Auteur : Arthur Rimbaud

  • Arthur Rimbaud : À la Musique (1969)

    Sur la place taillée en mesquines pelouses,
    Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
    Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
    Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

    – L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
    Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
    – Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
    Le notaire pend à ses breloques à chiffres.

    Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
    Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames
    Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
    Celles dont les volants ont des airs de réclames ;

    Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
    Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
    Fort sérieusement discutent les traités,
    Puis prisent en argent, et reprennent : « En somme ! … »

    Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
    Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
    Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
    Déborde – vous savez, c’est de la contrebande –

    Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
    Et rendus amoureux par le chant des trombones,
    Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
    Caressent les bébés pour enjôler les bonnes …

    – Moi, je suis, débraillé comme un étudiant
    Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
    Elles le savent bien; et tournent en riant,
    Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes

    Je ne dit pas un mot : je regarde toujours
    La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
    Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
    Le dos divin après la courbe des épaules

    J’ai bientôt déniché la bottine, le bas …
    – Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
    Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas …
    – Et mes désirs brutaux s’accrochent à leurs lèvres …

    Poésies (1869-1871)

  • Arthur Rimbaud : Bannières de mai (1872)

    Aux branches claires des tilleuls
    Meurt un maladif hallali.
    Mais des chansons spirituelles
    Voltigent parmi les groseilles.
    Que notre sang rie en nos veines,
    Voici s’enchevêtrer les vignes.
    Le ciel est joli comme un ange,
    L’azur et l’onde communient.
    Je sors. Si un rayon me blesse
    Je succomberai sur la mousse.

    Qu’on patiente et qu’on s’ennuie
    C’est trop simple. Fi de mes peines.
    Je veux que l’été dramatique
    Me lie à son char de fortune.
    Que par toi beaucoup, ô Nature,
    – Ah ! moins seul et moins nul ! – je meure.
    Au lieu que les Bergers, c’est drôle,
    Meurent à peu près par le monde.

    Je veux bien que les saisons m’usent.
    À toi, Nature, je me rends ;
    Et ma faim et toute ma soif.
    Et, s’il te plaît, nourris, abreuve.
    Rien de rien ne m’illusionne ;
    C’est rire aux parents, qu’au soleil,
    Mais moi je ne veux rire à rien ;
    Et libre soit cette infortune.

    Vers nouveaux (1872)

  • Arthur Rimbaud : Les Étrennes des Orphelins (1869)

    I
    La chambre est pleine d’ombre ; on entend vaguement
    De deux enfants le triste et doux chuchotement.
    Leur front se penche, encore alourdi par le rêve,
    Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève …
    – Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux ;
    Leur aile s’engourdit sous le ton gris des cieux ;
    Et la nouvelle Année, à la suite brumeuse,
    Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse,
    Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant …
    II
    Or les petits enfants, sous le rideau flottant,
    Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure.
    Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure …
    Ils tressaillent souvent à la claire voix d’or
    Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor
    Son refrain métallique et son globe de verre …
    – Puis, la chambre est glacée … on voit traîner à terre,
    Épars autour des lits, des vêtements de deuil :
    L’âpre bise d’hiver qui se lamente au seuil
    Souffle dans le logis son haleine morose !
    On sent, dans tout cela, qu’il manque quelque chose …
    – Il n’est donc point de mère à ces petits enfants,
    De mère au frais sourire, aux regards triomphants ?
    Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée,
    D’exciter une flamme à la cendre arrachée,
    D’amonceler sur eux la laine de l’édredon
    Avant de les quitter en leur criant : pardon.
    Elle n’a point prévu la froideur matinale,
    Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale ? …
    – Le rêve maternel, c’est le tiède tapis,
    C’est le nid cotonneux où les enfants tapis,
    Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,
    Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches ! …
    – Et là, – c’est comme un nid sans plumes, sans chaleur,
    Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur ;
    Un nid que doit avoir glacé la bise amère …
    III
    Votre cœur l’a compris : – ces enfants sont sans mère.
    Plus de mère au logis ! – et le père est bien loin ! …
    – Une vieille servante, alors, en a pris soin.
    Les petits sont tout seuls en la maison glacée ;
    Orphelins de quatre ans, voilà qu’en leur pensée
    S’éveille, par degrés, un souvenir riant …
    C’est comme un chapelet qu’on égrène en priant :
    – Ah ! quel beau matin, que ce matin des étrennes !
    Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes
    Dans quelque songe étrange où l’on voyait joujoux,
    Bonbons habillés d’or, étincelants bijoux,
    Tourbillonner, danser une danse sonore,
    Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore !
    On s’éveillait matin, on se levait joyeux,
    La lèvre affriandée, en se frottant les yeux …
    On allait, les cheveux emmêlés sur la tête,
    Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête,
    Et les petits pieds nus effleurant le plancher,
    Aux portes des parents tout doucement toucher …
    On entrait ! … Puis alors les souhaits … en chemise,
    Les baisers répétés, et la gaieté permise !
    IV
    Ah ! c’était si charmant, ces mots dits tant de fois !
    – Mais comme il est changé, le logis d’autrefois :
    Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée,
    Toute la vieille chambre était illuminée ;
    Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,
    Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer …
    – L’armoire était sans clefs ! … sans clefs, la grande armoire !
    On regardait souvent sa porte brune et noire …
    Sans clefs ! … c’était étrange ! … on rêvait bien des fois
    Aux mystères dormant entre ses flancs de bois,
    Et l’on croyait ouïr, au fond de la serrure
    Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure …
    – La chambre des parents est bien vide, aujourd’hui :
    Aucun reflet vermeil sous la porte n’a lui ;
    Il n’est point de parents, de foyer, de clefs prises :
    Partant, point de baisers, point de douces surprises !
    Oh ! que le jour de l’an sera triste pour eux !
    – Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus,
    Silencieusement tombe une larme amère,
    Ils murmurent : « Quand donc reviendra notre mère ? »
    V
    Maintenant, les petits sommeillent tristement :
    Vous diriez, à les voir, qu’ils pleurent en dormant,
    Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible !
    Les tout petits enfants ont le cœur si sensible !
    – Mais l’ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,
    Et dans ce lourd sommeil met un rêve joyeux,
    Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close,
    Souriante, semblait murmurer quelque chose …
    – Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond,
    Doux geste du réveil, ils avancent le front,
    Et leur vague regard tout autour d’eux se pose …
    Ils se croient endormis dans un paradis rose …
    Au foyer plein d’éclairs chante gaiement le feu …
    Par la fenêtre on voit là-bas un beau ciel bleu ;
    La nature s’éveille et de rayons s’enivre …
    La terre, demie-nue, heureuse de revivre,
    A des frissons de joie aux baisers du soleil …
    Et dans le vieux logis tout est tiède et vermeil :
    Les sombres vêtements ne jonchent plus la terre,
    La bise sous le seuil a fini par se taire …
    On dirait qu’une fée a passé dans cela ! …
    – Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris … Là,
    Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,
    Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose …
    Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,
    De la nacre et du jais aux reflets scintillants ;
    Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,
    Ayant trois mots gravés en or : « À NOTRE MÈRE ! »

