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trois haïkus d’animal
je veux être chat
pour me glisser contre toi
dans ta longue nuitje veux être chien
pour que tes doigts me caressent
dans le creux du dosje veux être mouche
pour te titiller le nez
et que tu me chasses -
jour de mon enterrement
le jour de mon enterrement
dans l’église froide et blanche grise
ils seront tous serrés comme des harengs
les hommes auront posé leur chapeau
les femmes seront endimanchées dans leur manteau
les enfants agités apeurés tristes
le jour de mon enterrement
les gens
j’ai envie qu’ils soient là en passant
je veux qu’on pleure et qu’on m’oublie
tous ceux qui savent m’envieront là où je suis
il suffira de rester longtemps l’air absent
pour prétendre participerle jour de mon enterrement
on se frottera dans les rangs
pour avoir chaud
les yeux levés vers la croix là-haut
on se taira de longs moments
privé de discours le curé contemplera la foule
hochant la tête il se perdra dans ses pensées
en fait il pense à son déjeunerje veux du silence et puis la fête
musique et silence
c’est la même chose
je veux que les gens se regardent dans les yeux
et se tiennent par la main
l’air heureux
pour une foisle jour de mon enterrement
le veux du soleil dans les vitraux or et vert
il faudra que ce soit un matin d’hiver
où le froid gèlera les pensées
dehors aussi les fleurs seront geléesle jour de mon enterrement
je veux de belles orgues riant
qui chantent d’allégresse Alleluia
Sanctificat et puis l’Ave Maria
résonnera sous les vieilles pierres
auréolées de prière
il faudra que tout le monde prie
communier sera obligatoire
on fera la queue pour l’hostie propitiatoire
après vous je vous en prie
sinon il faudra doubler son obole
à la quête paroissiale qu’attend le curé
grâce à moi personne ne sera excommuniéle jour de mon enterrement
dans la lumière froide et blanche grise
on ne saura même pas qui est mort
les gens seront entrés dans l’église
par hasard à cause du froid dehors
à cause de la lumière et de la musique dedans
ils me connaîtront à peine
ils parleront d’une ombre d’antan
et d’une voix basse qui traine
ils évoqueront les morts et les vivantsle jour de mon enterrement
heureusement
dans l’église muette qui serre ses rangs
dans les travées remplies
comme des bancs de chauve-souris
dans les regards à peine voilés
de pèlerins inconnus désoeuvrés
je ne verrai personne que j’aime
parce que de tous ceux que j’aime
j’aurai été le dernier à mourir
s’il vous plaît
mon Dieu
je vous en supplie -
je veux tout
je veux tout
ensemble
à la fois
l’amour et la joie
la musique et les mots
le nombre et le silenceje veux le présent et le passé les nuits et les jours
le futur je m’en fous il viendra toujoursje veux des rires fous des tableaux couverts de nuages
pour m’envoler dans leurs rêves bleus sans âgeje veux qu’on m’aime et qu’on me déteste
comme si j’étais le centre du monde
au moins un soir une fois je me déleste
je le promets je me tiendrais coi dans la lumière rondesur la scène sous les feux de la rampe dorée
tous les regards tournés vers mon cri
me salueraient les yeux mouillés
surtout les filles qui savent qui je suis
surtout celles qui m’ont regardé la tête penchée
avant de partir sans un seul regretet puis je m’en irai dans le noir de l’oubli
sans me retourner à petits pas
le dos voûté dans ses plis
espérant les rappels qui ne viendront pasj’irai enfouir mon cœur en berne
comme un ours qui hiberneje veux me souvenir du passé qui me fuit
je n’ai pas toujours été ce que je suisj’aimerai tant redevenir l’enfant naïf
souriant sur les photos noir et blanc
être à nouveau cet ange blond
au moins un jour une nuit
le cœur lavé d’un regard pur
quand la vie était encore un conte de fées
rempli d’elfes gentils de sourires larges
de soupes fumantes et de babilsmais c’était avant que tout ne soit sali
d’une manière incompréhensible
la nuit se tapissait là tout près
et blessa les gens que j’aimais
je ne saurai jamais pourquoi
je veux pouvoir pardonner
sans oublier
mais c’est dur
mon âme a rouillé
la porte de mon cœur s’est coincéealors
en attendant
je veux des petits enfants
qui courent en riant dans la plaine
habillant l’espace et le temps
de leurs pirouettes incertaines
je les verrai grandir comme si j’étais immortel
je veux tous mes amis flottant en ribambelleje veux tout
la chaleur et le frisson
la tristesse et le pardon
je veux vivre chaque minute pleine de paix et de fureur
je veux tout oublier et me souvenir de tout
du bonheur
jusqu’au bout
