Texte de Luc Fayard inspiré par Le Ponton, de Claire Gruson
Blog « Fleureter »
Amavero est un jardin de liberté, une passerelle, un espace vivant de poésie, d’art et de culture. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre ses univers. À lire, à regarder, à ressentir, à découvrir… pour s’y promener librement.
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Amavero est un espace vivant de poésie, d’art et de pensée. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre les deux. À lire, à regarder, à ressentir — librement.
Texte de Luc Fayard inspiré par Le Ponton, de Claire Gruson
ioniques ou corinthiens
les grands piliers droits
peuvent dr mettre à rire
se jouer des couleurs
accueillir la musique et les chants
inciter les gens qui passent
à danser la farandole
en tapant des mains
puis ce sera le défilé
du carnaval endiablé
et quand viendra la nuit
les colonnes alanguies
pousseront des soupirs
fatiguées de supporter
l’éternel chapiteau
de la vie
ses ornements
et son lourd édifice
Texte de Luc Fayard inspiré par Vivants Piliers, de CYB
quand au temple nous serons
nos deux corps s’embrasseront
dans la nouvelle religion
du monde factice
la rivière et les colonnes
tout pour le plaisir des yeux
de la reine décoratrice
et des passants
le temple se souvient
des fêtes nocturnes
qu’il abrita au temps jadis
pour lui comme pour nous
l’automne est propice
à la nostalgie du passé
Texte de Luc Fayard inspiré par Temple de l’Amour, d’Anne Schuller
quand la forêt perd ses couleurs
elle en prend d’autres
et s’endort en apparence
pour se réveiller
plus forte et verte
les odeurs vont changer
l’épicé deviendra feutré
la mousse exhalera son humidité
marcheur nos rêveries
ne seront pas les mêmes
elles suivent le même cycle
mais ne se rétrécissent pas
comme la sève l’hiver
au contraire elles s’épanouissent
aux couleurs de chaque saison
et nous fortifient
Texte de Luc Fayard inspiré par La Forêt, de Florence Tedeschi
Voir nos deux autres galeries d’art (œuvres seules) : Art contemporain, Art moderne
des poulies et des hommes
ainsi vont les vieux gréements
coordination attention relais
seul le marin ne peut rien faire
il a besoin des autres
au bon moment
sur le pont en tek
se dresse fièrement
l’immense mat en spruce
sur ces bateaux à l’ancienne
tout est à la fois
costaud et fragile
une école de la vie
et de la beauté
hisse et haut
Texte de Luc Fayard inspiré par L’Équipage, de Carine Cheval



Rainer-Maria Rilke : Tu es l’avenir
Du bist die Zukunft, großes Morgenrot
über den Ebenen der Ewigkeit.
Du bist der Hahnschrei nach der Nacht der Zeit,
der Tau, die Morgenmette und die Maid,
der fremde Mann, die Mutter und der Tod.
Du bist die sich verwandelnde Gestalt,
die immer einsam aus dem Schicksal ragt,
die unbejubelt bleibt und unbeklagt
und unbeschrieben wie ein wilder Wald.
Du bist der Dinge tiefer Inbegriff,
der seines Wesens letztes Wort verschweigt
und sich den andern immer anders zeigt:
dem Schiff als Küste und dem Land als Schiff.
Tu es l’avenir, la grande aurore
sur les plaines de l’éternité.
Tu es le cri du coq après la nuit du temps,
la rosée, la prière du matin, la jeune fille.
l’étranger, la mère et la mort.
Tu es la forme qui sans cesse change,
qui, toujours solitaire, émerge du destin,
qui demeure sans gloire ni regret
et vierge comme une forêt sauvage.
Tu es l’essence même des choses
qui tait le dernier mot de son être
et qui se montre aux autres toujours autre :
au navire comme une côte, à la terre comme un navire
(1875-1926). Né à Prague donc autrichien, puis tchécoslovaque.
Das Stunden-Buch. Le Livre d’heures. Traduction française de Maurice Betz et Luc Fayard





LEAR
Blow, winds, and crack your cheeks! rage! blow!
You cataracts and hurricanoes, spout
Till you have drench’d our steeples, drown’d the cocks!
You sulphurous and thought-executing fires,
Vaunt-couriers of oak-cleaving thunderbolts,
Singe my white head! And thou, all-shaking thunder,
Smite flat the thick rotundity o’ the world!
Crack nature’s moulds, all germens spill at once
That make ingrateful man!
LEAR
Soufflez vents, à crever vos joues ! Faites rage, soufflez,
Vous trombes d’eau et déluges, jaillissez
Jusqu’à inonder nos clochers, et noyez leurs girouettes !
Vous, sulfureux éclairs prompts comme la pensée,
Avant-coureurs de la foudre qui fend le chêne,
Brûlez ma tête blanche ! Et toi, tonnerre qui tout ébranle,
Aplatis l’épaisse rotondité du monde,
Fracasse les moules de la Nature, disperse d’un seul coup tous les germes
Qui font l’homme ingrat !
Le Roi Lear (1608), acte III, scène 2. Traduction Jean-Michel Déprats

Christian Bobin : Il n’y a rien en nous (1991)
Il n’y a rien en nous. Il n’y a personne. Il n’y a en nous qu’une attente sans couleur et sans forme. Elle n’est l’attente d’aucune chose. Elle est en nous comme de l’air mélangé à de l’air. Elle ne ressemble à rien, sinon peut-être à l’extrême pointe d’une lassitude. Cette attente n’a pas toujours été là. Nous n’avons pas toujours été rien, personne. Dans l’enfance nous étions tout et dieu n’était qu’une part infime de nos domaines – quelque chose comme un brin d’herbe dans un pré.
C’est avec la fin de l’enfance que l’attente a commencé. C’est après notre mort que nous avons commencé à attendre.
(1951-2022). Une petite robe de fête. folio/Gallimard, 1991.
