Ô Forêt, toi qui vis passer bien des amants
Le long de tes sentiers, sous tes profonds feuillages,
Confidente des jeux, des cris, et des serments,
Témoin à qui les âmes avouaient leurs orages.
Blog « Fleureter »
Amavero est un jardin de liberté, une passerelle, un espace vivant de poésie, d’art et de culture. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre ses univers. À lire, à regarder, à ressentir, à découvrir… pour s’y promener librement.
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Amavero est un espace vivant de poésie, d’art et de pensée. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre les deux. À lire, à regarder, à ressentir — librement.
Ô Forêt, toi qui vis passer bien des amants
Le long de tes sentiers, sous tes profonds feuillages,
Confidente des jeux, des cris, et des serments,
Témoin à qui les âmes avouaient leurs orages.
ce serait un pays où l’on vivrait
comme dans un film au ralenti
après des heures à se dessiner
jamais plus le sourire
ne se fermerait sur le visage
dans l’air du matin
les mains s’écarteraient
sur des cercles imaginaires
chassant les vents contraires
volutes longtemps évoqués
construisant le vide devenu le tout
la marche sans but prendrait la forme
d’un rituel initiatique de respiration
l’esprit ne serait que le calme absolu
répandant son énergie dans l’être
peut-être n’aurait-on plus besoin de parler
les rencontres préparées par la pensée
s’étant irriguées de cette chaleur diffuse
la mère caresserait son fils
d’un geste si langoureux
qu’il fermerait les yeux
rêvant au paradis de coton bleu
où l’enfant roi règne sans vices
les chats toujours plus paresseux
n’en finiraient plus de s’étirer
sur les couettes laineuses
même l’araignée au diapason
tisserait sa toile en un siècle
le long des murs de maisons
dans les jardins multicolores
les fleurs effarouchées
s’ouvriraient mollement
refusant de se dévoiler trop tôt
parfois il tomberait une faible pluie
si douce et venant de si haut
qu’elle parfumerait la peau
des senteurs colorées du ciel
sur la grève peuplée de souvenirs
la marée au rythme lunaire
laisserait aux amoureux
le temps de priser le spectacle
et le vent qui chasse tout en riant
clamerait dans les plaines du pays
sa fierté d’être tiède frissonnant
le messager du bonheur infini
Hommage à Milan Kundera et Carl Honoré
Texte de Luc Fayard, illustré par La Paresse, de Florence Jacquesson
la branche et l’algue
le ciel et la mer
l’herbe et la mousse
le ruisseau et la montagne
on entend tous les chants
le cri surpris des oiseaux
le ruissellement soyeux de l’eau
le frottement tiède du vent
tous les actes de la vie
joie ou tristesse
espoir ou peine
se jouent en quatre actes
Texte de Luc Fayard, illustré par Quatre acryliques, d’Anne Defaucher
passage entre deux mondes
vers la lumière et l’inconnu
loin des souvenirs lourds ou bleus
des colères et des joies
chemin à déchiffrer soi-même
sans ornières ni frontières
surtout ne pas se retourner
comme la femme de Loth
jetant un fatal regard à Sodome
et pour connaître le sens de sa vie future
il faudra avancer sans regarder
les couleurs si fortes de la vie passée
Texte de Luc Fayard, inspiré par le tableau d’Isabelle Mestchersky , A en majuscule, 2018 – 160 x 240 cm
dans un jardin de splendeur
la musique chanta
les pinceaux frémirent
les âmes s’envolèrent
sur une eau lisse
trois fois ravies
par trois arts en partage
célébrant la naissance
d’un moment unique
où savourer le plaisir
des sens en fusion
crée une émotion vierge
Texte de Luc Fayard, inspiré d’Au fil de l’eau, de Martine Durou, lors d’une belle journée où ce miracle eut lieu, grâce à l’association de Chaville, « L’Art en partage »

