Autres Textes et Poèmes choisis

  • Clément Marot : Le blason du beau tétin

    Tétin refait, plus blanc qu’un œuf, (1)
    Tétin de satin blanc tout neuf,
    Toi qui fait honte à la rose
    Tétin plus beau que nulle chose,

    Tétin dur, non pas tétin voire (2)
    Mais petite boule d’ivoire
    Au milieu duquel est assise
    Une fraise ou une cerise

    Que nul ne voit, ne touche aussi,
    Mais je gage qu’il en est ainsi.
    Tétin donc au petit bout rouge,
    Tétin qui jamais ne se bouge,

    Soit pour venir, soit pour aller,
    Soit pour courir, soit pour baller (3)
    Tétin gauche, tétin mignon,
    Toujours loin de son compagnon,

    Tétin qui portes témoignage
    Du demeurant du personnage, (4)
    Quand on te voit, il vient à maints
    Une envie dedans les mains (5)

    De te tâter, de te tenir :
    Mais il se faut bien contenir
    D’en approcher, bon gré ma vie,
    Car il viendrait une autre envie.

    Ô tétin, ni grand ni petit,
    Tétin mûr, tétin d’appétit,
    Tétin qui nuit et jour criez
    «Mariez moi tôt, mariez !»

    Tétin qui t’enfles, et repousses
    Ton gorgias de deux bons pouces :(6)
    A bon droit heureux on dira
    Celui qui de lait t’emplira,

    Faisant d’un tétin de pucell
    Tétin de femme entière et belle.

    Épigrammes (1535) (Extrait)
    (1) refait : nouvellement formé
    (2) voire : qui n’est pas, à vrai dire, un tétin
    (3) baller : danser

  • Alphonse de Lamartine : Le lac

    Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
    Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
    Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
    Jeter l’ancre un seul jour ?

    Ô lac ! L’année à peine a fini sa carrière,
    Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,
    Regarde ! Je viens seul m’asseoir sur cette pierre
    Où tu la vis s’asseoir !

    Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
    Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
    Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes
    Sur ses pieds adorés.

    Un soir, t’en souvient-il ? Nous voguions en silence ;
    On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
    Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
    Tes flots harmonieux.

    Tout à coup des accents inconnus à la terre
    Du rivage charmé frappèrent les échos ;
    Le flot fut attentif, et la voix qui m’est chère
    Laissa tomber ces mots :

     » Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices !
    Suspendez votre cours :
    Laissez-nous savourer les rapides délices
    Des plus beaux de nos jours !

     » Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
    Coulez, coulez pour eux ;
    Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
    Oubliez les heureux.

     » Mais je demande en vain quelques moments encore,
    Le temps m’échappe et fuit ;
    Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l’aurore
    Va dissiper la nuit.

     » Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
    Hâtons-nous, jouissons !
    L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
    Il coule, et nous passons ! « 

    Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse,
    Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur,
    S’envolent loin de nous de la même vitesse
    Que les jours de malheur ?

    Eh quoi ! n’en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
    Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
    Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
    Ne nous les rendra plus !

    Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
    Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
    Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
    Que vous nous ravissez ?

    Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
    Vous, que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,
    Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
    Au moins le souvenir !

    Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,
    Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,
    Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
    Qui pendent sur tes eaux.

    Qu’il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
    Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
    Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface
    De ses molles clartés.

    Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
    Que les parfums légers de ton air embaumé,
    Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
    Tout dise : Ils ont aimé !

    (1790-1869) (Recueil : Méditations poétiques) 

  • Victor Hugo : Bon appétit, messieurs !