    Paru en 1870 dans La Revue pour tous. Rimbaud a 15 ans

  • Arthur Rimbaud : Ophélie (1869)

    I


    Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
    La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
    Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles …
    – On entend dans les bois lointains des hallalis.

    Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
    Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir
    Voici plus de mille ans que sa douce folie
    Murmure sa romance à la brise du soir.

    Le vent baise ses seins et déploie en corolle
    Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
    Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
    Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.

    Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
    Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
    Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
    – Un chant mystérieux tombe des astres d’or.


    II


    Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
    Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
    C’est que les vents tombant des grands monts de Norvège
    T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;

    C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
    À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits,
    Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
    Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;

    C’est que la voix des mers folles, immense râle,
    Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
    C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
    Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !

    Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
    Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
    Tes grandes visions étranglaient ta parole
    – Et l’Infini terrible effara ton œil bleu !


    III


    – Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
    Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
    Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
    La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

    Poésies (1869-1871)

  • Arthur Rimbaud : Qu’est-ce pour nous, mon cœur (1869)

    Qu’est-ce pour nous, mon cœur, que les nappes de sang
    Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris
    De rage, sanglots de tout enfer renversant
    Tout ordre ; et L’Aquilon encor sur les débris ;

    Et toute vengeance ? Rien ! … – Mais si, toute encor,
    Nous la voulons ! Industriels, princes, sénats,
    Périssez ! puissance, justice, histoire, à bas !
    Ça nous est dû. Le sang ! le sang ! la flamme d’or !

    Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur,
    Mon Esprit ! Tournons dans la morsure : Ah ! passez,
    Républiques de ce monde ! Des empereurs,
    Des régiments, des colons, des peuples, assez !

    Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
    Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?
    À nous ! Romanesques amis : ça va nous plaire.
    Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux !

    Europe, Asie, Amérique, disparaissez.
    Notre marche vengeresse a tout occupé,
    Cités et campagnes ! – Nous serons écrasés !
    Les volcans sauteront ! et l’Océan frappé …

    Oh ! mes amis ! – Mon cœur, c’est sûr, ils sont des frères :
    Noirs inconnus, si nous allions ! allons ! allons !
    Ô malheur ! je me sens frémir, la vieille terre,
    Sur moi de plus en plus à vous ! la terre fond,

    Ce n’est rien ! j’y suis ! j’y suis toujours.