LEAR
Blow, winds, and crack your cheeks! rage! blow!
You cataracts and hurricanoes, spout
Till you have drench’d our steeples, drown’d the cocks!
You sulphurous and thought-executing fires,
Vaunt-couriers of oak-cleaving thunderbolts,
Singe my white head! And thou, all-shaking thunder,
Smite flat the thick rotundity o’ the world!
Crack nature’s moulds, all germens spill at once
That make ingrateful man!
LEAR
Soufflez vents, à crever vos joues ! Faites rage, soufflez,
Vous trombes d’eau et déluges, jaillissez
Jusqu’à inonder nos clochers, et noyez leurs girouettes !
Vous, sulfureux éclairs prompts comme la pensée,
Avant-coureurs de la foudre qui fend le chêne,
Brûlez ma tête blanche ! Et toi, tonnerre qui tout ébranle,
Aplatis l’épaisse rotondité du monde,
Fracasse les moules de la Nature, disperse d’un seul coup tous les germes
Qui font l’homme ingrat !
Le Roi Lear (1608), acte III, scène 2. Traduction Jean-Michel Déprats

Christian Bobin : Il n’y a rien en nous (1991)
Il n’y a rien en nous. Il n’y a personne. Il n’y a en nous qu’une attente sans couleur et sans forme. Elle n’est l’attente d’aucune chose. Elle est en nous comme de l’air mélangé à de l’air. Elle ne ressemble à rien, sinon peut-être à l’extrême pointe d’une lassitude. Cette attente n’a pas toujours été là. Nous n’avons pas toujours été rien, personne. Dans l’enfance nous étions tout et dieu n’était qu’une part infime de nos domaines – quelque chose comme un brin d’herbe dans un pré.
C’est avec la fin de l’enfance que l’attente a commencé. C’est après notre mort que nous avons commencé à attendre.
(1951-2022). Une petite robe de fête. folio/Gallimard, 1991.

Parle laisse tomber une parole
Bonjour j’ai dormi tout l’hiver et maintenant je me réveille
Parle
Une pirogue glisse vers la lumière
Une parole légère avance à pleines voiles
Le jour a la forme d’un fleuve
Sur ses rives brillent les plumes de tes chants
Douceur de l’eau dans l’herbe endormie
Eau claire voyelles à boire
Voyelles parures du front des chevilles
Parle
Touche la cime d’un silence heureux
Et puis ouvre les ailes parle sans cesse
Un visage oublié passe
Tu passes toi-même allure de vent dans un champ de maïs
L’enfance avec ses flèches son idole son figuier
Romps les amarres passe avec la tour et le jardin
Passent futur et passé
L’heure déjà morte et l’heure à tuer
Passent des éclairs qui portent dans leur bec des morceaux de temps encore vivant
Volées de comètes qui se perdent dans mon front
Parle
Mouille les lèvres dans la pierre fendue qui jaillit inépuisable
Plonge tes bras blancs dans l’eau féconde en prophéties imminentes
Le Tournesol in Condition de nuage (1939-1955) in Liberté sur Parole, nrf/Poésie/Gallimard, 2014.
Mexicain (1914-1998). Prix Nobel de littérature en 1990.



