Auteur : Arthur Rimbaud

  • Arthur Rimbaud : Bonheur (1872)

    Ô saisons, ô châteaux,
    Quelle âme est sans défauts ?

    Ô saisons, ô châteaux,

    J’ai fait la magique étude
    Du Bonheur, que nul n’élude.

    Ô vive lui, chaque fois
    Que chante son coq gaulois.

    Mais ! je n’aurais plus d’envie,
    Il s’est chargé de ma vie.

    Ce charme ! il prit âme et corps,
    Et dispersa tous efforts.

    Que comprendre à ma parole ?
    Il fait qu’elle fuit et vole !

    Ô saisons, ô châteaux !

    [Et, si le malheur m’entraîne,
    Sa disgrâce m’est certaine,

    Il faut que son dédain, las !
    Me livre au plus prompt trépas !

    Ô saisons, ô châteaux,
    Quelle âme est sans défauts ?]

    Vers nouveaux (1872)

  • Arthur Rimbaud : Chanson de la plus Haute Tour (1872)

    Oisive jeunesse
    À tout asservie,
    Par délicatesse
    J’ai perdu ma vie.
    Ah ! Que le temps vienne
    Où les cœurs s’éprennent.

    Je me suis dit : laisse,
    Et qu’on ne te voie :
    Et sans la promesse
    De plus hautes joies.
    Que rien ne t’arrête,
    Auguste retraite.

    J’ai tant fait patience
    Qu’à jamais j’oublie ;
    Craintes et souffrances
    Aux cieux sont parties.
    Et la soif malsaine
    Obscurcit mes veines.

    Ainsi la Prairie
    À l’oubli livrée,
    Grandie, et fleurie
    D’encens et d’ivraies
    Au bourdon farouche
    De cent sales mouches.

    Ah ! Mille veuvages
    De la si pauvre âme
    Qui n’a que l’image
    De la Notre-Dame !
    Est-ce que l’on prie
    La Vierge Marie ?

    Oisive jeunesse
    À tout asservie,
    Par délicatesse
    J’ai perdu ma vie.
    Ah ! Que le temps vienne
    Où les cœurs s’éprennent.

    Vers nouveaux (1872)

  • Arthur Rimbaud : Le pauvre songe (1872)

    Peut-être un Soir m’attend
    Où je boirai tranquille
    En quelque vieille Ville,
    Et mourrai plus content :
    Puisque je suis patient !

    Si mon mal se résigne
    Si j’ai jamais quelque or,
    Choisirai-je le Nord
    Ou le Pays des Vignes ? …
    – Ah ! songer est indigne

    Puisque c’est pure perte !
    Et si je redeviens
    Le voyageur ancien,
    Jamais l’auberge verte
    Ne peut bien m’être ouverte.

    Vers nouveaux (1872)

  • Arthur Rimbaud : Sensation (1869)

    Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
    Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
    Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
    Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

    Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
    Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
    Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
    Par la nature, heureux comme avec une femme.

    Poésies (1869-1871)

  • Arthur Rimbaud : Honte (1872)

    Tant que la lame n’aura
    Pas coupé cette cervelle,
    Ce paquet blanc, vert et gras,
    À vapeur jamais nouvelle,

    (Ah ! Lui, devrait couper son
    Nez, sa lèvre, ses oreilles,
    Son ventre! et faire abandon
    De ses jambes ! ô merveille !)

    Mais non, vrai, je crois que tant
    Que pour sa tête la lame,
    Que les cailloux pour son flanc,
    Que pour ses boyaux la flamme

    N’auront pas agi, l’enfant
    Gêneur, la si sotte bête,
    Ne doit cesser un instant
    De ruser et d’être traître

    Comme un chat des Monts-Rocheux ;
    D’empuantir toutes sphères !
    Qu’à sa mort pourtant, ô mon Dieu !
    Que S’élève quelque prière !

