Auteur : Arthur Rimbaud

  • Arthur Rimbaud : Si j’ai du goût

    Si j’ai du goût, ce n’est guère
    Que pour la terre et les pierres.
    Je déjeune toujours d’air,
    De roc, de charbon, de fer.
    Arthur Rimbaud. Une saison en enfer. Alchimie du verbe. Faim

  • Arthur Rimbaud : Ariettes oubliées (extraits)

    Il pleure dans mon coeur
    Comme il pleut sur la ville,
    Quelle est cette langueur
    Qui pénètre mon coeur?

    O bruit doux de la pluie
    Par terre et sur les toits !
    Pour un coeur qui s’ennuie,
    O le chant de la pluie !

    Il pleure sans raison
    Dans ce coeur qui s’écoeure.
    Quoi ! nulle trahison ?
    Ce deuil est sans raison.

    C’est bien la pire peine
    De ne savoir pourquoi
    Sans amour et sans haine,
    Mon coeur a tant de peine.

    O triste, triste était mon âme
    A cause, à cause d’une femme.
    Je ne me suis pas consolé
    Bien que mon coeur s’en soit allé,

    Bien que mon coeur, bien que mon âme
    Eussent fui loin de cette femme,
    Je ne me suis pas consolé
    Bien que mon coeur s’en soit allé.

    Et mon coeur, mon coeur trop sensible
    Dit à mon âme : Est-il possible,
    Est-il possible, – le fut-il, –
    Ce fier exil, ce triste exil?

    Mon âme dit à mon coeur : Sais-je
    Moi-même, que nous vaut ce piège
    D’être présents bien qu’exilés
    Encore que loin en allés ?

    Poèmes extraits de ARIETTES OUBLIEES ( III et VII ) 
    in ROMANCES SANS PAROLES 

  • Arthur Rimbaud : Les effarés

    Noirs dans la neige et dans la brume,
    Au grand soupirail qui s’allume,
    Leurs culs en rond,

    À genoux, cinq petits, – misère ! –
    Regardent le boulanger faire
    Le lourd pain blond…

    Ils voient le fort bras blanc qui tourne
    La pâte grise, et qui l’enfourne
    Dans un trou clair.

    Ils écoutent le bon pain cuire.
    Le boulanger au gras sourire
    Chante un vieil air.

    Ils sont blottis, pas un ne bouge,
    Au souffle du soupirail rouge,
    Chaud comme un sein.

    Et quand, pendant que minuit sonne,
    Façonné, pétillant et jaune,
    On sort le pain,

    Quand, sous les poutres enfumées,
    Chantent les croûtes parfumées,
    Et les grillons,

    Quand ce trou chaud souffle la vie
    Ils ont leur âme si ravie
    Sous leurs haillons,

    Ils se ressentent si bien vivre,
    Les pauvres petits pleins de givre !
    – Qu’ils sont là, tous,

    Collant leurs petits museaux roses
    Au grillage, chantant des choses,
    Entre les trous,

    Mais bien bas, – comme une prière…
    Repliés vers cette lumière
    Du ciel rouvert,

    – Si fort, qu’ils crèvent leur culotte,
    Et que leur lange blanc tremblote
    Au vent d’hiver…

    20 septembre 1870 

  • Arthur Rimbaud : Ma Bohème

    Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées;
    Mon paletot aussi devenait idéal ;
    J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal;
    Oh! là! là! que d’amours splendides j’ai rêvées!

    Mon unique culotte avait un large trou.
    – Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
    Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
    – Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

    Et je les écoutais, assis au bord des routes,
    Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
    De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;

    Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
    Comme des lyres, je tirais les élastiques,
    De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur!

    Fantaisie, 1870 (écrit à l’âge de 16 ans) 

  • Arthur Rimbaud : Voyelles

    A noir, E blanc, I rouge, U vert, 0 bleu: voyelles,
    Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
    A, noir corset velu des mouches éclatantes
    Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

    Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
    Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles;
    I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
    Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

    U, cycles, vibrements divins des mers virides,
    Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
    Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux;
    0, suprême Clairon plein de strideurs étranges,
    Silences traversés des Mondes et des Anges:
    – Ô l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

    (1871) 

  • Arthur Rimbaud : L’étoile a pleuré rose

    L’étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles
    L’infini a roulé blanc de ta nuque à tes reins,
    La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles,
    Et l’Homme saigné noir à ton flanc souverain.

    (1854-1891) Poésies