Pablo Neruda : Entrada à a la madera / Entrée dans le bois (1935)
Con mi razón apenas, con mis dedos,
con lentas aguas lentas inundadas,
caigo al imperio de los nomeolvides,
a una tenaz atmósfera de luto,
a una olvidada sala decaída,
a un racimo de tréboles amargos.
Caigo en la sombra, en medio
de destruidas cosas,
y miro arañas, y apaciento bosques
de secretas maderas inconclusas,
y ando entre húmedas fibras arrancadas
al vivo ser de substancia y silencio.
Dulce materia, oh rosa de alas secas,
en mi hundimiento tus pétalos subo
con pies pesados de roja fatiga,
y en tu catedral dura me arrodillo
golpeándome los labios con un ángel.
Es que soy yo ante tu color de mundo,
ante tus pálidas espadas muertas,
ante tus corazones reunidos,
ante tu silenciosa multitud.
Soy yo ante tu ola de olores muriendo,
envueltos en otoño y resistencia:
soy yo emprendiendo un viaje funerario
entre tus cicatrices amarillas:
soy yo con mis lamentos sin origen,
sin alimentos, desvelado, solo,
entrando oscurecidos corredores,
llegando a tu materia misteriosa.
Veo moverse tus corrientes secas,
veo crecer manos interrumpidas,
oigo tus vegetales oceánicos
crujir de noche y furia sacudidos,
y siento morir hojas hacia adentro,
incorporando materiales verdes
a tu inmovilidad desamparada.
Poros, vetas, círculos de dulzura,
peso, temperatura silenciosa,
flechas pegadas a tu alma caída,
seres dormidos en tu boca espesa,
polvo de dulce pulpa consumida,
ceniza llena de apagadas almas,
venid a mi, a mi sueño sin medida,
caed en mi alcoba en que la noche cae
y cae sin cesar como agua rota,
y a vuestra vida, a vuestra muerte asidme,
a vuestros materiales sometidos,
a vuestras muertas palomas neutrales,
y hagamos fuego, y silencio, y sonido,
y ardamos, y callemos, y campanas.
Avec ma seule raison, avec mes doigts,
avec de lentes eaux lentes inondées,
je tombe au royaume des myosotis,
à une tenace atmosphère de deuil,
à une salle oubliée, déchue,
à une grappe de trèfles amers.
Je tombe dans l’ombre, au milieu
de choses détruites,
et je regarde des araignées, et je broute des forêts
de bois secret, secret,
et je marche parmi des fibres mouillées
vécues par le cœur vivant de la sève et du silence.
Matière douce, ô rose de branches sèches,
dans mes larmes je m’enfonce dans ton sol
avec des pieds lourds d’une rouge fatigue,
et dans ta cathédrale dure je m’agenouille
en me frappant les lèvres avec un ange.
C’est que c’est moi devant ta couleur de monde,
devant tes pâles épées mortes,
devant tes cœurs réunis,
devant ta silencieuse multitude.
C’est moi entreprenant un voyage funéraire
parmi tes cicatrices jaunes :
c’est moi avec mes lamentos sans origine,
sans aliments, éveillé, seul,
entrant dans des couloirs obscurcis,
arrivant à ta matière mystérieuse.
Je vois se mouvoir tes courants secs,
je vois grandir des mains interrompues,
j’entends tes végétaux océaniques
crisser de nuit et de fureur secoués,
et je sens mourir des feuilles vers l’intérieur,
incorporant des matières vertes
à ton immobilité désemparée.
Pores, veines, cercles de douceur,
poids, température silencieuse,
flèches collées à ton âme déchue,
êtres endormis dans ta bouche épaisse,
poussière de douce moelle consumée,
cendre pleine d’âmes éteintes,
venez à moi, à mon rêve démesuré,
tombez dans mon alcôve où la nuit tombe
et tombe sans cesse comme une eau brisée,
et à votre vie, à votre mort agrippez-moi,
à vos matériaux soumis, à vos inutiles colombes mortes,
et faisons feu, et silence, et son,
et flambons, et silence, et carillon.
(1904-1973). Residencia en la Tierra. Ediciones del Árbo, 1935
Traduction de Guy Suarès (sauf pour le mot « crujir » remplacé par Luc Fayard par le mot « crisser »)

Philippe Jaccottet : L’Ignorant (1957)
Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,
plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.
Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour
enneigé ou brillant, mais jamais habité.
Où est le donateur, le guide, le gardien?
Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais
(le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre),
et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent :
que reste-t-il? que reste-t-il à ce mourant
qui l’empêche si bien de mourir?
Quelle force
le fait encor parler entre ses quatre murs?
Pourrais-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet?
Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole
pénètre avec le jour, encore que bien vague :
« Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté
que sur la faute et la beauté des bois en cendres… ».
(1925-2021). L’Ignorant. Gallimard, 1957