    [Ruy Blas, premier ministre du roi d’Espagne, surprend les conseillers du roi en train de se partager les richesses du royaume.]
    RUY BLAS, survenant.
    Bon appétit, messieurs !
    Tous se retournent. Silence de surprise et d’inquiétude. Ruy Blas se couvre, croise les bras, et poursuit en les regardant en face.
                                                 Ô ministres intègres !
    Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
    De servir, serviteurs qui pillez la maison !
    Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,
    L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure !
    Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts
    Que remplir votre poche et vous enfuir après !
    Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,
    Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !
    – Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.
    L’Espagne et sa vertu, l’Espagne et sa grandeur,
    Tout s’en va. – nous avons, depuis Philippe Quatre,
    Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;
    En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ;
    Et toute la Comté jusqu’au dernier faubourg ;
    Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues
    De côte, et Fernambouc, et les montagnes bleues !
    Mais voyez. – du ponant jusques à l’orient,
    L’Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.
    Comme si votre roi n’était plus qu’un fantôme,
    La Hollande et l’Anglais partagent ce royaume ;
    Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu’à demi
    Une armée en Piémont, quoique pays ami ;
    La Savoie et son duc sont pleins de précipices.
    La France pour vous prendre attend des jours propices.
    L’Autriche aussi vous guette. Et l’infant bavarois
    Se meurt, vous le savez. – quant à vos vice-rois,
    Médina, fou d’amour, emplit Naples d’esclandres,
    Vaudémont vend Milan, Leganez perd les Flandres.
    Quel remède à cela ? – l’État est indigent,
    L’état est épuisé de troupes et d’argent ;
    Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,
    Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères.
    Et vous osez ! … – messieurs, en vingt ans, songez-y,
    Le peuple, – j’en ai fait le compte, et c’est ainsi ! –
    Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,
    Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,
    Le peuple misérable, et qu’on pressure encor,
    A sué quatre cent trente millions d’or !
    Et ce n’est pas assez ! Et vous voulez, mes maîtres ! … –
    Ah ! J’ai honte pour vous ! – au dedans, routiers, reîtres,
    Vont battant le pays et brûlant la moisson.
    L’escopette est braquée au coin de tout buisson.
    Comme si c’était peu de la guerre des princes,
    Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,
    Tous voulant dévorer leur voisin éperdu,
    Morsures d’affamés sur un vaisseau perdu !
    Notre église en ruine est pleine de couleuvres ;
    L’herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d’oeuvres.
    Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.
    L’Espagne est un égout où vient l’impureté
    De toute nation. – tout seigneur à ses gages
    À cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.
    Génois, sardes, flamands, Babel est dans Madrid.
    L’alguazil 2, dur au pauvre, au riche s’attendrit.
    La nuit on assassine, et chacun crie: à l’aide !
    – Hier on m’a volé, moi, près du pont de Tolède ! –
    La moitié de Madrid pille l’autre moitié.
    Tous les juges vendus. Pas un soldat payé.
    Anciens vainqueurs du monde, Espagnols que nous sommes.
    Quelle armée avons-nous ? À peine six mille hommes,
    Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards,
    S’habillant d’une loque et s’armant de poignards.
    Aussi d’un régiment toute bande se double.
    Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble
    Où le soldat douteux se transforme en larron.
    Matalobos 3 a plus de troupes qu’un baron.
    Un voleur fait chez lui la guerre au roi d’Espagne.
    Hélas ! Les paysans qui sont dans la campagne
    Insultent en passant la voiture du roi.
    Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d’effroi,
    Seul, dans l’Escurial 4, avec les morts qu’il foule,
    Courbe son front pensif sur qui l’empire croule !
    – Voilà ! – l’Europe, hélas ! Écrase du talon
    Ce pays qui fut pourpre et n’est plus que haillon.
    L’état s’est ruiné dans ce siècle funeste,
    Et vous vous disputez à qui prendra le reste !
    Ce grand peuple espagnol aux membres énervés,
    Qui s’est couché dans l’ombre et sur qui vous vivez,
    Expire dans cet antre où son sort se termine,
    Triste comme un lion mangé par la vermine !

    Acte III, sc. 2 .
    1. Les routiers et les reîtres sont des soldats mercenaires. – 2. L’alguazil est un agent de police ou de justice espagnol. – 3. Matalobos est un bandit renommé. – 4. L’Escurial est le château où vit le roi d’Espagne. 
    Ce texte a été donné à l’épreuve de français du baccalauréat en Amérique du sud, séries générales, en 1996

  • Louis Aragon : On fait l’homme

    Ce qu’il m’aura fallu de temps pour tout comprendre
    Je vois souvent mon ignorance en d’autres yeux
    Je reconnais ma nuit je reconnais ma cendre
    Ce qu’à la fin j’ai su comment le faire entendre
    Comment ce que je sais le dire de mon mieux

    Parce que c’est très beau la jeunesse sans doute
    Et qu’on en porte en soi tout d’abord le regret
    Mais le faix de l’erreur et la descente aux soutes
    C’est aussi la jeunesse à l’étoile des routes
    Et son lourd héritage et son noir lazaret

    […]

    On se croit libre alors qu’on imite On fait l’homme
    On veut dans cette énorme et plate singerie
    Lire on ne sait trop quelle aventure à la gomme
    Quand bêtement tous les chemins mènent à Rome
    Quand chacun de nos pas est par avance écrit

    On va réinventer la vie et ses mystères
    En leur donnant la métaphore pour pivot
    On pense jeter bas le monde héréditaire
    Par le vent d’une phrase ou celui d’un scooter
    Nouvelles les amours avec des mots nouveaux

    […]

    Regardez ces jeunes gens Qu’est-ce qui les pousse
    Comme ça vers les bancs de sable les bas-fonds
    Ils n’avaient après tout de neuf que la frimousse
    Eux qui faisaient tantôt les farauds ils vont tous
    Où les songes d’enfance à la fin se défont

