• c'est surtout quand elle penche la tête

    c’est surtout quand elle penche la tête
    sur le côté
    légèrement
    qu’il devient fou
    avec ce décalage de position

    dans le mouvement
    les cheveux déjà longs
    tombent un peu plus
    et ses yeux sombres
    se plissent
    avec un point d’interrogation
    niché tout au fond

    il suffit
    qu’elle ait ce geste infime
    pour que son cœur explose
    il n’entend ni ne voit rien d’autre qu’elle
    auréolée de sa grâce
    lumineuse
    chantante

    si tu n’as jamais connu ce moment
    tu n’as rien vécu
    va pleurer sur les quais
    personne pour te consoler

    on dirait une pouliche
    qui se déhanche pour s’endormir
    et la brume viendrait se répandre autour d’elle
    pour la protéger du regard des hérons

    on dirait un pont qui s’élance
    suspendu dans le vide
    et la circulation s’arrêterait pour le regarder

    un jour elle était restée comme cela
    si longtemps
    à le contempler
    qu’il avait cru à un torticolis
    elle se demandait simplement
    qui il était au fond

    comme s’il le savait

    il aurait du dire
    le trop plein du cœur
    la tête qui cogne
    au lieu de rester muet
    benêt souriant

    alors après cette éternité figée
    sans réponse
    elle avait soupiré
    redressé la tête
    et disparu
    ses pieds effleurant à peine le sol
    fantôme au cœur tendre déçu
    il n’avait entendu que ce soupir
    à l’affreuse douceur

    aujourd’hui encore
    il résonne dans sa tête
    comme un crissement sourd
    tandis qu’il la cherche
    désespéré
    dans les rêves du monde entier

  • jardin en friche (friche)

    que vas-tu trouver si tu plonges en toi
    la plupart du temps un jardin en friche
    non clos ouvert aux courants d’air
    tout y grandit poussé par le vent
    et tu t’agites là-dedans
    comme un jardinier épileptique
    l’herbe est raide la graine sauvage
    ta nature profonde vit sans respect
    des lois de l’harmonie plate
    rebelle tu fouines tu creuses
    tu verras des fleurs aux couleurs violentes
    dans des recoins sombres
    et du chiendent dans ta plus belle plate-bande
    tu verras des lignes de fuite brisées
    dans des allées trop larges
    le temps est fragile dans ton jardin fou
    le soleil y chauffe trop fort
    la pluie tombe à verse
    tout pousse trop vite ou tout brûle
    et tes mains mon Dieu tes belles mains d’artiste
    regarde les rongées creusées gercées
    par les travaux de terrassier
    qui usent ton souffle et ton dos

    fou tu continues pourtant
    et voici qu’un soir un peu plus calme
    la brise et le ciel doux se tenant la main émules
    les oiseaux pépiant pour une fois sans tumulte
    assis contre le mur aux vieux vergers
    tu contemples ta vie agitée
    et elle te plait

  • ambiance train

    ambiance train fin de journée
    de quai en quai ça bouge
    ils vont quelque part c’est sûr
    mus par un désir un besoin
    ils s’y pressent sans détour
    avec de gros sacs
    ou de petites larmes cachées
    chacun sait pourquoi il est là
    ou fait semblant de s’en contenter
    c’est rare d’errer dans une gare
    une gare ça aiguille ça bourdonne
    ça distribue les chemins
    ça ne pense pas une gare
    ça bruisse
    ici on ne vaque pas on va
    et puis la machine s’ébranle
    emportant toutes ces vies dans ses mains
    destins unis par le même bruit balancé
    tous dans le même train train
    ils se disperseront arrêt après arrêt
    comme un jeu de cartes envolées
    pétales de marguerite effeuillés
    par le souffle mécanique du train
    trieur de hasard et de destinées
    je n’aime pas le train
    ni la fin de journée