• mon testament d’amour (illustré par 7 artistes contemporains)

    Vue d'une exposition artistique avec des œuvres sur les murs et des éléments transparents créant une atmosphère unique.
    Eva Nielsen – Installation (2025) – techniques mixtes toile, latex, cuir, soie sérigraphie, photographies – exposition finalistes Prix Marcel Duchamp 2025 musée d’Art moderne de Paris – Photo © Hafid Lhachmi © ADAGP Paris, 2025

    j’aime
    le destin hésitant d’une trace de pas sur le sable mouillé
    la poussée invisible du vent dans les frondaisons
    le vent de pleine mer qui me ride la peau
    l’écume grondeuse dans le sillage du voilier
    le mouvement perpétuel des vagues sur la mer comme dans ma vie
    chercher à deviner où elles commencent et se terminent

    j’aime
    l’infini du vert dans la forêt d’été
    l’ombre d’un mur qui dévoile son histoire fatiguée
    le chien immobile qui dort comme si rien ne pouvait lui arriver
    rêver quand perdu dans une ville étrangère je survole invulnérable les toits et les arbres
    l’évolution des paradigmes pour les gens qui volent comme moi hier ce vol était sexuel aujourd’hui il est liberté

    j’aime
    la possibilité d’un sourire
    les limbes le flou la demi-teinte l’incertitude le non-dit les arrière-cours
    le silence qui parle de lui-même
    les livres que j’ai lus même si je ne lis plus
    les artistes libres qui sauveront peut-être l’humanité de ses tyrans
    me perdre dans les couleurs et les plans d’un tableau puis imaginer où pourrait aller le trait du pinceau quand il sort du cadre

    j’aime
    la vie parce qu’elle est le plus grand des paradoxes c’est le moins qu’elle puisse être
    ne pas comprendre la musique et l’aimer quand même idem pour la philosophie
    l’idée de pouvoir vivre assez vieux pour embrasser un enfant d’un enfant de mes enfants et me dire alors que je peux mourir sans regret
    avoir compris que l’amour est enfant de hasard et de grâce
    ne plus croire en Dieu mais lui parler de temps en temps quand ça va mal

    j’aime
    le rose du soir dans le ciel du sud
    la bruine uniquement en bord de mer
    les branches hivernales des arbres poussant les plaintes de leurs bras nus vers le ciel
    les soirs qui durent longtemps dans le noir
    les matins indécis à se désembrumer

    j’aime
    l’orgueil qui me sauve de la paresse
    le souvenir mensonger de ma jeunesse belle et arrogante
    tous les mots qui n’ont pas encore été prononcés

    j’aime
    les gueules pas banales
    les gens qui me font rire les autres m’ennuient
    les voix rauques surtout chez les femmes
    les yeux d’un visage quand ils parlent d’abord
    la grâce d’un mouvement de tête entraperçu au moment précis où elle se détourne

    j’aime
    les sentiers qui montent vers l’air pur et le silence léger
    les chemins qui tournent en suivant les bords de mer
    sentir que j’ai une âme forte quand elle frémit et pleure
    m’endormir le plus tard possible j’ai peur de mourir dans mon sommeil

    j’aime
    la promesse d’écrire chaque jour jusqu’à ma mort pour dire ce que j’aime

    (à suivre…)


    Une nature morte avec une théière en métal, des citrouilles, des fleurs, des fruits et des bougies, sur une table décorée.
    Daniel Keys – Abondance (2017)

    Texte de Luc Fayard illustré par 7 artistes contemporains (de haut en bas) : Jeremy Mann, E.C. Baugh, Zaria Forman, Erin Hanson, Tibor Nagy, Eva Nielsen, Daniel Keys

un duo poème-œuvre au hasard