    Bon Dieu regardez-vous petits dans les miroirs
    Vous avez le cheveu désordre et l’oeil perdu
    Vous êtes prêts à tout obéir tuer croire
    Des comme vous le siècle en a plein ses tiroirs
    On vous solde à la pelle et c’est fort bien vendu

    Vous êtes de la chair à tout faire Une sorte
    De matériel courant de brique bon marché
    Avec vous pas besoin d’y aller de main morte
    Vous êtes ce manger que les corbeaux emportent
    Et vos rêves les loups n’en font qu’une bouchée

    […]

    J’ai quelque lassitude Est-ce l’heure est-ce l’âge
    À faire ce qu’il faut pour être bien compris
    Car il ne suffit pas de soigner ses images
    Et de serrer de près le sens dans le langage
    Il faut compter avec les sourds les ahuris

    Il faut compter avec ceux-là que tout installe
    Dans l’idée a priori qu’ils se font de vous
    J’écris Je suis le boeuf qu’on expose à l’étal
    Et mon coeur débité d’une poigne brutale
    Quand il est en morceaux les gens le désavouent

    Ils pensent que comme eux mesquinement je pense
    Ce que je dis pour eux je le dis pour l’effet
    Ils ne peuvent m’imaginer qu’à leur semblance
    Ils n’ont à me prêter que leur propre indigence
    Ils en sont prodigieusement satisfaits

    […]

    (1897-1982)
    Extrait de « 
    Ce qu’il m’aura fallu de temps pour tout comprendre » – Le roman inachevé 

  • Saint-Jean-de-la-Croix : Cantiques entre l’âme et l’époux

    EPOUSE

    1. Où t’es-tu caché,
    Aimé, et m’as laissée dans le gémissement ?
    Comme le cerf tu as fui,
    m’ayant blessée ;
    après toi je sortis en clamant, et tu étais parti.

    2. Pâtres, qui vous en irez
    là-bas par les bergeries vers le sommet,
    si d’aventure vous voyez
    celui que moi j’aime le plus,
    dites-lui que je suis malade, souffre et meurs.

    3. Cherchant mes amours
    j’irai par ces monts et ces rivages ;
    ni ne cueillerai les fleurs,
    ni ne craindrai les fauves,
    et passerai les forts et les frontières.

    4. Ô forêts et fourrés épais
    plantés par la main de l’Aimé ;
    ô pâturage de verdures
    de fleurs émaillé,
    dites s’il est passé par vous !

    5. En répandant mille grâces
    il est passé par ces bois touffus en hâte,
    et, les regardant,
    avec sa seule figure
    il les laissa vêtus de beauté.

    6. Hélas ! qui pourra me guérir ?
    Achève de te livrer enfin pour de vrai,
    ne veuille plus m’envoyer
    désormais d’autres messagers,
    qui ne savent me dire ce que je veux.

    7. Et tous ceux qui s’attachent à toi
    de toi me rapportent mille grâces,
    et tous davantage me blessent,
    et me laisse mourante
    un je ne sais quoi qu’ils balbutient.

    8.   Mais comment persévères-tu,
    ô vie ! en ne vivant pas où tu vis
    lorsque tendent à te faire mourir
    les flèches que tu reçois
    de ce que de l’Aimé en toi tu ressens ?

    9.   Pourquoi, puisque tu as blessé
    ce coeur, ne le guéris-tu pas?
    Et, puisque tu l’as dérobé,
    pourquoi le laissas-tu ainsi
    et n’as-tu pas pris le vol que tu volas ?

    10. Éteins mes impatiences,
    puisque personne ne peut y mettre fin ;
    et puissent mes yeux te voir,
    puisque tu es leur lumière,
    et pour toi seul je les veux avoir.

    11. Découvre ta présence,
    et que me tuent ta vue et ta beauté ;
    prends garde que la maladie d’amour
    ne se guérit qu’avec la présence et la personne.

    12. Ô source cristalline,
    si sur tes faces argentées
    tu me laissais voir soudain
    les yeux désirés
    que je porte en mes entrailles dessinés !

    13. Détourne-les, Aimé,
    voici que je m’envole.

    ÉPOUX
    Reviens, colombe,
    car le cerf blessé
    apparaît sur le sommet
    prenant l’air de ton vol, et la fraîcheur.

    EPOUSE
    14. Mon Aimé, les montagnes,
    les vallées solitaires ombreuses,
    les îles étrangères,
    les fleuves tumultueux,
    le sifflement des souffles d’amour ;

    15. la nuit apaisée
    proche des levers de l’aurore,
    la musique silencieuse,
    la solitude sonore,
    le dîner qui récrée et énamoure.

