition de 1943 est imprimée à compte d’auteur et les exemplaires donnés à la Société argentine des écrivains qui les distribue dans les bibliothèques du pays. Les gens commencent à les lire et les recopier. Roger Caillois les découvre en 1947 puis Jorge-Luis Borges et ils les font connaître au monde
    .


    Antonio Porchia : Voces (Voix) (1943) – extraits

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Une couverture de la Gazette d'Amavero avec des portraits de Nikolaus, un enfant, et de Barbara, une femme âgée, accompagnés de descriptions artistiques.
Une de La Gazette d’Amavero n°5 du 26 mai 2025