Autres Textes et Poèmes choisis

  • Antonio Porchia : Voces (Voix) (1943) – extraits

    Parfois, la nuit, j’allume une lumière, pour ne pas voir.
    A veces, de noche, enciendo una luz, para no ver.
    129

    Si je pouvais laisser tout comme c’est, sans bouger ni une étoile ni un nuage. Ah, si je pouvais!
    Si pudiera dejar todo como está, sin mover ni una estrella, ni una nube. ¡Ah, si pudiera!
    149

    Je suis un habitant, mais d’où ?
    Soy un habitante, pero ¿de dónde?
    190

    La vie paraît être deux points, sans points intermédiaires.
    La vida parece ser dos puntos, sin puntos intermedios.
    399

    Pour s’élever il faut s’élever, mais il faut aussi qu’il y ait de la hauteur.
    Para elevarse es necesario ele-varse, pero es necesario también
    que haya altura.
    542

    Quand les étoiles s’abaissent, qu’il est triste de baisser les yeux pour
    les voir !
    Cuando las estrellas bajan, ¡qué triste es bajar los ojos para verlas!
    594

    Mes mains se sont tellement raccourcies, de tellement se tendre en vain, qu’elles n’arrivent même plus jusqu’aux étoiles.
    Mis manos se han acortado tanto, de tanto alargarse en vano, que ya no alcanzan ni hasta las estrellas.
    1098

    Il regarda tout vers le bas, il regarda tout vers le haut et se dit: « tout est amour perdu ».
    Miró hacia abajo todo, miró hacia arriba todo y se dijo: « todo es amor perdido que es manos yo
    nodria ser justo con lados y con
    1103

    Être, c’est s’obliger à être. Et s’obliger à être, c’est s’obliger à
    être. Ce n’est pas être.
    Ser es obligarse a ser. Y obligarse a ser es obligarse a ser. No es ser.
    1110

    Être en compagnie, ce n’est pas être avec quelqu’un, mais être en quelqu’un.
    Estar en compañía no es estar con alguien, sino estar en alguien.
    1122

    Connaître, au début c’est connaître et souffrir; à la fin, seulement
    souffrir.
    El conocer comienza siendo conocer y padecer, y termina siendo solamente padecer.
    1145

    Voces (1943) in Voix réunies, po&psy in extenso, Éditions Érès (2010). Numérotées de 1 à 1182
    Ces petites phrases , entre poésie et aphorismes, ont été écrites au jour le jour par Antonio Porchia, italien émigré en Argentine, ouvrier typographe. La première édition de 1943 est imprimée à compte d’auteur et les exemplaires donnés à la Société argentine des écrivains qui les distribue dans les bibliothèques du pays. Les gens commencent à les lire et les recopier. Roger Caillois les découvre en 1947 puis Jorge-Luis Borges et ils les font connaître au monde
    .


  • Francisco de Quevedo : Amor constante más allá de la muerte (Amour constant au-delà de la mort) (1648)

    Cerrar podrá mis ojos la postrera
    sombra que me llevare el blanco día,
    y podrá desatar esta alma mía
    hora a su afán ansioso lisonjera;

    mas no, de esotra parte en la ribera,
    dejará la memoria, en donde ardía:
    nadar sabe mi llama el agua fría,
    y perder el respeto a ley severa.

    Alma, a quien todo un dios prisión ha sido,
    venas que humor a tanto fuego han dado,
    médulas, que han gloriosamente ardido,

    su cuerpo dejará, no su cuidado;
    serán ceniza, mas tendrán sentido;
    polvo serán, mas polvo enamorado.

    Ferme mes yeux la dernière ombre un jour
    Qui m’emportera du blanc de la lumière,
    Et mon âme alors, libre de son effort,
    Pourra s’envoler vers son ardente affaire ;

    Mais non, sur l’autre rive, au bord du séjour
    Où tout se tait, elle gardera la flamme :
    Ma flamme sait nager l’onde glacée,
    Et braver la loi la plus sévère en son nom.

    Âme qu’un dieu tout entier a prisonnière,
    Veines où coule un sang si brûlant,
    Moelle où le feu s’est allumé si fort,

    Mon corps les quittera, non pas leur tourment:
    Elles seront cendre, mais cendre qui sent,
    Poussière, mais poussière amoureuse.

    Traduction de Claude Esteban

    El Parnaso español (Le Parnasse espagnol) (1648).

