On pleure de n’être pas Celui que l’on croyait On pleure de n’être plus Celui que l’on était On rit face au miroir De se voir tel qu’on est On flirte avec le diable Ou l’idée qu’on s’en fait On injurie le ciel… Mais comment s’oublier Quand chacun vous rappelle Qui vous avez été Mais comment s’oublier Alors qu’à chaque instant Le temps vient maquiller D’une ride nouvelle Cette paupière usée De s’être trop frottée Aux vérités cruelles Ca fait chier de vieillir Après avoir été Les baisers d’un amour Le sourire d’un bébé Enfant, J’étourdissais le vent Du chant gracieux de mes paroles Aujourd’hui la neige auréole De ses flocons les herbes folles De mes cheveux Ce soir mon cœur est froid Et le doute en mon âme A chassé tous les rires Et comme je tends l’oreille Sous l’auvent de mon aile J’entends tomber du ciel Le chuchotement des dieux. Album Illicite, 1990 source du texte : Stephanie Bokobza, sur fb Jacques Higelin (1940, 2018), auteur-compositeur et comédien français
Jacques Higelin : Criez, priez (1990)
C’est quand je ferme l’œil que je te vois de près, toi qui vogues sans lune au-delà de l’Espace. Ton champ de gravité métamorphose en grès tout rayon lumineux et l'agrège à ta face. Chaque deuil épaissit ton gisement d'engrais, car ce qui gît en toi n'est autre que la masse des âmes que je pleure et qui n'ont plus de traits. Chaque larme épaissit ta calotte de glace. Celui qui, cendre au pied, s'immole pour de vrai augmentera d'un cran le fond de tes crevasses et la teneur en âme de ton minerai. Car nul ne peut mourir sans te laisser de traces. Ton corps s'appesantit de ce qui disparaît et chacun de mes deuils décuple ta surface, Le songe aussi, parfois, succombe à ton attrait : ainsi mon propre rêve en fin de nuit s'efface. Souviens-toi du lépreux dont la vie empirait et qui m'a demandé que je l'en délivrasse. J'ai depuis secoué sa cendre et son portrait, mais en vain, tant son âme est prise dans ta glace. Quant à tous les vivants, dois-je les tenir prêts à craindre le milieu de ta ronde vorace ? D'autant qu'à chaque tour tu gravites plus près et projettes sur eux une ombre de rapace. Où que frappe ta proue un abîme paraît, alors que pour autrui tu n'es qu'un point qui passe. Quand le vent qui te meut tout à coup disparaît et te laisse au début d'une orbite plus basse. Ta voilure se penche au moment de l'arrêt, comme si tu voulais que ce linceul enlace et prenne pour époux les mâts de ma forêt… Est-ce moi qui délire ou toi qui me fais face ? Quand un archet te fend de l'ubac à l'adret et révèle au silence un ré de contrebasse, quand l'unique horizon ressemble au couperet et tranche autour de moi chaque épi qui dépasse, Quand l'unique horizon devient l'un de tes traits et que la Lune enceinte attend que tu la casses, est-ce moi qui délire ou toi qui fais exprès ? Mais à quoi bon crier du haut de mes échasses ? Sans doute que le ciel, qu'il soit ou non concret, devra céder sa foudre à ta grande Jorasse, ses parfums de printemps à ton flair indiscret et ses teintes d'automne à ton tableau de chasse. Quant à tous les oiseaux que l'azur attirait, tu les rends si pesants et leur aile, si lasse, qu'ils perdent tout espoir de vaincre ton attrait et s'ajoutent aux clous qui ferment ta cuirasse. Tu viens de dérober à l'onde mon portrait tandis que le miroir vient de perdre ma face. Tu viens de dérober tout ce que j'ai d'abstrait et, sous l'onde ou le tain, ton double me remplace.. Que ne rends-tu leurs sens à ceux que j'adorais et comment ne plus rien te céder de ma race ? Mais quoique je t'implore en pliant les jarrets, ton unique réponse est l'écho d'une impasse. Le lac et les roseaux désertent le marais et la source à présent pleure au fond de ta nasse. Le vent de mes moulins s'éprend de tes agrès et la pluie elle-aussi m'abandonne et t'embrasse. Je vois que tout autour le Monde disparaît et que je reste seul au milieu de la place. Suis-je déjà l'enfant de ton ventre secret, moi qui n'existe plus hors de ta carapace ? Uranus, édition 2022 source : enmotdiese.free
Philippe Martineau : Uranus (2020)
art-moderneWilly Ronis : Nu provençal, Gordes, Lubéron (1949)
Because I could not stop for Death – He kindly stopped for me – The Carriage held but just Ourselves – And Immortality. We slowly drove – He knew no haste, And I had put away My labor and my leisure too, For His Civility – We passed the School, where Children strove At Recess – in the Ring – We passed the Fields of Gazing Grain – We passed the Setting Sun – Or rather – He passed Us – The Dews drew quivering and chill – For only Gossamer, my Gown – We paused before a House that seemed A Swelling of the Ground – The Roof was sacrely visible – The Cornice – in the Ground – Since then – 'tis Centuries – and yet Feels shorter than the Day I first surmised the Horses' Heads Were toward Eternity – Comme je ne pouvais m'arrêter pour la Mort – Elle s'arrêta pour moi, avec bienveillance – La calèche ne contenait que nous deux – Et l'Immortalité. Nous roulions lentement – Elle ne connaissait nulle hâte, Et j'avais mis de côté Mon labeur comme mes loisirs, En hommage à sa courtoisie – Nous passâmes devant l'école, où des enfants s'ébattaient À la récréation – en rond – Nous passâmes devant les champs de blé – Nous passâmes devant le soleil couchant – Ou plutôt – C'est lui qui passa devant nous – La rosée tombait frissonnante et glacée – Je n'avais qu'une robe en gaze légère – Nous fîmes halte devant une demeure qui semblait Une boursouflure de la terre – Le toit était à peine visible – La corniche – dans le sol – Depuis lors — des siècles ont passé — et pourtant Cela semble plus court que le jour Où pour la première fois je devinai que les têtes des chevaux Étaient tournées vers l'Éternité — Traduction littérale Google traduction et Gemini, arrangée par Luc Fayard Poems, 1890 (posthume). Emily Elizabeth Dickinson, (1830,1866), poétesse américaine. source du texte : American Literature, sur fb.
Emily Dickinson : Because I could not stop for Death / Comme je ne pouvais m’arrêter pour la Mort (1890)
art-moderneKäthe Kollwitz : Autoportrait légèrement tourné vers la gauche (1893)
D’elle j’attends ce dessin presqu’un oiseau une branche ce quelque chose entre le ciel et ma main et ce caillou qui ne m’arrête pas est-il autre chose pour s’éloigner que d’avoir grandi où elle aura passé Ainsi chaque jour un travail perché sur mon épaule la terre en vue retournée par la mort un instant de ce qui brille les yeux fermés Paupière une écriture si fine frissonne de recueillement dans les branches d’un oiseau gavé de lumière comme un fruit Le journal d'un manœuvre, Gallimard, 1990 Thierry Metz (1956-1997) source du texte
Thierry Metz : D’elle j’attends ce dessin presqu’un oiseau
Premier jeudi de chaque mois — gratuit, court, sans pub, sans spam
Je m’abonne →