la ronde des si © 2024 by Luc Fayard, Chantal Hannes, Éditions Amaverois licensed under CC BY-NC-SA
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Blog « Fleureter »
Amavero est un jardin de liberté, une passerelle, un espace vivant de poésie, d’art et de culture. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre ses univers. À lire, à regarder, à ressentir, à découvrir… pour s’y promener librement.
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Amavero est un espace vivant de poésie, d’art et de pensée. Chaque jour, des mots, des images, des liens entre les deux. À lire, à regarder, à ressentir — librement.
la ronde des si © 2024 by Luc Fayard, Chantal Hannes, Éditions AmaveroVoir autres partitions de poésique
temps de pluie © 2024 by Luc Fayard, Chantal Hannes, Éditions AmaveroVoir autres partitions de poésique
Qui es-tu
toi qui t’es tu ?
Toi qui ne pépies plus.
Sur un fil tendu,
je t’ai entraperçu.
Je me suis reconnue.
Deux pattes frêles,
et un ersatz d’ailes,
un cœur-citadelle
en guise de maison,
et nos imperfections
comme belle toison.
Dans nos silences,
Naissaient les confidences,
nos histoires d’errance.
Et sur ce fil tendu,
toi qui ne pépiais plus,
moi,
je t’ai entendu.
Un moineau ordinaire,
ni bavard, ni disert,
qui dans son nid d’hiver
tendait ces ailes pour ressembler
aux vautour ou aux éperviers
aux aigles épris de liberté.
Toi tu te sentais grêle,
perché sur ta ficelle.
Petit, si petit
au milieu des géants.
Moi, je me sentais fragile,
assise dans la ruelle,
petite, si petite,
et presque insignifiante.
Nous nous racontions nos histoires,
sans un mot, sans parler.
Dans nos regards noirs,
nous lisions les secrets,
et nos ailes brisées,
et nos corps chétifs,
et nos coeurs sensibles,
et nos silences débiles.
Et dans un cri, fébrile,
moi je t’ai chantonné :
« Je t’aime, tel que tu es ».
Et toi petit oiseau,
que je trouvais si beau,
tu t’es mis à chanter.
Bien mieux que l’épervier.
Bien mieux que le corbeau.
Et moi, avec mon coeur d’enfant
au milieu des titans,
je me suis mise à danser,
Je me suis mise à aimer.
Bien mieux que ces furieux,
Que ces gens trop sérieux,
Bien mieux que les gens normaux
Qui ne parlent plus aux moineaux.
Texte et musique : Léa Cerveau; illustré par une image de l’IA Canva
j’irai par les chemins
le long des plages blanches
et des bruyères en fleurs
le ciel me suivra
sans rien dire
je marcherai ainsi
les pieds nus et froids
portant entre leurs doigts
des grains de sable
qui grattent qui frottent
je suis comme eux
enraciné mais léger
prêt à m’envoler
Texte de Luc Fayard inspiré par « Chemins » , de Sigrid M
des silhouettes se croisent
plusieurs fois
d’autres attendent
est-ce la plage
est-ce l’eau
ou de grands bureaux
qui sait
on aimerait entrer
là
faire partie de cet univers
où les choses et les gens
sont proches
et différents
si attirants
Texte de Luc Fayard, inspiré par Arrêt sur image, d’Anne-Sophie Larcena

Antonio Porchia : Voces (Voix) (1943) – extraits
Parfois, la nuit, j’allume une lumière, pour ne pas voir.
A veces, de noche, enciendo una luz, para no ver.
129
Si je pouvais laisser tout comme c’est, sans bouger ni une étoile ni un nuage. Ah, si je pouvais!
Si pudiera dejar todo como está, sin mover ni una estrella, ni una nube. ¡Ah, si pudiera!
149
Je suis un habitant, mais d’où ?
Soy un habitante, pero ¿de dónde?
190
La vie paraît être deux points, sans points intermédiaires.
La vida parece ser dos puntos, sin puntos intermedios.
399
Pour s’élever il faut s’élever, mais il faut aussi qu’il y ait de la hauteur.
Para elevarse es necesario ele-varse, pero es necesario también
que haya altura.
542
Quand les étoiles s’abaissent, qu’il est triste de baisser les yeux pour
les voir !
Cuando las estrellas bajan, ¡qué triste es bajar los ojos para verlas!
594
Mes mains se sont tellement raccourcies, de tellement se tendre en vain, qu’elles n’arrivent même plus jusqu’aux étoiles.
Mis manos se han acortado tanto, de tanto alargarse en vano, que ya no alcanzan ni hasta las estrellas.
1098
Il regarda tout vers le bas, il regarda tout vers le haut et se dit: « tout est amour perdu ».
Miró hacia abajo todo, miró hacia arriba todo y se dijo: « todo es amor perdido que es manos yo
nodria ser justo con lados y con
1103
Être, c’est s’obliger à être. Et s’obliger à être, c’est s’obliger à
être. Ce n’est pas être.
Ser es obligarse a ser. Y obligarse a ser es obligarse a ser. No es ser.
1110
Être en compagnie, ce n’est pas être avec quelqu’un, mais être en quelqu’un.
Estar en compañía no es estar con alguien, sino estar en alguien.
1122
Connaître, au début c’est connaître et souffrir; à la fin, seulement
souffrir.
El conocer comienza siendo conocer y padecer, y termina siendo solamente padecer.
1145
Voces (1943) in Voix réunies, po&psy in extenso, Éditions Érès (2010). Numérotées de 1 à 1182
Ces petites phrases , entre poésie et aphorismes, ont été écrites au jour le jour par Antonio Porchia, italien émigré en Argentine, ouvrier typographe. La première édition de 1943 est imprimée à compte d’auteur et les exemplaires donnés à la Société argentine des écrivains qui les distribue dans les bibliothèques du pays. Les gens commencent à les lire et les recopier. Roger Caillois les découvre en 1947 puis Jorge-Luis Borges et ils les font connaître au monde.

