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quand je serai bien mort
dans un frôlement nocturne
quand je serai bien mort
je viendrai te chatouiller
le gros orteil droit
telle une plumesur l’étang de ta maison
plus léger qu’un souffle
je marcherai sans une ride
étonnés les poissons ouvriront
plus grand la boucheectoplasme translucide
je m’effacerai doucement
de ton souvenir étiolé
nuage grisonnant dans le ciel
de ton passéquand j’aurai bien profité
de mes farces je serai las
assailli de nouveaux regrets
du fond de la mort il faudra
que je t’appellelongtemps tu résisteras
le sourcil en épi clamant
pourquoi me déranger ainsi
on ne peut partir et revenir
reste enfouimais je finirai par te manquer
personne pour te faire rire
te pousser dans tous tes éclats
et ta vie coulant triste sans moi
oui tu viendrasalors âme dans l’âme nous aurons
la mort entière pour l’amour
et nos évanescences enserrées
habilleront d’une joie de velours
l’éternitéTexte de Luc Fayard. Voir la version illustrée par 12 artistes contemporains
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ligne noire d’horizon
survolant la mêlée sur un nuage blanc
je rejoindrai la ligne noire d’horizon
visitant ma vie en spectateur indolent
comme d’un ballon poussé par les vents contraires
de la destinée et du hasard je verrai
tous les gens que j’aimais se déchirer sur terrealors du haut d’un ciel sombre
pressé par le temps raccourci
j’enverrai ma déclaration
en quelques éclats de mots
comme une pluie d’étoiles
une tombée de pétalesnous sommes des morceaux d’âme
galets mal taillés roulés par le torrent
des rencontres serpentines
molécules entrechoquées de sentiments
poussières de sable en syphon
sans raison ni colonne vertébralesouffrant de l’insignifiance
de notre incomplétude
où le corps n’est rien
et les mots peu de choses
il nous reste une certitude
c’est la veine de l’amour
qui donne à nos ombres
la chaleur qui nous répare
et nous fortifie
comme le sillon d’or
d’une faïence kintsugipuis le tonnerre grondera
et le vent furtif dissoudra
dans la blancheur de l’éternité
la nue de mes mots effilochésTexte de Luc Fayard inspiré par Kintsugi Sea, de Faz Fazou. Voir la version illustrée
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silence et nuit
silence et nuit
soudés entrelacés
nulle place pour les mots
comme si tout était dit
pensées paroles
balayées d’un vent tiède
qui serpente et passe
sans laisser de traces
ni de souvenirsla brume aurait pu s’inviter
dans les sentiers sombres
une pluie éparse
aurait pu zébrer l’air
mais cela n’aurait rien changécome rain or come shine
il faut avancer dans le noir
écouter les craquements
des frondaisons branlantes
le long du cheminles pas crissant
sur les feuilles sèches
feront sursauter
les animaux de la forêt
jusqu’au point de l’aurore
qui gommera les rêves
éblouis de lumière
Texte de Luc Fayard illustré par 10 artistes contemporains choisis dans Nicole’s Museum. Voir la version illustrée
