• berceau

    dors l’enfant dors
    dors l’enfant d’or
    propre et sanglé dans la blancheur
    rentre ton petit pied sous le plaid
    ferme tes yeux de poupée
    envole-toi dans tes rêves purs
    mais pourquoi veux-tu que je dorme
    tu vois bien j’ai les yeux grands ouverts
    parle-moi plutôt d’un autre monde
    les gens s’aiment-ils chez toi
    les enfants y reçoivent-ils des câlins doux et chauds
    comme ceux de grand-mère quand elle se penche sur moi
    leur raconte-t-on aussi des histoires étranges
    sur les esprits des vallées qui reviennent vous voir
    et que dit-on le soir à la veillée
    dors l’enfant dors
    tu as le temps de grandir
    plus tard tu te diras
    j’étais si bien bébé
    dans mon berceau de bois sculpté
    dors l’enfant d’or
    l’autre monde peut attendre

  • blonde cavalière mongole

    je suis la blonde cavalière mongole
    et je vais gagner la course du Nadaam
    la fête aux deux mille chevaux
    je m’envolerai sur mon petit étalon
    qui ne craint ni les loups gris
    ni le creux des vallées sombres
    ni le hurlement des fouets
    ni le sifflement des serpents

    personne ne pourra nous rattraper
    sur les trente kilomètres de course
    car je suis l’air et la vitesse
    je suis l’arc et la flèche
    je suis le vent de la steppe
    et je me fondrai dans son souffle

    restée au village ma mère prie les esprits
    pour qu’ils libèrent ma route et guident mes pas
    ne faites pas confiance à mon sourire timide
    je suis celle qui ne pardonne rien
    depuis que j’ai deux ans
    père et grand-père m’entraînent tous les jours
    qu’il vente ou qu’il neige
    avec mes frères et mes sœurs
    garçons et filles mélangés qu’importe
    que le meilleur gagne
    il portera nos couleurs
    et ce fut moi l’enfant sauvage

    je connais tout du cheval et de la course
    que les autres s’approchent
    avec leurs espoirs vains leurs muscles inutiles
    leurs cravaches et leurs rictus
    ils ne peuvent rien contre nous deux
    toi ton dos fort court et droit
    moi mes reins souples et mes jambes d’acier
    et ma main que tu connais par coeur
    cheval mon frère nous ne ferons qu’un
    notre corps à corps comme une musique
    battra le rythme millénaire de la terre

    et quand j’aurai remporté le trophée « tumny ekh »
    moi l’imparable déesse pubère
    la Mongolie entière clamera mon nom
    et celui de ma tribu
    pour la nuit des temps

    j’ai dit

    Texte de Luc Fayard inspiré d’une photo de Anne-Laure Baron-Siou et mis en musique et interprété par Clémentine Ebert et son groupe de rock. Voir la mise en scène dans Galerie Amavero 
  • arrête le temps

    arrête le temps
    assieds-toi sur une chaise
    face au soleil
    pose les mains
    sur les genoux
    tranquille
    lève le menton
    pour dérider le cou
    déjà t’as l’air moins vieux ainsi
    t’es drôle la tête en l’air
    tu ressembles à un pingouin
    qui chercherait les bruits de l’univers
    ferme les yeux
    laisse la lumière
    te chauffer la peau du visage
    suis la fièvre qui court
    et descend vers les épaules et les mains
    tout doucement progressivement
    il faut absolument
    qu’elle arrive jusqu’au pied
    cette chaleur du ciel
    et qu’elle pénètre la terre
    à travers toi
    alors seulement
    tu seras lié au monde
    tu seras peut-être yin et yang
    mais pas encore
    respire doucement
    sans faire de bruit
    par le ventre par le centre
    soyons précis
    gonfle le ventre quand tu inspires
    et creuse-le quand tu expires
    voici le souffle chinois de l’énergie
    et du taichi
    qui te baigne et te prends avec lui
    filtre les sons
    ne laisse entrer
    que ceux qui te plaisent
    l’appel de l’oiseau
    le vent qui bruisse
    et d’ailleurs
    peu à peu
    tu n’entends plus les sons
    tu ne perçois que les vibrations
    et voilà
    c’est tout
    tu as rajeuni de quelques minutes
    pendant tout ce temps
    où tu as oublié le temps
    c’est même mieux que cela
    en fait le temps t’a contemplé
    et il s’est arrêté
    par respect pour l’homme qui cherche