
Depuis les premières prothèses un peu chic, on connaissait l’homme augmenté, qui alimente tous les fantasmes cyborgiens, immortalistes et transhumanistes (ce dernier mot pourtant refusé par mon dictionnaire électronique). Lesquels aboutiront fatalement au Grand Jour de la Singularité où il sera décrété que les machines sont supérieures à l’homme, même si on ne sait pas très bien qui le décidera. C’est ainsi qu’on a vu des coureurs de fond se faire couper les jambes pour les remplacer par des spatules cyborg qui leur feront gagner des médailles à coup sûr,…à moins que tous ne fassent pareil.
On connaissait l’intelligence augmentée, pour faire chic là aussi, et qui remplace cette chose virtuelle lamentablement artificielle qu’on appelait IA : elle alimente maintenant tous les fantasmes babeliens et alexandriens de la connaissance totale. Il suffit que j’appuie sur un bouton pour vous dire combien de mots différents Proust a écrits dans La Recherche. Je le sais moi ti-na-nère mais je ne vous le dirai pas, je le garde pour moi.
Et maintenant, tari-tara, voici en grandes pompes: la Philosophie Augmentée. C’est le nouvel argument commercial d’un fabricant de bidules qui a fait converser 5 IA prenant le rôle de 16 philosophes : il trouve ça formidable parce qu’on va pouvoir ensuite dessiner des graphiques dans tous les sens qui expliqueront comment on raisonne. Vous imaginez les progrès qu’on va faire!
De là à ce que soit annoncé bientôt par un autre fabricant de bidules l’Art augmenté, il n’y a qu’un pas et je m’imagine à la place de l’influenceur (sponsorisé) qui vous l’annoncer:
Avez-vous une âme? Oui ? Alors vous êtes poète, vous êtes artiste.
Mais la vie vous déborde, vous ne pouvez vous abandonner à vos émotions car vous avez des décisions cruciales à prendre tous les jours sur le Nasdaq ou le CAC40.
Qu’à cela ne tienne: voici votre nouveau compagnon Artic, votre conseiller d’art augmenté. Il vous dit ce qu’il faut acheter dans l’art contemporain, ce qu’il faut penser de Buren (si-si, on peut penser quelque chose de Buren), il crée lui-même 100 tableaux à l’heure qu’il signe de tous les noms et qu’il envoie immédiatement secouer les marchés dans la virtualité du NFT. Il vous fait du Rembrandt ou du Van Gogh sur demande, on vous jure, personne n’y verra que du feu, les spécialistes se sont déjà fait avoir par l’âne Boronali et Congo le chimpanzé.
Mais Artic n’est pas un plagieur, Artic, lui est un créateur, branché sur l’IA la plus performante du monde, la seule qui a intégré quoi, je vous le demande, ce truc de fou que tout le monde pensait impossible : l’émotion ! Et oui, mesdames et messieurs, Artic pleure, Artic rit, (à ne pas dire trop vite), Artic souffre, Artic aime. Il vous dira même qui aimer si vous lui demandez. La poésie et l’art vous seront enfin accessibles grâce à Artic qui , à la demande, peut vous écrire un haîku, peindre une aquarelle, sculpter un Maillol et bien sûr vous réciter la terre entière à l’endroit, à l’envers, et dans toutes les langues. On lui a fourgué tous les poèmes et tous les tableaux du monde dans la tête , mis à jour en temps réel, on l’a programmé pour manier tout çà au mieux et vous faire plaisir à l’âme à tout moment et dans l’instant; par exemple, il peut…
…Mesdames et messieurs, j’interromps à l’instant la chronique éblouissante et sponsorisée de notre reporter sur l’art augmenté. On vient d’apprendre une bien triste nouvelle: Artic s’est suicidé avec un pinceau qu’il a transformé en fer à souder qui lui a brûlé tout l’intestin grelectronique. L’art augmenté est mort…pour l’instant…
NDLR: nous n’avons pu illustrer cette chronique car toutes les IA du marché refusent de se tirer une balle dans le pied…Ah non, me dit-on, ChatGPT a relevé le défi : il est dingue ou quoi !…