  • Jorge-Luis Borges : Histoire de la nuit (1977)

    Tout au long de leurs généraions
    les hommes ont érigé la nuit.
    C’était d’abord cécité et sommeil,
    épines qui lacèrent le pied nu
    et peur des loups.
    Jamais nous ne saurons qui a forgé le mot
    pour l’intervalle d’ombre
    qui sépare les deux crépuscules;
    jamais nous ne saurons en quel siècle il fut le signe
    de l’espace des étoiles.
    D’autres ont engendré le mythe.
    La nuit devint la mère des Parques tranquilles
    qui tissent le destin
    et on lui sacrifiait des brebis noires
    et le coq qui présage sa fin.
    Douze maisons lui donnèrent les Chaldéens;
    des mondes infinis, le Portique.
    Des hexamètres latins le modelèrent
    et la terreur de Pascal.
    Luis de León¹ vit en elle la patrie
    de son âme frémissante.
    Aujourd’hui nous la sentons inépuisable,
    comme un vin très ancien
    et nul ne peut la contempler sans vertige
    et le temps l’a chargée d’éternité.

    Et penser qu’elle n’existerait pas
    sans ces instruments ténus, les yeux.

    1. Allusion à la «Nuit sereine », célèbre poème de Luis de León (1528-1591),poète, humaniste et moine augustin qui fut l’un des grands écrivains de la renaissance espagnole.

    Historia de la noche, 1977. In La Proximité de la Mer, nrf/Gallimard, 2010

  • Luis de León : Oda a la vida retirada (Ode à la vie retirée) (1550)

    1
    ¡Qué descansada vida
    la del que huye del mundanal ruïdo,
    y sigue la escondida
    senda, por donde han ido
    los pocos sabios que en el mundo han sido;
    2
    Que no le enturbia el pecho
    de los soberbios grandes el estado,
    ni del dorado techo
    se admira, fabricado
    del sabio Moro, en jaspe sustentado!
    3
    No cura si la fama
    canta con voz su nombre pregonera,
    ni cura si encarama
    la lengua lisonjera
    lo que condena la verdad sincera.
    4
    ¿Qué presta a mi contento
    si soy del vano dedo señalado;
    si, en busca deste viento,
    ando desalentado
    con ansias vivas, con mortal cuidado?
    5
    ¡Oh monte, oh fuente, oh río,!
    ¡Oh secreto seguro, deleitoso!
    Roto casi el navío,
    a vuestro almo reposo
    huyo de aqueste mar tempestuoso.
    6
    Un no rompido sueño,
    un día puro, alegre, libre quiero;
    no quiero ver el ceño
    vanamente severo
    de a quien la sangre ensalza o el dinero.
    7
    Despiértenme las aves
    con su cantar sabroso no aprendido;
    no los cuidados graves
    de que es siempre seguido
    el que al ajeno arbitrio está atenido.
    8
    Vivir quiero conmigo,
    gozar quiero del bien que debo al cielo,
    a solas, sin testigo,
    libre de amor, de celo,
    de odio, de esperanzas, de recelo.
    9
    Del monte en la ladera,
    por mi mano plantado tengo un huerto,
    que con la primavera
    de bella flor cubierto
    ya muestra en esperanza el fruto cierto.
    10
    Y como codiciosa
    por ver y acrecentar su hermosura,
    desde la cumbre airosa
    una fontana pura
    hasta llegar corriendo se apresura.
    11
    Y luego, sosegada,
    el paso entre los árboles torciendo,
    el suelo de pasada
    de verdura vistiendo
    y con diversas flores va esparciendo.
    12
    El aire del huerto orea
    y ofrece mil olores al sentido;
    los árboles menea
    con un manso ruïdo
    que del oro y del cetro pone olvido.
    13
    Téngase su tesoro
    los que de un falso leño se confían;
    no es mío ver el lloro
    de los que desconfían
    cuando el cierzo y el ábrego porfían.
    14
    La combatida antena
    cruje, y en ciega noche el claro día
    se torna, al cielo suena
    confusa vocería,
    y la mar enriquecen a porfía.
    15
    A mí una pobrecilla
    mesa de amable paz bien abastada
    me basta, y la vajilla,
    de fino oro labrada
    sea de quien la mar no teme airada.
    16
    Y mientras miserablemente
    se están los otros abrazando
    con sed insacïable
    del peligroso mando,
    tendido yo a la sombra esté cantando.
    17
    A la sombra tendido,
    de hiedra y lauro eterno coronado,
    puesto el atento oíd
    oal son dulce, acordado,
    del plectro sabiamente meneado.

    1
    Quelle vie reposée,
    celle de qui fuit le bruit de ce monde,
    et suit le sentier caché
    par où ont marché
    les rares sages qui furent en ce monde.
    2
    Son cœur n’est point troublé
    par l’état des grands pleins d’orgueil,
    et il n’admire pas les plafonds dorés
    bâtis par le maure ingénieux,
    et soutenus par le jaspe.
    3
    Il ne se soucie point que la renommée
    proclame son nom d’une voix de crieur,
    et il ne se soucie point que la langue flatteuse
    exalte ce que condamne
    la vérité sincère.
    4
    Que donne à mon contentement
    le fait d’être désigné par le doigt de la vanité,
    si, à la poursuite de ce vent,
    je marche essoufflé,
    dans de vives angoisses et un souci mortel ?
    5
    Ô campagne, ô mont, ô rivière !
    Ô secret sûr et délicieux !
    Le navire presque brisé,
    vers votre bienfaisant repos
    je fuis cette mer tempétueuse.
    6
    Un sommeil non brisé,
    un jour pur, joyeux, libre, voilà ce que je veux ;
    je ne veux pas voir le sourcil
    vainement sévère
    de celui que le sang exalte, ou l’argent.

