Ô mélodie de la sève qui dans les instruments de tous ces arbres s’élève, — accompagne le chant de notre voix trop brève. C’est pendant quelques mesures seulement que nous suivons les multiples figures de ton long abandon, ô abondante nature. Quand il faudra nous taire, d’autres continueront… Mais à présent comment faire pour te rendre mon grand cœur complémentaire ? Tout se prépare et va vers la joie manifeste ; la terre et tout le reste bientôt nous charmera. Nous serons bien placés pour tout voir, tout entendre ; on devra même se défendre et parfois dire : assez ! Encor si on était dedans ; mais l’excellente place est un peu trop en face de ce jeu émouvant. Montée des sèves dans les capillaires qui tout à coup démontre aux vieillards l’année trop raide qu’ils ne monteront guère et qui en eux prépare le départ. Leur corps (tout offensé par cet élan de la nature brute qui ignore que ces artères où elle bout encore supportent mal un ordre impatient) refuse la trop brusque aventure ; et pendant qu’il se raidit, méfiant, pour subsister à sa façon, il rend le jeu facile à la terre dure. C’est la sève qui tue les vieux et ceux qui hésitent, lorsque cet air insolite flotte soudain dans les rues. Tous ceux qui n’ont plus la force de se sentir des ailes, sont invités au divorce qui à la terre les mêle. C’est la douceur qui les perce de sa pointe suprême, et la caresse renverse ceux qui résistent quand même. Que vaudrait la douceur si elle n’était capable, tendre et ineffable, de nous faire peur ? Elle surpasse tellement toute la violence que, lorsqu’elle s’élance, nul ne se défend. En hiver, la mort meurtrière entre dans les maisons ; elle cherche la sœur, le père, et leur joue du violon. Mais quand la terre remue sous la bêche du printemps, la mort court dans les rues et salue les passants. C’est de la côte d’Adam qu’on a retiré Ève ; mais quand sa vie s’achève, où va-t-elle, mourant ? Adam serait-il son tombeau ? Faut-il, lorsqu’elle se lasse, lui ménager une place dans un homme bien clos ?
Vergers, Paul Hartmann, éditeur, 1935
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