    Vers nouveaux (1872)

  • Arthur Rimbaud : L’Esprit (1072

    Éternelles Ondines,
    Divisez l’eau fine.
    Vénus, sœur de l’azur,
    Émeus le flot pur.
    Juifs errants de Norvège
    Dites-moi la neige.
    Anciens exilés chers
    Dites-moi la mer.

    Moi – Non, plus ces boissons pures,
    Ces fleurs d’eau pour verres ;
    Légendes ni figures
    Ne me désaltèrent ;
    Chansonnier, ta filleule
    C’est ma soif si folle
    Hydre intime, sans gueules
    Qui mine et désole.

    Vers nouveaux (1872)

  • Arthur Rimbaud : L’Éternité (1872)

    Elle est retrouvée.
    Quoi ? – L’Éternité.
    C’est la mer allée
    Avec le soleil.

    Âme sentinelle,
    Murmurons l’aveu
    De la nuit si nulle
    Et du jour en feu.

    Des humains suffrages,
    Des communs élans
    Là tu te dégages
    Et voles selon.

    Puisque de vous seules,
    Braises de satin,
    Le Devoir s’exhale
    Sans quon dise : enfin.

    Là pas d’espérance,
    Nul orietur.
    Science avec patience,
    Le supplice est sûr.

    Elle est retrouvée.
    Quoi ? – L’Éternité.
    C’est la mer allée
    Avec le soleil.

    Vers nouveaux (1872)

    Autres poèmes d’Arthur Rimbaud dans Amavero

  • Arthur Rimbaud : Le Dormeur du Val (1869)

    C’est un trou de verdure où chante une rivière
    Accrochant follement aux herbes des haillons
    D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
    Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

    Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
    Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
    Dort ; il est étendu dans l’herbe sous la nue,
    Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

    Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
    Sourirait un enfant malade, il fait un somme.
    Nature, berce-le chaudement : il a froid.

    Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
    Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
    Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

    Poésies (1869-1871)

  • Arthur Rimbaud : Le Mal (1869)

    Tandis que les crachats rouges de la mitraille
    Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
    Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
    Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

    Tandis qu’une folie épouvantable, broie
    Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
    – Pauvres morts dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
    Nature, ô toi qui fis ces hommes saintement ! … –

    – Il est un Dieu qui rit aux nappes damassées
    Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
    Qui dans le bercement des hosanna s’endort,

    Et se réveille quand des mères, ramassées
    Dans l’angoisse et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
    Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !

    Poésies (1869-1871)

  • Arthur Rimbaud : Âge d’or (1872)

    Quelqu’une des voix
    Toujours angélique
    – Il s’agit de moi, –
    Vertement s’explique :

    Ces mille questions
    Qui se ramifient
    N’amènent, au fond,
    Qu’ivresse et folie ;

    Reconnais ce tour
    Si gai, si facile :
    Ce n’est qu’onde, flore,
    Et c’est ta famille !

    Puis elle chante. Ô
    Si gai, si facile,
    Et visible à l’œil nu …
    – Je chante avec elle, –

    Reconnais ce tour
    Si gai, si facile,
    Ce n’est qu’onde, flore,
    Et c’est ta famille ! … etc …

    Et puis une voix
    – Est-elle angélique ! –
    Il s’agit de moi,
    Vertement s’explique ;

    Et chante à l’instant
    En soeur des haleines :
    D’un ton Allemand,
    But ardente et pleine :

    Le monde est vicieux ;
    Si cela t’étonne !
    Vis et laisse au feu
    L’obscure infortune.

    Ô ! joli château !
    Que ta vie est claire !
    De quel Age es-tu,
    Nature princière
    De notre grand frère ! etc …,

    Je chante aussi, moi :
    Multiples sœurs ! voix
    Pas du tout publiques !
    Environnez-moi
    De gloire pudique … etc …

    Vers nouveaux (1872)