    7
    Que les oiseaux m’éveillent
    par leur chant savoureux et non appris,
    et non les graves soucis
    qui suivent toujours
    celui qui dépend du jugement d’autrui.
    8
    Je veux vivre avec moi-même,
    je veux jouir du bien que je dois au ciel,
    seul, sans témoin,
    libre d’amour, de jalousie,
    de haine, d’espérance et de crainte.
    9
    Sur la pente du mont,
    j’ai planté un verger de ma propre main,
    qui, dès le printemps,
    se couvre de belles fleurs
    et montre déjà l’espoir d’un fruit certain.
    10
    Et comme d’une cime
    l’eau claire court en bouillonnant,
    elle vient arroser ce verger,
    puis s’en va en hâte,
    parmi l’herbe verdoyante, semant la fraîcheur.
    11
    Ses senteurs se déploient
    dans l’air pur, et l’éveillent ;
    et la robe de l’été s’habille
    de mille beautés
    et dissipe toute ombre de tristesse.
    12
    L’air s’adoucit alors,
    et l’accompagne d’une harmonie mutuelle ;
    les arbres s’agitent,
    et l’ombre naissante
    refrène la chaleur du jour.
    13
    Que les autres cherchent les richesses,
    qui s’offrent sur les mers lointaines ;
    qu’ils pleurent, quand le vent du sud
    fait gémir le mât,
    et que le jour se change en nuit obscure.
    14
    Que la misère de la tempête
    engloutisse leurs cris inutiles,
    tandis que la mer, irritée
    par l’avarice insatiable,
    s’enrichit de leurs trésors.
    15
    Pour moi, qu’une table pauvre,
    aimablement servie, me suffise ;
    laissez l’or au riche,
    tandis que, misérablement,
    il se consume au milieu des doutes.
    16
    Et pendant que les autres, embrasés
    par une aveugle ambition, se livrent à des maux sans fin,
    moi, couché à l’ombre,
    couronné de lierre et de laurier,
    je chanterai au son de ma lyre.
    17
    À l’écoute du chant,
    les doigts légers guidant les cordes,
    sans colère, sans souci,
    je passerai ma vie,
    ni envié, ni envieux

    Traduction de Claude Esteban.
    Poème écrit vers 1550, publié en 1631 par Francisco de Quevedo sours le titre
    Obras proprias de los poeas divinos y humanos de Luis de León (Œuvres propres des poètes divins et humains de Luis de León).
    Fray Luis de León (1528-1591), moine augustin, poète et intellectuel du siècle d’or espagnol. Son intérêt pour la bible hébraïque lui vaut d’être emprisonné 5 ans par l’Inquisition mais il en sort blanchi.

  • Jorge-Luis Borges : Tankas (1986)

    1
    En haut sur la cime
    Le jardin entier est lune,
    Lune d’or.
    Plus précieux le frôlement
    De ta bouche dans l’ombre.

    2
    La voix de l’oiseau
    Que la pénombre recouvre
    On ne l’entend plus.
    Tu marches dans ton jardin
    Quelque chose, oui, te manque.

    3
    La coupe d’un autre,
    L’épée qui fut une épée
    Dans une autre main,
    La lune de cette rue,
    Dis-moi, n’est-ce pas assez?

    4
    Il est sous la lune
    Le tigre fait d’or et d’ombre
    Il fixe ses griffes
    Il ne sait pas qu’au matin
    Elles ont tué un homme.

    5
    Triste cette pluie
    Qui sur le marbre s’égoutte,
    Triste d’être terre.
    Triste, n’être pas les jours
    De l’homme, le rêve, l’aube.

    6
    N’être pas tombé
    Comme d’autres de ma race,
    Au champ de bataille.
    Être dans la vaine nuit
    Seul à compter les syllabes.

    Les Conjurés,1986 in La Proximité de la Mer, nrf/Gallimard, 2010

    NDLR : le tanka ou chant court est un poème japonais traditionnel né avant le haïku (vers 600 ap. J.-C.) , basé sur le rythme 5-7-5-7-7 qui en japonais ne sont pas des syllabes mais des sons, plus précisément des « mores » qui sont des unités de temps. Un tanka en japonais est lu sur un rythme de 8 mesures par vers: 5 mores puis un silence de 3 temps, 7 mores puis 1 silence de 1 temps etc. La traduction française du texte espagnol (Argentine) de Jacques Ancet essaie de s’approcher le plus possible de cette rythmique, sans y parvenir totalement.