    16. Attrapez-nous les renards
    car notre vigne est déjà fleurie,
    cependant qu’avec des roses
    nous faisons une pigne,
    et que personne ne paraisse sur la montagne.

    17. Arrête, bise de mort.
    Viens, auster, qui réveilles les amours ;
    souffle par mon jardin
    et courent ses parfums
    et l’Aimé se rassasiera parmi les fleurs.

    18. Ô nymphes de Judée,
    tandis que parmi les fleurs et les rosiers
    l’ambre donne son parfum,
    demeurez dans les faubourgs
    et veuillez ne point toucher nos seuils.

    19. Cache-toi, Chéri,
    et regarde avec ton visage vers les montagnes,
    et ne veuille point le dire ;
    mais regarde les compagnes9
    de celle qui va par des îles étrangères.

    20. Oiseaux légers,
    lions, cerfs, daims bondissants,
    monts, vallées, rivages,
    ondes, souffles, ardeurs,
    et craintes des nuits d’insomnies

    21. par les lyres charmeuses
    et le chant des sirènes, je vous conjure
    que cessent vos colères
    et ne touchez pas au mur,
    pour que l’épouse dorme plus sûrement.

    22. L’épouse a pénétré
    dans le jardin charmeur désiré,
    et délicieusement elle repose
    le cou appuyé
    sur les doux bras de l’Aimé.

    23. Sous le pommier
    là avec moi tu fus fiancée ;
    là je te donnai la main
    et tu fus restaurée
    là où ta mère avait été violée.

    24. Notre lit fleuri
    de cavernes de lions entouré,
    de pourpre tendu,
    de paix édifié,
    de mille écus d’or couronné.

    25. À la quête de ta trace
    les jeunes filles courent sur le chemin
    sous la touche de l’étincelle,
    du vin aromatisé ;
    émissions d’un baume divin.

    26. Dans le cellier intime
    de mon Aimé j’ai bu, et quand je sortis
    par toute cette plaine
    chose ne savais plus
    et je perdis le troupeau qu’avant je suivais.

    27. Là il me donna son coeur,
    là il m’enseigna une science très savoureuse,
    et à lui je me donnai vraiment
    moi, sans rien garder ;
    là je lui promis d’être son épouse.

    28. Mon âme s’est employée
    et tout mon bien à son service.
    Je ne garde plus de troupeau
    ni n’ai plus d’autre office,
    car désormais seulement d’aimer est mon exercice.

    29. Ainsi donc si au pré public
    de ce jour on ne me voit ni ne me trouve,
    dites que je me suis perdue;
    et qu’allant énamourée,
    je me suis faite perdante, et je fus gagnante.

    30. De fleurs et d’émeraudes
    dans les fraîches matinées cueillies
    nous ferons les guirlandes
    en ton amour fleuries
    et avec un de mes cheveux entrelacées.

    31. En ce seul cheveu
    que sur mon cou tu as observé voler,
    tu le regardas sur mon cou
    et en lui tu restas pris,
    et à l’un de mes yeux tu te blessas.

    32. Quand tu me regardais
    ta grâce en moi tes yeux imprimaient ;
    pour cela tu me chérissais,
    et en cela les miens méritaient
    d’adorer ce qu’en toi ils voyaient.

    33. Ne me méprise pas,
    car, si tu m’as trouvé le teint brun,
    maintenant tu peux bien me regarder
    depuis que tu me regardas,
    car grâce et beauté en moi tu as laissées.

    34. La blanche colombe
    à l’arche avec le rameau est revenue ;
    et enfin la tourterelle
    le compagnon désiré
    sur les rives verdoyantes elle l’a trouvé.

    35. En solitude elle vivait,
    et en solitude elle a déjà placé son nid,
    et en solitude la guide
    tout seul son amoureux,
    lui aussi en solitude d’amour blessé.

    36. Réjouissons-nous, Aimé,
    et allons nous voir en ta beauté
    au mont et à la colline,
    où jaillit l’eau pure ;
    entrons plus avant dans l’épaisseur.

    37. Et bientôt aux hautes
    cavernes de la pierre nous irons,
    qui sont bien cachées ;
    et là nous entrerons
    et nous goûterons le moût des grenades.

    38. Là tu me montrerais
    ce que mon âme désirait,
    et bientôt me donnerais
    là, toi, ma vie,
    cela que tu me donnas l’autre jour :

    39. le souffle de l’air,
    le chant de la douce philomèle,
    le bocage et son enchantement
    en la nuit sereine,
    avec la flamme qui consume et ne donne pas de peine.

    40. Personne ne regardait…
    Aminadab désormais ne se montrait plus ;
    et les assiégeants s’apaisaient,
    et la cavalerie
    à la vue des eaux redescendait.
    Contenu de la colonne droite ici