    Poésies (1869-1871)

  • Arthur Rimbaud : Mes petites amoureuses

    Un hydrolat lacrymal lave
    Les cieux vert-chou :
    Sous l’arbre tendronnier qui bave,
    Vos caoutchoucs

    Blancs de lunes particulières
    Aux pialats ronds,
    Entrechoquez vos genouillères
    Mes laiderons !

    Nous nous aimions à cette époque,
    Bleu laideron !
    On mangeait des oeufs à la coque
    Et du mouron !

    Un soir, tu me sacras poète
    Blond laideron :
    Descends ici, que je te fouette
    En mon giron ;

    J’ai dégueulé ta bandoline,
    Noir laideron ;
    Tu couperais ma mandoline
    Au fil du front.

    Pouah ! Mes salives desséchées,
    Roux laideron
    Infectent encor les tranchées
    De ton sein rond !

    Ô mes petites amoureuses,
    Que je vous hais !
    Plaquez de fouffes douloureuses
    Vos tétons laids !

    Piétinez mes vieilles terrines
    De sentiments ;
    Hop donc ! Soyez-moi ballerines
    Pour un moment !

    Vos omoplates se déboîtent,
    Ô mes amours !
    Une étoile à vos reins qui boitent,
    Tournez vos tours !

    Et c’est pourtant pour ces éclanches
    Que j’ai rimé !
    Je voudrais vous casser les hanches
    D’avoir aimé !

    Fade amas d’étoiles ratées,
    Comblez les coins !
    – Vous crèverez en Dieu, bâtées
    D’ignobles soins !

    Sous les lunes particulières
    Aux pialats ronds,
    Entrechoquez vos genouillères,
    Mes laiderons.

    Arthur Rimbaud, la lettre du voyant, 15 mai 1871

    Commentaire de Marcel Michel sur fb : Je partage avec vous, un poème qui n’est pas extrait d’un recueil mais est inséré dans la « lettre du voyant » que Arthur Rimbaud adresse à Paul Demeny le 15 mai 1871. Le titre du poème reprend un poème de Albert Glatigny extrait du recueil « Les flèches d’or » paru en 1864. Le poème est construit sur douze quatrains de rimes croisées féminines, masculines, en alternance d’octosyllabes/quadrisyllabes. NDLR: aujourd’hui on dirait que c’est un texte mysogyne et sadique….

  • Arthur Rimbaud : Lettre du voyant (extrait)

    Il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il les cherche en lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous : le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant ! Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé !

    Extrait de la Lettre du voyant

  • Arthur Rimbaud : Après le déluge

    Aussitôt après que l’idée du Déluge se fut rassise,
          Un lièvre s’arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes, et dit sa prière à l’arc-en-ciel, à travers la toile de l’araignée.
          Oh! les pierres précieuses qui se cachaient, – les fleurs qui regardaient déjà.

    (suite…)
  • Arthur Rimbaud : Le Bateau ivre

    Comme je descendais des Fleuves impassibles,
    Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
    Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles,
    Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

    J’étais insoucieux de tous les équipages,
    Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
    Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
    Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

    Dans les clapotements furieux des marées,
    Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
    Je courus ! Et les Péninsules démarrées
    N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

    La tempête a béni mes éveils maritimes.
    Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
    Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
    Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots !

    Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
    L’eau verte pénétra ma coque de sapin
    Et des taches de vins bleus et des vomissures
    Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

    Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
    De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
    Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
    Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

    Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
    Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
    Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
    Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

    Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
    Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
    L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
    Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

    J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
    Illuminant de longs figements violets,
    Pareils à des acteurs de drames très antiques
    Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

    J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
    Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
    La circulation des sèves inouïes,
    Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

    J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
    Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
    Sans songer que les pieds lumineux des Maries
    Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

    J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
    Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
    D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
    Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

    J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
    Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
    Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
    Et des lointains vers les gouffres cataractant !

    Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
    Échouages hideux au fond des golfes bruns
    Où les serpents géants dévorés des punaises
    Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

    J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
    Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
    − Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
    Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

    Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
    La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
    Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
    Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

    Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
    Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
    Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
    Des noyés descendaient dormir, à reculons !

    Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
    Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
    Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
    N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

    Libre, fumant, monté de brumes violettes,
    Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
    Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
    Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

    Qui courais, taché de lunules électriques,
    Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
    Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
    Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

    Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
    Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
    Fileur éternel des immobilités bleues,
    Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

    J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
    Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
    − Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
    Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

    Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
    Toute lune est atroce et tout soleil amer :
    L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
    O que ma quille éclate ! O que j’aille à la mer !

    Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
    Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
    Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
    Un bateau frêle comme un papillon de mai.

    Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
    Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
    Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
    Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

    Publié par Verlaine dans la revue Lutèce en novembre 1883 dans le numéro 90, alors que Rumbaud a abandonné la poésie depuis des années. Puis dans le recueil-anthologie « Les Poètes maudits » de Verlaine, publié en avril 1884.