Jorge-Luis Borges : Tankas (1986)
1
En haut sur la cime
Le jardin entier est lune,
Lune d’or.
Plus précieux le frôlement
De ta bouche dans l’ombre.
2
La voix de l’oiseau
Que la pénombre recouvre
On ne l’entend plus.
Tu marches dans ton jardin
Quelque chose, oui, te manque.
3
La coupe d’un autre,
L’épée qui fut une épée
Dans une autre main,
La lune de cette rue,
Dis-moi, n’est-ce pas assez?
4
Il est sous la lune
Le tigre fait d’or et d’ombre
Il fixe ses griffes
Il ne sait pas qu’au matin
Elles ont tué un homme.
5
Triste cette pluie
Qui sur le marbre s’égoutte,
Triste d’être terre.
Triste, n’être pas les jours
De l’homme, le rêve, l’aube.
6
N’être pas tombé
Comme d’autres de ma race,
Au champ de bataille.
Être dans la vaine nuit
Seul à compter les syllabes.
Les Conjurés,1986 in La Proximité de la Mer, nrf/Gallimard, 2010
NDLR : le tanka ou chant court est un poème japonais traditionnel né avant le haïku (vers 600 ap. J.-C.) , basé sur le rythme 5-7-5-7-7 qui en japonais ne sont pas des syllabes mais des sons, plus précisément des « mores » qui sont des unités de temps. Un tanka en japonais est lu sur un rythme de 8 mesures par vers: 5 mores puis un silence de 3 temps, 7 mores puis 1 silence de 1 temps etc. La traduction française du texte espagnol (Argentine) de Jacques Ancet essaie de s’approcher le plus possible de cette rythmique, sans y parvenir totalement.
Octavio Paz : Un jour se perd (1939)
Un jour se perd
Dans le ciel fait en hâte
La lumière ne laisse pas de trace dans la neige
Un jour se perd
Ouvrir et fermer des portes
La graine du soleil s’ouvre sans bruit
Un jour commence
La brume gravit la colline
Un homme descend la rivière
Ils se rencontrent dans tes yeux
Tu te perds dans le jour
Chantant dans le feuillage de la lumière
Des cloches sonnent au loin
Chaque appel est une vague
Chaque vague ensevelit à jamais
Un geste une parole la lumière contre le nuage
Tu ris et te peignes distraite
Un jour commence à tes pieds
Chevelure main blancheur ne sont pas les noms
De ces cheveux de cette main et de cette blancheur
Ce qui est visible et palpable dehors
Ce qui est intérieur et sans nom
A tâtons se cherchent en nous
Suivent la marche du langage
Passent le pont que leur tend cette image
Comme la lumière entre les doigts ils glissent
Comme toi-même entre mes mains
Comme ta main avec mes mains ils s’entrelacent
Un jour commence en mes paroles
Lumière qui mûrit jusqu’à devenir chair
Ombre de ton corps lumière de ton ombre
Maille de chaleur peau de ta lumière
Un jour commence dans ta bouche.
Le Tournesol in Condition de nuage (1939-1955) in Liberté sur Parole, nrf/Poésie/Gallimard, 2014.
Mexicain (1914-1998). Prix Nobel de littérature en 1990.

Et comme nous savons déjà qu’il n’existe pas de paradis perdus, il ne nous reste dès lors qu’à être le paradis.
Poésies verticales. 11-21. nrf/Poésie/Gallimard, 2021. Date de publication originale: 1988




Roberto Juarroz : Entre tu nombre y el mío (Entre ton nom et le mien) (1958)
Entre tu nombre y el mío
hay un labio que ha dejado la costumbre de nombrar.
Entre la soledad y la compañía
hay un gesto que no empieza
en nadie y termina en todos.
Entre la vida y la muerte hay unas plantas pisadas
por donde nadie ha caminado nunca.
Entre la voz que pasó y la que vendrá
hay una forma callada de la voz
en donde todo está de pie.
Entre la mesa y el vacío
hay une línea que es la mesa y el vacío
por donde apenas puede caminar el poema.
Entre el pensamiento y la sangre
hay un breve relámpago
en donde sobre un punto se sostiene el amor.
Sobre esos bordes
nadie puede ser mucho tiempo,
pero tampoco dios, que es otro borde,
puede ser dios mucho tiempo.
Entre ton nom et le mien
il y a une lèvre qui a perdu l’habitude de nommer.
Entre la solitude et le monde
il y a un geste qui ne commence en personne et se termine en tous.
Entre la vie et la mort
il y a des plantes foulées
sur lesquelles personne n’a jamais marché.
Entre la voix révolue et celle qui viendra
il y a une forme silencieuse de la voix
où tout est debout.
Entre la table et le vide
il y a une ligne qui est la table et le vide
où peut à peine cheminer le poème.
Entre la pensée et le sang
il y a un éclair
où sur un point l’amour s’appuie.
Sur ces bords
nul ne peut survivre longtemps,
et dieu lui-même, qui est un autre bord,
ne peut être dieu longtemps.
Poésies verticalesI-4. 1958. Traduction de l’espagnol (Argentine) par Ferdinand Verhesen
